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À Mossoul, malgré Daech et la guerre, les disquaires relancent la musique

À Mossoul, malgré Daech et la guerre, les disquaires relancent la musique

Interdite sous l’État islamique, la musique fait une discrète réapparition dans les quartiers libérés de Mossoul, la deuxième ville d'Irak. Après avoir été fermés pour cause de fatwa contre ces rythmes « péché », les disquaires refont surface dans l'ambiance tout sauf dansante d'une ville encore traumatisée et en pleine reconstruction.

Depuis la reprise de la partie orientale de Mossoul par les forces irakiennes, la vie reprend petit à petit dans l'ancien fief de l’État islamique. Dans la rue commerçante de Jamira, c'est l'agitation : les vendeurs de bric et de broc font pendouiller des héros Marvel gonflables, des poulets rôtissent lentement dans les vitrines huilées des fast-food et les narguilés garnissent de nouveau les tables. En face, l’université de Mossoul, ancien quartier général de l’Etat islamique, n’est plus qu’un immense tas de gravas. Le quartier est encore sensible et la présence de la police locale de Ninive est marquée par les patrouilles d’hommes en kalachnikovs. C'est dans cet environnement désolé mais bien vivant que Mohannad, 24 ans, a rouvert son magasin de musique à la mi-avril. Il a attendu que les affrontements cessent et que l’État islamique soit repoussé jusqu'au versant ouest du Tigre. Voilà deux ans que le jeune propriétaire n'avait pas fait cracher la moindre note de musique de ses basses. « Lorsque Daech est entré dans Mossoul, ils sont venus me voir. Ils ont pris tous mes CD, les ont brûlés, et m'ont demandé de fermer boutique », raconte-t-il, sans la moindre émotion. Pourquoi ? « C'est haram (péché, ndlr), livre-t-il simplement, dans un sourire. Ceux qui vendaient ou écoutaient de la musique pouvaient être condamnés à des coups de fouet. Heureusement, ils ne m'ont jamais attrapé. »

Music is back to Mosul

Mohannad (au fond) et son associé © Sebastian Castelier

Après la fermeture, l'homme était resté cloîtré chez lui pendant près de deux ans. Les ventes en sous-main de CD étaient devenues mission impossible. « Les CD que je vends ne sont pas des originaux, reprend Mohannad. Je télécharge la musique, je grave ça sur des CD-R et je paye une entreprise d'impression pour les couvertures. Mais sous l’État islamique, Internet était aussi strictement interdit. » Chez Mohannad, le disque coûte en moyenne 1500 dinars pièce, soit 1,20 euro. Sa boutique n'a pas été bombardée lors de la reprise de la ville. Un petit miracle. Alors qu'il évoque la reprise de ses affaires, une patrouille armée de la police irakienne passe devant le magasin. Un homme bedonnant en treillis s'arrête, détaille les étals de Mohannad, avant de repartir, sans un mot. Une scène impensable sous l'Etat islamique où la Hisbah, police notamment en charge des mœurs, veillait à ce que les commerces soient conformes à la loi islamique. Or, la musique, au même titre que la chicha, les téléphones portables ou les antennes satellites, est proscrite par l’organisation terroriste. Pour ce faire, ils font référence à la sourate Luqman, verset 6 et la sourate Al-Qasas, verset 55. Leur interprétation se base sur le mot « laghw », qui signifie « parole vaine, bavardage ». La musique et les chants sont inclus dans cette interprétation, et donc bannis.

Justin Bieber et coups de fouet

Si la musique est de nouveau autorisée dans la deuxième ville d'Irak, captée par l’État islamique en 2014, il faudra du temps pour que Mossoul renoue avec son passé de « capitale musicale » d'Irak. Karim Wasfi, 44 ans, chef de l'orchestre national de Bagdad, situe le contexte : « Mossoul était une ville avant-gardiste pour l'implantation et la création de la musique en Irak. On y trouvait un grand mélange social, une grande diversité culturelle, c'était un exemple unique de coexistence. » Pas un hasard si de grands musiciens irakiens y sont nés, comme Jameel, Basheer, Munir Basheer, Kanaan Wasfi, Hanna Petrus ou encore Ahmed Jawadi. Pourtant, malgré son passage destructeur, l’État islamique n'est pas le seul responsable de l'assèchement de cet héritage. « Après la chute de Saddam Hussein, Mossoul a été gérée par d'obscures personnes qui ont tout corrompu, y compris l'appareil sécuritaire. En outre, Al Qaeda y était très présent et influent », résume Ameen Mokdad, violoniste originaire de Mossoul.

Getting legal papers after ISIS

Un convoi de l'armée irakienne © Sebastian Castelier

Karim Wasfi explique ainsi que la ville, où « la pop ou le rock n'ont jamais été très populaires », a pris à cette époque un tournant « très conservateur ». Ameen Mokdad développe : « Al Qaeda avait déjà mis dans la tête des gens que la musique était Haram et qu'ils risquaient le diable pour ça. Les vendeurs d'instruments recevaient aussi des menaces et nous, les musiciens, on achetait déjà nos instruments en cachette. Il n'était pas interdit d'être musicien, mais il fallait jouer avec la peur et le risque. Même quand tu allais à l'université avec un instrument dans ton sac, le garde à l'entrée te faisait des histoires. Vers la fin, pour le seul événement musical de la ville, il fallait au minimum six mois pour obtenir une autorisation. »

"La seule musique légale"

