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Rap gabber, Justin Bieber et tentation d’une île : entretien avec Hyacinthe

Hors des radars hip hop pendant quelques temps, Hyacinthe a fait son retour le mois dernier avec “Sur ma vie”, un titre entre rap et musique gabber. Dans les prochaines semaines de nouveaux morceaux qu’on a eu la chance d’écouter complèteront le tir. Entretien à thèmes avec un jeune homme moderne qui ne hiérarchise jamais entre Justin Bieber, Dominique A et Kaaris. 

Ile déserte

Avec mes potes L.O.A.S et Krampf, on a été sur une île en Bretagne pendant une semaine pour travailler un peu tous les trois. Là-bas, on avait une maison. Dedans juste un pied de micro, un peu de matos, mais ni internet, ni téléphone. Plusieurs morceaux ont déjà été écrit sur place donc ce dépaysement marche. Mine de rien, ça fait du bien de s’exiler et de bouger de Paris surtout. Pour ma part, je n’arrive plus trop à écrire depuis chez moi, depuis que la musique est devenue un métier je n’ai plus du tout envie de me poser devant mon ordinateur pour bosser sur une prod’. Je sais que L.O.A.S a par exemple besoin d’être chez lui, tard le soir pour écrire. Moi, la nuit je n’arrive pas à travailler. Soit je suis ivre, soit je dors, mais je ne bosse pas. La seule constante c’est que je n’ai jamais été spécialement ce qu’on appelle un fêtard. La nuit me fascine et me fascinera toujours mais la fête en elle même beaucoup moins. Il y a quelque chose d’un peu vide dans cette idée de faire la fête à tout prix. Moi, je fais partie de ces gens qui vont dans des fêtes, qui n’y participent pas forcément mais qui trouvent ça émouvant.

Rap gabber

Quand j’ai fait écouter “Sur Ma Vie” pour la première fois à mon entourage, on me disait : « Heu, tu es sur de ce que tu fais quand même ? » « Vous êtes sûrs les gars? C’est pas un peu vener ? ». Et pourtant les gens se le sont pris. Je ne m’inscris pas du tout dans l’envie de faire de la musique expérimentale qui ne parlerait qu’à 150 puristes. Ca c’est la solution de facilité. Quand je mets du gabber dans mes morceaux, comme “Sur Ma Vie” rien n’est calculé. Je crois d’ailleurs que je suis le premier rappeur français à avoir fait un morceau hip hop avec du gabber. 90 % des gens qui ont écouté ce titre ne savent pas du tout situer le gabber. Ils ne pourraient pas définir ce style de musique. Ils s’en fichent. Le gabber, j’ai découvert ça avec les mecs du collectif Casual Gabberz. Ils nous avaient invité à jouer dans une soirée en 2015 à la Java et on a accroché tout de suite. Leur musique, elle m’a tout de suite parlée : il y avait plein de références à des choses que j’écoutais avant.

Chanson française

Travailler sur des morceaux qui auraient l’emballage d’une véritable chanson française, c’est un truc vers lequel j’essaye d’aller de plus en plus. La reprise de Dominique A, par exemple, c’est le collectif La Souterraine qui me l’avait proposé au départ. Je ne connaissais pas vraiment Dominique A avant ça. Avec Nodey on a accepté cette reprise. La seule condition qu’on a posé c’est celle-là : « Laissez-nous  moderniser le morceau comme on veut ». Laissez-nous la possibilité de partir du texte et tout changer autour. Le deal de départ, c’était ça…

Aujourd’hui, j’écoute pas mal de chansons françaises. Ca va faire un an ou deux que je me suis rendu compte de la richesse du patrimoine qu’on a. C’est notre culture à nous. De toute façon quand tu refais l’histoire du rap français, tu réalises que la plupart des morceaux sont tous un peu construits comme des chansons. Il y a l’héritage de la soul américaine et du funk, mais pas que. Le rap ultra américanisé ça n’a jamais marché ici, la langue française t’empêche de pomper les américains. Pour ma part, je trouve ça toujours plus intéressant d’aller piocher une partie de mon inspiration dans du Gérard Manset ou du Alain Bashung. Prendre des samples de soul, désolé, mais c’est quelque chose qui me parle de moins en moins.

