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Magouilles, carrières brisées et espoirs : quand les musiciens font campagne

Ils remplissent des salles, font chanter les foules en chœur, et tentent de faire élire des présidents. Chaque élection draine son lot d’artistes qui ont embrassé la cause d’un candidat pour le porter dans une campagne. Mais c’est sans compter les magouilles politiques, les carrières brisées, et les guerres d’ego. Enquête.

Un matin du printemps 2011, Rost reçoit un coup de téléphone. À l’autre bout du fil, François Hollande. À cette époque, le politique piétine à 4% dans les sondages de la primaire socialiste. Ses adversaires de la primaire – Arnaud Montebourg, Dominique Strauss-Kahn ou Ségolène Royal – l’appellent même « le loser ». Que François Hollande peut-il bien espérer de ce rappeur un peu confidentiel d’une trentaine d’années ? « Il voulait utiliser un de mes morceaux comme hymne de sa campagne à la primaire », explique Rost. Le titre du morceau est une belle promesse : « L’avenir c’est nous ». Rost n’hésite pas, et décide même d’en offrir les droits au candidat Hollande. « Et ça valait le coup, remet-il. Moi je suis un gamin des rues, je vivais dans un squat où tout s’écroulait autour de moi, où il fallait enjamber les toxicos pour rentrer chez soi. Alors quand, le jour de la victoire de François à la Maison de l’Amérique Latine, tu le vois entrer sous les acclamations avec ta musique en fond sonore, c’est quelque chose d’incroyable. » En revanche, alors que son champion accède à l’Élysée, la carrière de Rost prend la tangente. Il résume en une phrase : « Moi, par contre j’y ai gagné que des emmerdes ».

Rost et son gars sûr.

A part pour certains artistes bien installés, l’effet en terme d’image et de ventes d’un tel soutien est presque toujours dévastateur. Mais le moteur est ailleurs : au cours de nos entretiens avec une dizaine d’artistes, la « défense des valeurs de gauche » revient souvent comme un leitmotiv. Mais que se passe-t-il quand ils s’engagent auprès de candidats de droite ? La carrière de Faudel est un cas d’école : en 2007, après avoir apporté son soutien à Nicolas Sarkozy, le chanteur doit annuler ses tournées, la vente de ses albums s’effondrent. Pareil pour un autre soutien de Sarkozy, Doc Gynéco. Après être apparu aux côtés de l’ancien président et face au mécontentement de ses fans, le Doc est contraint d’annuler ses tournées à venir. La leçon : dans les « musiques urbaines », il vaut mieux ne pas s’acoquiner avec la droite. « Dans la notion de culture, de création, de refonte du monde il y une corrélation avec des idéaux de gauche, de changement et non pas de conservation », explique Jamil Dakhlia.

Doc Gynéco fera bien son mea culpa, en 2012, au micro du magazine VoxPop. « J’ai le cœur à gauche », affirmait-il. Trop tard. Cela dit, même à gauche, la politique peut mettre un coup de frein. Joyce Jonathan, jeune coqueluche de la pop française, a été propulsée du jour au lendemain dans la galaxie Hollande via son compagnon Thomas, le fils du futur président. Aujourd’hui, « elle ne veut plus en parler, pour ne pas rouvrir la plaie » souffle un représentant de l’artiste. Un peu plus à gauche, chez des soutiens de Jean-Luc Mélenchon comme HK & Les Saltimbanks, le constat est sans appel. « En 2012, on sortait un album et les médias ne voulaient pas en entendre parler, explique le chanteur HK. En termes de radio, de télé, on n’a rien eu. Et la presse papier parlait de mon engagement et pas de ma musique. Ça nous a fermé beaucoup de portes parce que pour eux, c’était vu comme de la musique partisane. »

« Ils me regardaient comme une grande naïve »

