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La Jeunesse Emmerde Le FN : l’histoire du plus célèbre slogan punk français

Beaucoup l’ont déjà scandé. En manif, entre potes, via un commentaire Facebook. Mais qui connaît vraiment l’origine de ces six mots rentrés dans la conscience militante puis populaire ? Quelques jours après les 10 millions de voix récoltées par Marine Le Pen, retour sur la création et la propagation du slogan « La Jeunesse Emmerde Le Front National » en compagnie de deux membres de l’aventure punk française la plus radicale : Bérurier Noir.

6 décembre 1986, 6ème arrondissement de Paris. Devant un de ces clubs de jazz qui donne au Quartier Latin cet air de Belle Époque, il est environ minuit quand Malik Oussekine est passé à tabac violemment. Dans le rôle des « assassins » ? Des « voltigeurs », nom qu’on attribuait aux unités spéciales de police chargées de « nettoyer » les rues dans le sillage des manifestations contre le projet de réforme de l’université porté par le Ministre délégué à la Recherche et à l’Enseignement supérieur, Alain Devaquet. La victime ? Un étudiant franco-algérien de 22 ans. Dans la nuit, ce dernier décède des suites de ses blessures. Le lendemain, alors qu’une protestation étudiante contre la réforme des universités rassemblait déjà des centaines de milliers de personnes dans les rues, les revendications anti-racisme s’ajoutent au concert de protestations. Ceci d’une façon de plus en plus claire. « Je faisais partie de ces collégiens qui ont séché l’école pour protester » raconte aujourd’hui la chanteuse parisienne Agnès Bihl. « C’était à cette époque où Charles Pasqua était Ministre de l’Intérieur, le FN venait de rentrer à l’Assemblée Nationale, les contrôles au faciès humiliants étaient monnaie courante… Et en bande-son, il y avait évidemment les Bérus. On écoutait « Porcherie » en sautant, en riant. On se disait que la haine ne passerait. Et pour s’en persuader on criait « La jeunesse emmerde le Front National » ! ».

La prise de conscience du péril Front National dans le rock a donc trouvé son meilleur mégaphone à travers le punk rock grinçant de Bérurier Noir. Dans les milieux alternatifs habitués à la vie dans les squats on a appris à connaître et apprécier la musique de ce groupe souvent réduit à son diminutif « Les Bérus ». Formés autour d’un noyau dur constitué du chanteur François Guillemot (alias Fanfan), du guitariste Loran Katrakazos (alias Loran) et du saxophoniste Tomas Heuer (alias Masto) ces derniers sont même devenus le groupe de punk français le plus important des années 80. Le seul capable de réunir dans leurs meilleurs albums l’héritage du no future anglais, l’esthétisme du cinéma de Fellini et la réalité de la France de ces années où le gauchisme ne s’apprécie pas sans un certain radicalisme. En 1985, dans l’album Concerto Pour Détraqués, se trouve donc « Porcherie ». Comme souvent chez les Bérus le morceau n’est pas exactement un simple titre à pogo. A en croire les intéressés, il est plutôt à prendre comme leur dénonciation la plus brute des « porcs » qui provoquent les maux de la société. Ainsi va le refrain : « Flic-Armée ? Porcherie ! Apartheid ? Porcherie ! DST ? Porcherie ! Et Le Pen ? Porcherie ! ». Selon Loran Béru, guitariste du groupe, la dernière cible faisait particulièrement mouche auprès de son public : « Le morceau, inspiré du film Porcherie de Pasolini, a été écrit en 1984 quand, pour la première fois, le FN avait dépassé les 10% dans une élection. Sur l’album, il y a la voix de Jean-Marie (sic) qui se transforme en cochon, on pensait se recevoir un procès, et je peux te dire qu’on était prêts ! On voulait un débat, on voulait passer à la télé face à lui. Finalement, il n’a rien engagé, mais on est parti en tournée et on s’est vite rendu compte que les jeunes réagissaient énormément à cette chanson précise. Surtout quand on dit « Le Pen ? Porcherie ! », on sentait une énorme vibration soudaine venue du pubic. » A en croire le guitariste, le groupe dans son ensemble est même un peu soufflé par la réaction collective : « La vérité c’est qu’on s’est dit, wow, la jeunesse emmerde le Front National ou quoi ? Alors au fur et à mesure des dates, j’ai commencé à rajouter deux riffs de guitare sur la fin du morceau. L’idée derrière ça c’était que le public lui-même se mette à chanter le slogan que tout le monde connaît, alors qu’il n’est pas présent sur la version originale ». Comprendre : transformer enfin une chanson en slogan politique aussi facile à s’approprier que le célèbre « Et F comme fasciste ! Et N comme nazi ! A bas ! A bas, le front national ! » que les lycéens et étudiants reprennent en chœur entre deux douces mélopées au djembe.

Ceci posé, si l’on croit ceux qui les ont vécu, les concerts des Bérus n’étaient pas communs. Aussi gouailleur que précis le manager historique du groupe, Marsu a accepté de rembobiner ses souvenirs de live : « Pratiquement tous les sets des Bérus ont été des moments intenses, et parfois inouïs. Je vais te dire, ça ressemblait surtout à des séances de défoulement juvéniles aux frontières de la transe collective théorise la colonne vertébrale des Bérus non sans un peu de lyrisme Il y avait de la frénésie et de la ferveur, de l’amour après la rage. On voyait arriver tous ces gens (et pas que des jeunes) qui jetaient bas leur solitude, leur souffrance, leur colère pour se lâcher dans une grande catharsis où ils se sentaient partie d’un même corps, d’un « Mouvement d’la Jeunesse ». Ça fonctionnait comme une machine à recycler les pulsions négatives en énergie créative et solidaire ».Rien que ça.

