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Kevin Morby : le folk est-il compatible avec les temps qui changent ?

Kevin Morby : le folk est-il compatible avec les temps qui changent ?

Dans l’Amérique des années Trump, un retour à la figure du protest singer songwriter est-il envisageable ? Le natif de Kansas City, Kevin Morby, s’est posé la question. Comme il a aussi réfléchi à la signification réelle du Prix Nobel de littérature attribué à Bob Dylan, à la solitude dans les grandes villes et à son envie de, peut-être un jour, devenir vraiment écrivain.

Pour quelles raisons ton nouvel album s’intitule-t-il City Music ?

Le titre de cet album, c’est une vanne. Quand on me présente comme un singer songwriter un peu calme avec sa guitare, il y a toujours quelqu’un pour dire : « Kevin Morby ! Ah oui, ce jeune mec qui fait de la country music. » Il y a trois ans de cela, je vivais encore dans les hauteurs de Los Angeles. A ce moment j’ai commencé à écrire mon précédent disque, Singing Saw et effectivement c’était de la musique assez calme, peut-être trop dans l’ombre des grands maîtres du genre, Bob Dylan, Leonard Cohen, je ne sais pas… Pour le coup, je voulais un enregistrement très électrique. Tout ce qui m’intéressait, c’était le bruit d’une guitare. Mon truc c’était : écrire une mélodie, appuyer sur la pédale de distorsion et aller parfois vers le bruit. Sur ce disque, j’ai continué à creuser cette veine.

A l’origine, tu viens de Kansas City. Quand tu es devenu musicien professionnel tu as successivement vécu à New York puis à Los Angeles. Qu’est ce que tu venais chercher dans ces grandes villes ?

Principalement l’énergie, mais aussi toute une part du fantasme qui va de pair avec le rock. Par exemple, vous ne pouvez pas imaginer jusqu’à quel point j’ai fantasmé le New York de la fin des années 70. Encore aujourd’hui je fais une fixette sur ces années punk ; celles où les mecs de Television, Richard Hell, les Ramones et Patti Smith se croisaient dans les clubs, en concert. Mon livre de référence d’ailleurs, c’est Please Kill Me, ce récit de Gillian McCain et Legs McNeil où l’on raconte de l’intérieur l’histoire du punk. Comment ce mouvement s’est installé à New York. Du coup, ça biaise mon avis sur cette ville. Quand je pense à New York, je m’imagine quelque chose de romantique qui n’existe certainement plus. Je vois défiler cette époque où Brooklyn était un endroit sale, limite dangereux. De temps en temps je visualise une Patti Smith traînant dans les librairies d’occasion, farfouillant dans les rayonnages et ressortant les poches pleines de bouquins. Je me dis quand même que je me serais senti à ma place à cette époque où New York ressemblait seulement à New York, et Los Angeles à Los Angeles.

Parce que tu penses que toutes les grandes villes se ressemblent désormais, avec les mêmes fast-food, les mêmes boutiques de fringues, les mêmes Starbucks ?

Les grandes villes se ressemblent énormément aujourd’hui. Evidemment, on peut s’en satisfaire en se disant « Je me sens à la maison absolument partout ». On peut aussi reconnaître que la sociologie d’une ville, son ambiance, n’aura maintenant plus qu’une influence mineure sur la création d’une chanson ou l’écriture d’un livre. Je suis assez persuadé qu’une nouvelle Patti Smith qui apparaîtrait dans le paysage actuel serait la même artiste si elle vivait à New York, L.A ou Chicago. En tout cas, on ne sentirait pas l’empreinte profonde de la ville sur sa musique.

Le point de départ de ton album, c’est un article publié dans le New York Times (The Lonely Death of George Bell). Cet article part du postulat suivant : « A New York, chaque année, 50 000 personnes meurent seules et dans l’anonymat le plus total » et dépeint la vie d’une de ces personnes morte chez elle, seule. Pourquoi ce genre de sujet a une résonance sur toi ?

Je dirais que d’une façon, disons, assez diluée, je suis capable de me mettre dans la peau de celui ou celle qui pourrait mourir oublié de tous dans son appartement à Manhattan. Bon, c’est une pensée négative, j’avoue. Le bon côté de ce genre de récit, c’est que ça me pousse à faire des efforts sur moi-même. Je me suis toujours posé la question : « Qu’est ce qui nous autorise à nous comporter de façon solitaire quand on vit loin des grands centres urbains ? » L’autre partie de la question, c’est : « Mais pourquoi doit-on absolument devenir un animal social et populaire à partir du moment où l’on s’installe dans une grande ville ? » A New York j’étais un mec ouvert et capable de passer des soirées à l’extérieur. Une fois arrivé à L.A, j’ai changé du tout au tout. Je me suis enfermé. Je ne faisais que bosser. 80 % de mon temps, j’étais entre quatre murs : studio d’enregistrement, maison. J’étais plus productif à L.A, mais je me sentais plus inspiré à New York. Alors forcément, un jour ou l’autre, des gens de ton entourage te font sentir que tu vas mal tourner si tu continues à te comporter comme un ours dans son terrier… Et tu es obligé d’écouter ces avis. Le mythe de l’ermite génial, c’est amusant quelques temps, mais ça peut vite devenir un piège. Moi, je ne crois pas forcément que les grands génies de la musique sont des asociaux, des gens torturés. Ça c’est juste pour le folklore.

Récemment, tu as dit que tu pourrais tout à fait mettre de côté la musique pour te lancer vraiment dans l’écriture d’un roman, d’une série de nouvelles.