Lors de son arrivée, l'État islamique intensifie le mouvement initié par Al Qaeda : fermeture des magasins, confiscation du matériel, torture ou peine de mort pour les récalcitrants. Les devantures représentant des visages de célébrités, femmes, hommes, animaux, ou simples personnages de dessins animés, sont gribouillées. Un jour de balade dans la très passante rue Al-sarej khanaa, Ameen Mokdad se souvient d'une longue affiche de propagande de l’organisation terroriste. « Ils y avaient inscrit la liste de toutes les choses proscrites. Il y avait une immense clef de sol dévorée par les flammes. Je pense qu'en faisant ça, ils voulaient choquer les derniers musiciens de la ville. » En outre, tous les taxis sont priés de se brancher sur Al-Bayan (« presse libérée »), la radio officielle de l’État islamique. Elle diffuse la seule musique légale : des airs, sans instruments, rythmés par des successions de voix chantant les louanges de l'organisation terroriste. « Lorsque tu montais dans un taxi, si tu n'avais pas la longue barbe, les cheveux longs, ou l'habit militaire, et si tu ne paraissais pas trop suspicieux, alors le conducteur mettait souvent de la musique sur la BBC et s'allumait une cigarette », se souvient Ameen.

Music is back to Mosul

Ameen Mokdad © Sebastian Castelier

L'histoire récente du jeune violoniste illustre tout aussi bien la fatwa lancée par Daech contre les musiciens. Durant l’occupation, Ameen Mokdad habitait seul une petite maison. Malgré les interdictions, il avait conservé à l'abri des regards une large collection de CD, tous ses instruments, des films, des peintures, et même quelques enregistrements personnels critiques envers l’État islamique. « J’avais même sur mon téléphone le dernier album de Kazem Al Saher, un des plus célèbres chanteurs en Irak. Comme il n’y avait plus de commerce de CD, un de mes amis l’a téléchargé via son propre modem. C’était très rare d’en avoir, et surtout, c'est très risqué, parce qu’on t’accuse directement d’espionnage pour ça. Si les hommes de Daech se rendaient compte qu’on avait le dernier Kazem Al Saher, ils nous auraient tué pour espionnage. » Et ce qui devait arriver arriva : un soir, trois officiers de la police de Daech font irruption chez lui. Après un interrogatoire musclé, les hommes repartent avec ses instruments, son ordinateur, ses CD et ses livres de philosophie. Une petite fortune. Ils laissent cependant derrière eux quelques cartes mémoire compromettantes. Les officiers doivent revenir le lendemain, et Ameen comprend qu'il risque d'y laisser sa vie. Le lendemain, il détale dès l'aube chez son oncle et laisse un mot pour ceux censés venir le cueillir quelques heures plus tard. Pendant quelques jours, avant la reprise de la ville par l'armée irakienne, il jouera au chat et à la souris avec les autorités.

ABBA, Pitbull... et Céline Dion

Basé dans la capitale Bagdad, le chef d'orchestre Karim Wasfki a fait sa liste : vingt-trois musiciens de premier rang ont fui Mossoul pour Erbil, au Kurdistan, ou pour l'Europe. Il a récemment lancé l'idée de concerts en solo sur des lieux meurtris par la guerre, auxquels participe le violoniste Ameen Mokdad. L'archet se balade par spasmes sur les cordes du violon. Un son mélancolique s'en dégage. Devant quelques passants médusés et des caméras de médias internationaux, il a accepté de jouer un air dans les ruines de sa ville. Après quelques minutes, le talkie-walkie d'un soldat irakien crache une voix tremblante : « Partez de là ! Nous avons intercepté des conversations de jihadistes à l'ouest qui envoient en ce moment même un drone armé vers vous. » Les mossouliotes ne sont toujours pas tirés d'affaire, car à Mossoul-ouest, les hostilités font toujours rage entre l'armée irakienne et Daech, qui tient encore cette partie de la ville.

Music is back to Mosul

Ammar Abdul Wahad, un disquaire © Sebastian Castelier

Si l’armée irakienne a massivement migré vers l’ouest, la police locale a pris le relais. Des check-points improvisés contrôlent au faciès les automobilistes obligés de slalomer entre les trous causés par les bombardements de la coalition. Les ronds-points, autrefois théâtres d’exécutions, n’ont plus une seule once d’esthétisme. On balaie frénétiquement les rues poussiéreuses arpentées par des adolescents en bas de survêtements qui déambulent, le baladeur sur la tête. Du côté de Mohannad et son magasin de disques, on n'a jamais cessé d'écouter de la musique. Un peu de musique turque, orientale, « et même du Beethoven, ABBA et Pitbull ». En secret, toujours. Aujourd'hui, dans son échoppe, les CD colorés sont anarchiquement disposés les uns à côté des autres. Les revêtements mettent en scène de belles femmes aux traits soucieux, et de beaux mâles aux coupes de cheveux aériennes. Seul un emplacement en haut à droite du comptoir est réservé à la musique occidentale. On y retrouve du ABBA, Pitbull, mais aussi du Justin Bieber et... Céline Dion. Abdul Wahab Ahmar tient un autre magasin de musique non loin de l'entrée de la ville. Lui aussi a rouvert son commerce après que l’EI se soit fait déloger de l'est de la ville. « J'ai fermé boutique, puis je suis resté chez moi pendant six mois à ne rien faire. Après ça, j'ai dû prendre des petits boulots dans le bâtiment. » Le comptoir vibre au rythme des paroles aguicheuses de deux chanteurs indiens : « Do you want me ? Do you need me ? Right now now ! » Son collègue, un gaillard massif nommé Abdulrahman Sabah, 23 ans, fait cracher les basses de sa hi-fi. Il esquisse un sourire, et détaille sa résistance à lui : « Je ne me suis jamais privé de musique, moi. Ils n'ont jamais pu me faire renoncer à Shakira et Adele. »