Sur une note plus pragmatique, au milieu des années 80, les Bérus vendent des centaines de milliers de disques. Pas certain que la France ait compris comment un groupe de punk aussi radical politiquement qui représente les cercles libertaires, anarchistes et la culture squat a pu grimper aussi haut jusqu’à devenir un phénomène qui a dépassé le rock pour devenir un flash générationnel. Habitués des manifestations en tout genre, les membres du groupe voient « Porcherie » et son nouveau slogan de conclusion devenir une sorte d’hymne d’abord pour les plus radicaux, puis pour toute la jeunesse qui participe aux luttes de la fin 1986 ayant pour toile de fond la première cohabitation entre François Mitterrand et Jacques Chirac. Marsu a quand même sa petite théorie de derrière les fagots : « J’appelle le principe du dandy. Prends une classe d’école. Au départ c’est toujours le plus original qui se démarque. Tout seul. Puis à la fin de l’année il y en a quinze qui vont faire comme lui ». Vrai. Bérurier Noir n’est plus tout seul sur le créneau rock alternatif et libertaire et doit désormais composer avec la concurrence respectueuse de Mano Negra, Ludwig Von 88, Garçons Bouchers et autres Wampas. Si les partis de gauche voient tout le bénéfice qu’il y aurait à récupérer la voix des Bérus ces derniers refusent de se faire encarter. A preuve leur refus de se produire à la fête de l’Humanité. Mais là encore c’est l’anti racisme qui va faire dévier la ligne du parti « Béru ». Seule entorse au principe, un concert à Bastille organisé par SOS Racisme, le « sous-marin du PS destiné à capter les jeunes » comme le décrit Marsu. L’événement a lieu le 29 novembre 1987, sur la place de la Bastille noire de monde. A l’affiche avec le groupe de François et de Loran, il y a les Washington Dead Cats, les Cafards et les Ludwig Von 88. Marsu relance : « Bien entendu, ça s’est mal passé. On a invité un autre groupe copain à nous rejoindre sur scène qui s’est mis à déclarer, en vrai, on n’est pas très SOS Racisme, on est plus JALB (Jeunes Arabes de Lyon et sa Banlieue, ceux qui ont débuté la fameuse Marche des Beurs de 1983 que SOS Racisme a récupéré, voire « blanchisé » selon ses détracteurs). Un gars de SOS débarque alors et crie « on coupe, on coupe ! ». Énervé, je l’ai poussé de l’escalier menant à la scène. On a eu une altercation tendue. Il se figure que c’était Julien Dray, futur cadre du PS… En tant que gérant de label, je l’ai d’ailleurs recroisé quand il est devenu vice-président du Conseil Régional. » Marsu forme un large sourire « Il ne m’a pas reconnu, ça m’a bien arrangé !».

A cause de tensions internes, de revenus de tournée en baisse face au boycott de certaines mairies apeurées, et d’une volonté farouche de ne pas se professionnaliser dans la musique, l’équipée sauvage Bérurier Noir met fin à son histoire en 1989. Aussi brutalement, mais dignement. En tant que figures de proue des courants alternatifs, autant musicaux que idéologiques, des 80’s en France, c’est alors une vraie page qui se tourne. « Autour de moi, j’ai vu beaucoup de gens arrêter de lutter en même temps que la fin des Bérus » confie Marsu. « C’était à la nouvelle génération de reprendre le flambeau. Mais des groupes comme La Mano Negra, que j’admire par ailleurs, n’ont pas retenu toute la complexité du propos des Bérus. Ils n’en ont retenu que l’anti-fascisme un peu consensuel ». Au moins, les Bérus s’autodétruisent en fanfare après une série de trois concerts à l’Olympia de Paris les 9, 10 et 11 novembre 1989. Un de ceux-ci est filmé. Aujourd’hui, c’est la version de « Porcherie » jouée lors de ce set, avec le fameux « La jeunesse emmerde le FN », qui est écoutée et partagée, immortalisée. Comme un symbole, ce fut le même jour que la chute du Mur de Berlin. « Le 10, le mur tombait, et le 11, on signait l’armistice avec le rock, c’était très fort » poétise Loran. Ce qu’il ne savait pas, c’est que leur slogan phare allait perdurer. Selon Marsu, ce retour de flamme est en grande partie dû à la scène électronique française. Plusieurs des héros de la nouvelle techno nation n’hésiteront pas à les sampler et les reprendre. Pourquoi ? En grande partie à cause du minimalisme qui a défini le son Béru. A preuve, les DJ sets de Laurent Garnier s’achèvent de plus en plus régulièrement au fracas des guitares et des rythmiques de « Porcherie ». Loran, lui, n’avait plus chanté « Porcherie » depuis longtemps au sein de son groupe actuel, les Ramoneurs de Menhirs. Devoir de mémoire punk oblige, il a finalement publié une reprise le mardi 2 mai 2017. Deux jours après la qualification au second tour de Le Pen, fille. Accueillie, pour le coup, presque sans émoi. Mais que fait la jeunesse ?