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Gaël Faye : en tournée avec le phénomène littéraire redevenu rappeur

Gaël Faye : en tournée avec le phénomène littéraire redevenu rappeur

Il y a peu Gaël Faye, révélation littéraire 2016, a repris la route… en tant que musicien. Au programme, plusieurs dates pour présenter un E.P intitulé Rythmes et Botanique. Et si c’était dans son véritable costume de rappeur que l’auteur de Petit Pays vivait le mieux sa liberté et le pouvoir de ses mots ? Vérification en infiltré.

Fin mars. Devant le Rack'am, salle tremplin de Bretigny-sur-Orge, dans l'Essonne, la foule piétine. Dedans, il y a des voisins curieux, des familles et plusieurs générations. Devant la salle une affiche avec le portrait de Gaël Faye, de profil, la bouche à moitié ouverte. Plus loin, un camion sert des barquettes fumantes de poulet yassa et propose des cocktails exotiques dans des gobelets plastiques. Alain n'avait pas mis les pieds dans une salle de concert depuis dix ans. "Le dernière fois, si ma mémoire ne déconne pas, c’était Amy Winehouse, au Zénith.” Une décennie plus tard, Alain est prêt à replonger dans l'ambiance d'un concert. Pourquoi ? Alain roule des yeux, mais a du mal à expliquer. Du coup, c'est Aline, une petite femme derrière lui, qui va rationaliser pour tout le monde : "A mon avis, chaque personne présente ce soir est venue pour la même raison. On a adoré son livre et encore plus le mec que l’on a vu sur les plateaux télés. On voulait découvrir l’artiste maintenant.

A quelques minutes de son entrée sur scène, Gaël Faye est assis dans l'obscurité d'une loge. Pour tuer le temps, il fait tourner un filtre à thé au bout de ses doigts, mais sans nervosité aucune. Bonnet fin vissé sur le crâne et doudoune sur les épaules, le garçon est calé au fond d’une chaise en plastique. Il ne va pas falloir longtemps pour que l’homme pose la problématique de cette tournée française de quelques dates. La problématique ? Renouer avec une carrière de musicien laissée de côté et effacer cette nouvelle image de « prodige littéraire » qui lui colle à la peau depuis la sortie de son premier roman Petit Pays (Grasset).

Gaël Faye n’avait sans doute pas anticipé le phénomène d’édition qui a accompagné ce livre. Comme il n’avait ni anticipé les plateaux télé qui se succèdent, les critiques dithyrambiques, le statut de « finaliste malheureux du Prix Goncourt 2016 » et encore moins la comparaison répétée avec un autre OVNI - purement musical celui là - Stromae. “Honnêtement, retrouver la scène, ça fait du bien relance l'auteur La littérature, le salon du livre, les rencontres avec les lecteurs, c’est extraordinaire mais il y a parfois ce côté un peu guindé. Tu es constamment dans la retenue. Ce n’est pas le cas en concert. Tu es autorisé à être toi même. Je me sens libre ici.” En posant ce constat, Gaël Faye ajoute que cela fait «plusieurs mois » qu’il songe à reprendre le cours de sa vie de musicien. “Si je suis là, c’est pour rééquilibrer un peu la chose. Je veux dire à mon public que s’il a aimé le roman, c’est avant tout parce qu’il a été nourri de mon écriture musicale. L’un nourrit l’autre. Si je ne faisais qu’écrivain, il pourrait y avoir une forme de normalisation mais quand j’écris mon roman, dans les énergies, c’est comme un concert. Une set list, c’est comme des chapitres. L’objectif est de faire sauter les cases. Ce que je fais, c’est tracer une cohérence, et résister à l’air du temps.” Mais pourquoi avoir choisi de relancer sa carrière de musicien en banlieue parisienne ? A ce sujet Gaël Faye parle d’une obligation. Une pause songeuse, puis il mitraille : « Disons aussi que c’est une façon pour moi de revenir là où tout a commencé.» Pour lui, c’était à Saint-Quentin-en-Yvelines, à la fin des années 90, moins d’un an après le début de la guerre civile au Burundi. A l’époque le garçon cherche à retrouver sa mère exilée en France alors que son fils n’avait que quatre ans. Dans l’hexagone le jeune Gaël Faye se pique d'abord de poésie, puis naturellement il se met à bifurquer vers le rap. Avec gourmandise il rembobine : « A l’adolescence j’étais branché en continu sur l’écoute de la radio Génération 88.2. Dans le poste, il y avait ce rap, cette musique dans laquelle des mecs te racontent ce que ni l’école, ni la famille ne te raconte. Bref, cette musique m’a rendu dingue. Donc, à partir de là, j’ai commencé à me bouffer des kilomètres en RER avec mon sac pour enchaîner les concerts.” C’est aussi dans cette banlieue parisienne que Gaël Faye connait sa première expérience de concert. L’événement a lieu il y a dix ans, un soir de fête de la musique à Bobigny. Pas exactement un succès fou à en croire le jeune auteur qui soupire :  « Bon, on s’est pris des canettes dans la gueule ! »