La première question qui se pose : pour quelles raisons les politiciens cherchent-ils tant le soutien des artistes ? Jamil Dakhlia, sociologue et auteur du livre Politique People, décrypte : « Associer un artiste populaire peut provoquer un gain de notoriété. Les politiques espèrent aussi atteindre, grâce à un musicien, un segment précis de l’électorat. Il y a une forme de marketing sectorisé. Lorsque Nicolas Sarkozy demande à Faudel de le soutenir, il espère derrière toucher plus facilement les banlieues. » Un rôle un peu ingrat aussi occupé par Rost, né au Togo. Et que le rappeur assume. « Évidemment quand on me met au premier rang d’un meeting à côté de Robert Badinter, puis qu’on nous fait monter tous les deux en premier sur l’estrade, ce n’est pas anodin, décrypte-t-il. C’est un message envoyé à la jeunesse. Je suis conscient de servir les intérêts de la personne, mais je le cautionne, car c’est aussi ma vision. » Sapho, de son côté, a moins bien vécu l’expérience. Chanteuse et auteure des titres comme « Train de Paris » ou « El Atlal », elle était derrière le socialiste Lionel Jospin en 1995 et 2002. Aujourd’hui, elle confie ne plus se faire d’illusions sur la politique. Elle se sent désabusée par ces acteurs en col blanc. « Jospin a représenté un espoir, commence-t-elle. Mais dans les coulisses, on constate qu’il y a cette froideur, ce calcul, cette stratégie… » La cassure se noue dans les arrière-salles, celles des « cocktails socialistes ». « Je me disais ‘mais qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?’ Ils ne représentaient pas l’idée que je me faisais de la gauche, se désole la chanteuse. Je soutenais la gauche pour des valeurs, et ils me regardaient comme une grande naïve, comme si la naïveté était une bêtise. Ils s’étaient fait manger la tête par la realpolitik. »

6 mai 2012. Un an après son fameux coup de fil printanier à Rost, François Hollande est sur la place de la Bastille à Paris. En rythme, les militants scandent le nom du nouveau président de la République. Un grand concert de victoire a été organisé pour l’occasion et les têtes d’affiche de la chanson française s’apprêtent à faire leur entrée sur scène. Pour l’instant, tous se préparent dans la loge. Tous sauf un : Rost. « Tu crois qu’ils m’ont appelé pour venir ? » Sa tasse de chocolat chaud bien en main, le rappeur secoue la tête. « Il n’y avait même pas mon nom sur la liste alors que s’il y avait bien une personne qui devait chanter ce soir-là, c’était moi ! » Seuls un texto envoyé directement à « François » et l’intervention de Valérie Trierweiler en personne lui permettront de se frayer un chemin jusqu’à son chouchou. Pour cette fois. Car pendant cinq ans, l’Élysée devient pour le rappeur une sorte de club sélect aux videurs un peu trop zélés. Il grimace : « J’ai essayé de prendre rendez-vous avec François plusieurs fois, et le staff n’a jamais répondu aux mails envoyés. Ils disaient qu’ils allaient faire le nécessaire mais ils n’ont jamais donné suite ».

Pour le coup, en 2017, les artistes semblent avoir retenu la leçon : parmi les gros noms de l’industrie musicale française, ils sont peu à avoir pris ouvertement position pour un candidat. Prenant pour exemple la défaite de Hillary Clinton, pourtant soutenue par Beyoncé, Katy Perry, et une bonne partie de l’entertainment Américain, Jamil Dakhlia étaye ce climat de défiance envers les élites : « Depuis les années bling-bling de Sarkozy, la crise est passée par-là et s’afficher aux côtés des artistes et inversement alimente l’idée d’une collusion des élites. C’est ce qui s’est passé avec Hillary Clinton, la candidate d’Hollywood : il y a eu un retour de bâton contre elle et ses soutiens du monde artistique. Trump s’est saisi de cela comme un cheval de bataille en la décrivant comme la candidate du système coupée de la réalité. »

Le plus étrange dans tout cela : personne ne sait réellement la véritable influence exercée par les artistes sur les votes. Leur présence est tout simplement impossible à quantifier en nombre d’électeurs convaincus. Jamil Dakhlia considère le lien entre rapprochement médiatique et performances électorales comme étant « purement indirect ». Les artistes sacrifieraient donc leur carrière pour rien, ou presque ? Reste la possibilité d’obtenir des postes à responsabilité, ce que Rost a refusé. Sapho, quant à elle, a décidé de prendre les choses en main. En 1995, elle s’est inscrite sur la liste du Parti Socialiste dans la course pour ravir la mairie du XXe arrondissement de Paris aux élections municipales. Son cheval de bataille : le lancement d’une école d’art ouverte à tous, dont la création pourrait être assurée une fois les élections gagnées. Le PS remporte la mairie, et pourtant Sapho ne se souvient que de son « désenchantement ». Parce que la nouvelle équipe a « refilé [s]on projet au neveu d’un type de la culture qui rapportait de l’argent à quelqu’un haut placé ». Et l’école d’art ? « Elle ne s’est jamais faite », siffle-t-elle. Doc Gynéco ne dit pas mieux : « Ils nous oublient. Ils oublient tout ceux qui ont voté pour eux, tout ceux qui les ont soutenus. La vérité c’est qu’ils s’en foutent ! » Et c’est un ancien haut fonctionnaire du Ministère Amer qui le dit…