J’ai commencé à travailler sur des récits courts. Une de ces nouvelles raconte d’ailleurs l’histoire d’un type qui vient s’installer dans le Kansas, mais qui a tellement peur de l’ambiance campagnarde qu’il demande aux architectes qui vont lui concevoir sa maison d’en faire quelque chose qui ressemble à ces grandes baraques chic de Los Angeles. Ça c’est le point de départ… Cela pourrait prendre un peu de temps avant que ces nouvelles soient publiées. Déjà, parce que je suis lent, mais aussi parce que je suis du genre à retoucher les choses des dizaines et des dizaines de fois. A quoi ça servirait d’utiliser ma minuscule notoriété de musicien pour publier de la littérature nulle ? J’aurais l’impression de voler la place de quelqu’un de meilleur.

Comment as-tu réagi l’an passé quand Bob Dylan a reçu le prix Nobel de littérature pour ses chansons ?

J’ai trouvé ça on ne peut plus normal. Je repense à la façon dont j’ai moi-même découvert Dylan. Je connaissais ses chansons les plus célèbres comme tout bon Américain intéressé par la musique des sixties et des seventies. Un jour donc, j’ai eu un déclic bizarre sur le morceau « It’s Alright Ma’ (I’m Only Bleeding) ». Ça m’a fait comprendre que certaines chansons peuvent être aussi puissantes que les meilleurs romans. Ça a été l’équivalent de la découverte des Sopranos pour ceux qui ne prenaient pas les séries télé au sérieux. La polémique qui a suivi ce prix Nobel et les gens du milieu littéraire qui se sont mis à dire « Le Nobel pour Dylan, c’est injuste. Il n’a écrit que des chansons. Ce n’est pas un écrivain… », j’ai trouvé ça stupide. Stupide et choquant. D’autant plus que les réactions les plus négatives sont venues d’écrivains confirmés ou des pontes du monde de l’édition. C’est particulièrement déplaisant de voir ce vieux monde réagir comme des gardiens du temple. Ça ne les grandit pas. Après, il y a aussi ceux qui disent « Mais, franchement Dylan, prix Nobel, c’est la preuve que le folk, le rock sont devenus une culture de vieux ! » Là aussi, je ne suis pas du tout d’accord. Comment à réagi Dylan ? Très bien à mon sens. Il a refusé d’aller collecter son Nobel, donc de se plier au protocole. Ça veut dire qu’il a encore une part de lui qui veut rester contre-culturelle. Et puis, c’est encore mieux qu’il ait proposé à Patti Smith de monter sur scène en son nom le jour de la cérémonie de remise de ce prix. Encore mieux aussi qu’elle ait chanté « A Hard Rain’s Gonna Fall » pour marquer le coup. On peut raconter ce qu’on veut, mais ce jour-là, on a compris que la meilleure littérature US des dernières années s’est aussi écrite dans des chansons.

Pour beaucoup d’Américains, Dylan était un véritable protestataire, quelqu’un qui écrivait sur les maux de la société américaine de son époque. Est-ce qu’une telle figure peut encore émerger aujourd’hui, dans l’Amérique de Trump ?

Déjà, ça me paraît évident que la musique la plus en phase avec l’Amérique actuelle, c’est le hip-hop. Si vous cherchez un nouveau Dylan, c’est du côté de Kendrick Lamar et de ses potes qu’il faut vous focaliser. Le rap n’a jamais été aussi puissant qu’aujourd’hui. Kendrick, c’est une figure de référence de la culture actuelle. Pour moi, il est l’équivalent des Beatles. Peut-être un peu moins de Bob Dylan, car il est plus lisse. Il réussit à esquiver la controverse. C’est une question délicate. Quand il y a eu le mouvement Black Lives Matter, beaucoup de musiciens se sont éveillés à la politique, ils ont recommencé à s’intéresser à l’action dans les rues. Ils se sont mis à raconter l’Amérique actuelle comme ils ne le faisaient plus avant. Ils se sont souvenus que la musique américaine a une histoire commune avec la tragédie de ce pays. Le blues a une histoire commune avec l’esclavage. Les groupes punk à la Dead Kennedys a quelque chose a voir avec les années Ronald Reagan et la course au profit. Evidemment, Dylan et Pete Seeger ont une histoire commune avec la guerre du Vietnam. A partir de là, je pense que Kendrick Lamar aura son histoire commune avec les mouvements Black Lives Matter.

Récemment tu disais au magazine The Fader que les années de présidence Donald Trump dans ton pays pourraient réveiller la musique et même qu’au fond c’était une bonne chose. Qu’est ce que tu entendais par là ?

La question qui doit se poser dans la musique c’est celle-là : « Voulez-vous vraiment que la musique n’ait rien à voir avec la tragédie ? » Il y a encore quelques années, la réponse à cette question c’était : « Nous voulons la musique, mais mettons la tragédie à distance. » Je pense évidemment à la période George W. Bush et à la guerre en Irak. Dans ces années, les musiciens ne descendaient pas dans la rue. Ils ne se servaient pas de leur art pour exprimer des choses politiques. Cette génération à laquelle je fais partie était engluée dans l’apathie. C’en était embarrassant. C’est pour ça qu’il faut accueillir la victoire de Trump comme quelque chose d'à la fois négatif et de positif. Ce qui est négatif, ce sont les décisions violentes de son administration, le bombardement de la Syrie, ce genre de choses. Ce qui est positif, en un sens, c’est qu’il nous pousse tous à nous exprimer. Si tu es musicien et que tu as un public pour t’entendre, tu ne peux plus faire comme si la politique te passait par- dessus la tête. Désormais, il est question de faire comprendre à nos publics cette chose très simple : « Nous sommes des musiciens d’Amérique et nous allons vous montrer que tous les Américains ne partagent pas les positions de Trump ! »

City Music de Kevin Morby, sortie le 16 juin