Aujourd’hui, l’hostilité n’est plus de mise. Dès qu'il monte sur scène, Gaël Faye est tour à tour explosif, vivant, brûlant. Il suffit d'ailleurs d'observer la réaction du public présent ce soir pour se rendre compte que Gaël Faye est tout à fait dans son élément dès qu'il enfile son costume de rappeur.  En confiance, il pose la question : “Qui était là il y a trois ans ? Qui est là grâce au premier album ? Qui est là grâce au roman ?” Quelques murmures dans la salle, mais aucune réponse précise. Pas grave. Eventail à la main Gaël Faye fait chauffer la machine live en donnant la part belle aux morceaux d’un nouvel E.P, (Rythmes et Botaniques) dont la sortie est prévue dans quelques jours. A la manœuvre, l’écrivain n’est pas seul. Mieux, il sait répartir les montées rythmiques de façon tout à fait égalitaire. À sa droite, sur la scène du Rack’am, il y a le feu : Blanka, “le mec hip-hop, un geek rencontré dans une radio, l’extraverti qui tient les machines”. À sa gauche, la glace : Guillaume Poncelet. Là encore un ami de longue date. “Avec Guillaume on s’est rencontré à l’ancienne, sur MySpace pose calmement Gaël Faye Il avait déjà son piano ouvert, sa trompette. Comme c’est l’homme le plus calme de la bande, il ne faut pas s’attendre à le voir faire un slam dans la foule.” Rassemblés par “une exigence musicale” commune, les deux lieutenants de Gaël Faye défouraillent un rythme assez intense. Et là encore Faye sait rationaliser : " Je pense que ça me vient du Burundi où l'on entend toujours les tambourinaires qui tapent sur le même rythme toute la journée. Comme le Burundi est un pays de montagnes, forcément, ça résonne et dès que quelqu’un joue du tambour. Le tambour tu l’entends à des kilomètres.” Dès que retentissent les premières rythmiques un vieil homme tripote son sonotone et se met à remuer. Dans un rythme à l'africaine. Accompagné de sa fille et de sa petite-fille, le septuagénaire se marre : “C’est rafraîchissant. Ce rythme, c’est contagieux et je dois dire que le chanteur est aussi bon que l’écrivain.

Avant, on se présentait comme un groupe de rap, on voyait surtout des sympathisants hip-hop dans les salles théorise Guillaume Poncelet Maintenant, les gens viennent en famille.” Gaël Faye fait écho et confirme sa bataille “contre les barrières. » « Je suis content de me dire que des parents viennent avec des enfants mais aussi avec leurs propres parents. C’est le rêve de chaque artiste en fait. Le rap doit évoluer comme ça. Aujourd’hui, quand je vais à certains concerts, j’ai l’impression d’être le plus vieux dans la salle alors que j’ai bientôt trente-cinq ans.” Pour assumer son âge, l'homme joue à fond la carte de la transmission et, pour cela fait monter sur scène un jeune rappeur du coin encore vierge de toute expérience live. Une façon pour lui de recomposer avec cette époque quelques années plus tôt, l’artiste pluriel animait des ateliers d’écriture aux côtés d’Edgar Sekloka avec lequel il formait le groupe Milk Coffee and Sugar jusqu’à cette séparation du 13 janvier 2015 racontée encore aujourd’hui comme “un sale coup dans la gueule”.

Une semaine plus tard. Gaël Faye est désormais attendu au Trianon. Quoi qu'en dise l'intéressé, cette date à Paris, peut agir comme un révélateur. Devant le théâtre du XVIIIe arrondissement, la foule casse le temps en vidant quelques verres et discute parfois du succès encore frais de Petit pays. Certains ont même apporté le fameux ouvrage dans l’espoir de recevoir un autographe. Dans sa loge, Gaël Faye, fait les cent pas pour exorciser la solitude du boxeur avant de monter sur le ring. Plutôt pour se concentrer. Autour de lui, son équipe le serre de près. L’homme essaye des vestes, les reposent, joue de son style mais hésite. “Pour ma musique, c’est important et pas super simple, justifie-t-il. J’ai envie d’avoir une tenue qui me ressemble, qui me permette de bouger et en même temps sur laquelle on n’accroche pas au point d’oublier le texte. Avant, j’en avais un peu rien à foutre. Maintenant, c’est différent.” Guillaume Poncelet relance : “Gaël s’exprime plus sur scène physiquement. S’il est revenu à la musique, c’est avant tout pour l’aspect vivant des concerts. Il sait qu’un livre, par exemple, a une vie plus silencieuse. Lui a besoin de vivre.