Politique

Tout ce que je fais dans la vie c’est politique. Faire de la musique en 2017, clairement c’est politique. De toute façon, à partir du moment où tu ouvres ta bouche, que tu le veuilles ou non, tu fais passer un message. C’est comme ça. Après, je n’aime pas la pose qu’empruntent certains rappeurs. Ceux qui se présentent en interview et qui disent : «Oui moi, ma musique veut dire ça, ça, ça…”. Mais montrer dans mes vidéos, les gens qui m’entourent, mes proches, je trouve que ça a du sens. Surtout si on ramène ça à cette époque où la notion de collectif ce n’est pas exactement la mode. Qu’on puisse voir ensemble les Casual Gabberz, Jok’Air et les gars des Pirouettes tous réunis dans un même clip, c’est quelque chose qui n’est pas censé arriver. A cause des règles sociales. A cause des barrières musicales. Moi, ça m’intéresse de mettre dans la même vidéo des blancs, des noirs des arabes, un couple hétéro avec les Pirouettes, des mecs qui s’embrassent : c’est nous la jeunesse française. Je pense que c’est hyper important de casser les barrières et ne pas le faire de façon cliché. Tous les gens dans le clip sont des amis : je n’ai pas mis les Pirouettes parce qu’il me fallait des gentils petits mecs de la pop ou Jok’Air parce que je voulais avoir un noir qui fait du rap…

Justin Bieber

Le dernier album de Justin Bieber est tout bonnement incroyable. Je pense que c’est le disque que j’ai le plus écouté depuis un an et demi. Ce qui me fascine avec les disques que sortent aujourd’hui Rihanna ou Justin Bieber c’est que tu as face à toi la crème de la musique. Tu réunis en studio les meilleurs interprètes au monde, les vingts meilleurs paroliers, les vingt meilleurs producteurs, et tous mettent de côté leurs égos pour se dépasser au nom d’une œuvre collective. Et au final ça fait des choses parfaites.

Rap global

Le rap c’est devenu la musique globale. Ce qu’on appelle aujourd’hui de la pop ce sont des gens qui posent une mélodie sur de la musique rap. Rihanna, concrètement, toutes ses prods sont faites par des beatmakers de rap. Sans des gens comme MikeWillMadeIt ou DJ Mustard, elle ne réinvente pas la pop. Même Taylor Swift travaille avec des beatmakers rap qui lui font des morceaux plus pop. Du coup est-ce que le rap c’est devenu la nouvelle pop ? La vérité c’est que le rap est devenu tellement global que tout se mélange et que les barrières se sont effacées. C’est de plus en plus cool de faire partie de ce milieu. Ceux qui revendiquent des chapelles différentes arrivent à cohabiter ensemble à se respecter. Tout le monde est sur le même plan.

Un mec comme Jok’Air avec « La Mélodie des Quartiers Pauvres », quelqu’un comme Kaaris avec des sons hyper hardcore, Kalash Criminel qui débarque avec un personnage incroyable, le carton de PNL avec de la musique hyper planante, limite emo… Tout le monde cohabite et se respecte.

Après, moi on m’a mis dans une case « rap français alternatif ». Mais je vais vous dire : les cases elles sont là pour être élargies. Après, je comprends ce truc de cases : il faut bien ranger les disques dans les bacs à la FNAC. Mais si tu remets ça sur le plan du rap français en 2017, les étiquettes, elles ne veulent plus dire grand-chose. On peut bien dire que je fais la même musique que, disons, MC Solaar, mais dans le détail on ne fait pas du tout la même chose.

Romantisme

Je pense que j’ai grandi, je suis passé d’adolescent à maintenant jeune adulte, et ça se ressent dans ma musique. Ce n’est pas vraiment voulu de faire  des choses plus calmes, mais c’est juste que j’essaie de faire la musique qui me correspond le mieux. Après je ne me trouve pas plus “romantique qu’avant”. Je l’était déjà avant. Même dans les passages de certaines chansons où ça parlait d’alcool ou de sexe, c’était romantique. Pour moi ce qu’on définit comme du sexe sale c’est aussi de l’amour. Je ne crois pas du tout à l’existence d’un rapport sexuel sans amour. Même quand tu couches avec quelqu’un que tu ne connais pas, en vrai, tu recrées de façon superficielle une sorte d’amour. Même un type qui ramène une fille de soirée et qui lui annonce « Entre nous ça sera purement physique », il se ment. Il y a quelque chose de cérébral qui se passe et ce quelque chose, quoi qu’on en dise, ça ressemble aussi à de l’amour. Même si c’est un jeu et que ça n’existera plus le lendemain. Moi, je vis l’existence normale de quelqu’un de 24 ans. Tu papillonnes, tu découvres la vie comme tu peux, tu fais des expériences. Le tout c’est de préserver la naïveté. J’essaye au maximum de garder un regard naïf sur les choses qui m’entourent.