Vrai. D'ailleurs, Gaël Faye coche les cases (“Un Trianon, une Cigale, il faut les vivre comme des étapes. ») mais file aussi la métaphore sportive : « La scène, c’est comme de la boxe pour moi, comme un caillou qui doit bien tomber dans les pieds. Tu ne dois pas penser à ce que tu vas faire en montant sur scène. Pour moi, la musique, c’est une vibration. Il faut essayer de rentrer dans une vague, emmener le public dans un mouvement en oubliant la tête. Le rap est comme ça, c’est un truc lié à l’énergie physique. Tu dois vivre ton texte, c’est du sport, ça entretient la forme et l’espoir, c’est intérieur. Comme disait (le groupe de rap) Arsenik « Un rappeur n’est qu’une percussion de mots ». C’est ça qui amène la densité.”  Ceci posé, le voilà qui enfile ses gants et file. Sur scène, nouvelle explosion. Il ne faut que quelques secondes pour que le public parisien soit saisi à la gorge et emmené dans le mouvement voulu. Le “virevolteur de mots plein d’amertume” envoie son premier album - Pili Pili sur un croissant au beurre - et récite son histoire. L'histoire ? En vrac, le Burundi, les années passées à Londres à bosser pour un fonds d’investissement déclinées sur Qwerty l’ennui et le crochet effectué courant 2015 par le Rwanda une fois son roman rendu à l'éditeur. De cette expérience de vie dans un pays pas encore cicatrisé, l'écrivain dit sobrement :"Cette vie au Rwanda, ça a été une victoire par rapport à la génération de ma mère qui avait vécu dans des camps de réfugiés.”A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, l’auteur a aussi décidé d'y aller de sa petite leçon de civisme dispensée l'air de ne pas y toucher. Au programme du discours assez éloigné des prêches de télévangélistes, l’état de cette France que beaucoup supposent fracturée. Sans en rajouter Faye appelle son public “à ne pas se replier, à vivre, à sourire”. Plus tard, en privé, il taclera ceux qui ont été des « chanteurs politisés ». Dans son viseur ceux qui ont raconté, en leur temps, aux médias pour qui ils votaient et surtout pourquoi. “Henri Salvador, Doc Gynéco… Si on met des isoloirs dans la démocratie, il y a une raison. La politique, pour moi, c’est comme la religion. Ca doit rester privé. De toute façon, je ne me sens pas représenter quelque chose artistiquement”. C'est dit.

Gaël Faye refuse donc d’être érigé en symbole de cette nouvelle génération incapable de choisir entre les codes appris dans la rue et ceux appris dans la littérature. Même méfiance dès qu’on lui agite sous le nez la comparaison avec le belge et multiplatiné Stromae. Le Trianon a été un succès. Dans son viseur désormais : le Printemps de Bourges. Par le passé Faye avait déjà fait le déplacement dans le grand festival avec Milk Coffee & Sugar. Cette année, un palier a été passé et Faye fait partie des artistes les plus attendus de cette édition 2017 du Printemps de Bourges. A preuve, le lieu qui l’accueille, ce Théâtre Jacques Cœur. Face à la scène, des places assises uniquement. Un public différent aussi. Une bonne partie du milieu musical a fait le déplacement. La Ministre de la Culture Audrey Azoulay également. Accompagnée de sa garde rapprochée - des hommes et des femmes essentiellement mariés à leur téléphone – difficile de la rater au milieu de cette foule compacte. Maintenant la question : et si se produire dans un tel cadre, c’était “prendre un risque” ? Le Printemps de Bourges est aussi connu pour accélérer ou stopper net certaines carrières de musiciens. Gaël Faye, lui, préfère ne pas trop penser à ça. Alors pour marquer un pas de côté, le garçon raconte que sa participation à l’émission de Laurent Ruquier, On n’est pas couché, pour la promo de Petit Pays était un risque tout aussi conséquent. Pas faux. Ce soir Gaël Faye va pourtant réussir un nouvel exploit. En quelques minutes, il fait se lever ces silhouettes assises dans l’obscurité et les gardera débout tout le long du live. Après ça, il viendra le temps de satisfaire celles et ceux qui lui tendent son livre en plein concert avec l'espoir d'obtenir une signature sur la page de garde. Avant de reposer les gants, Gaël Faye s’exécute poliment. « Il n’y a pas plus dangereux qu’un boxeur heureux de boxer” disait l'auteur de polar Jeremy Guez. Tous propos recueillis par M.B