Greenroom

Comme Dieu, il a créé son oeuvre en sept jours : mais qui est le DJ de Macron ?

Vincent Rautureau est scénographe et DJ. Son dernier titre : « Walk In ». « En Marche » en VF. Loin d’être un hasard, puisque c’est avec cette composition qu’Emmanuel Macron ouvre ses meetings. Voici donc la chanson censée « incarner les valeurs du candidat à la présidence de la République« . Rencontre au bord de la piscine Molitor à Paris avec un homme qui parle de son Manu Le Malin comme d’un « kiff de la vie« . Rien que ça. 

Il a vu des regards. Des mains en l’air. Puis des “corps qui pulsaient”. La musique “pénétrait” le public, elle était en “harmonie” avec eux. Rien d’inhabituel pour Vincent Rautureau. Après tout, il a déjà été DJ, précise-t-il. Faire bouger les gens, il connaît. Mais malgré tout, cette soirée, c’était “une première” pour lui : il a composé la musique d’entrée en scène d’Emmanuel Macron, le 17 avril, pour son meeting à Bercy avant le premier tour de l’élection présidentielle. Macron, son candidat. “Un kiff de la vie, dit-il. Tu te rends compte que tout ce à quoi tu as pensé musicalement, des moments, des couleurs, des teintes, tout cet ensemble marche. Tu as créé une alchimie qui se conceptualise devant toi, et qui se révèle comme une fleur.” Le voilà d’ailleurs qui arrive au bar de la piscine Molitor à Paris. Sans musique. Manteau bleu marine, t-shirt Zadig et Voltaire noir qui s’en échappe, il s’assoit sur un fauteuil et se penche en avant. Les bras sur les genoux. “Vous voulez savoir comment a démarré cette aventure? questionne-t-il une tasse de thé à la main. Cest lhistoire de sept nuits.

Avant de travailler pour un présidentiable, Vincent s’occupait de l’univers visuel des shows de différents artistes et festivals. Il récite : “des Olympia, des Bercy, Tomorrowland, les meilleurs DJ du monde”. Il s’engage auprès de Macron dès son entrée en campagne, “gratte deux-trois connections” et atterrit au comité « events », la branche événementielle du mouvement En Marche. Il adopte aussi le lexique franglais du mouvement. “Cest un comité de onze personnes, mais on est aidé par cette énergie incroyable des ‘helpers’, explique-t-il, au sujet des militants-bénévoles pro-Macron. Il y a toute une génération qui connecte et qui ‘plug’ avec Emmanuel. Au cours de l’une des réunions du comité, la question de la musique se pose. Ils cherchent le thème musical qui accompagnera le candidat dans ses déplacements et ses montées sur scène. “Ce n’est pas quelque chose danodin, avance-t-il. Dans une campagne politique et dans la société dans laquelle on vit aujourdhui, la musique est aussi forte quune prise de parole, une étude économique, ou une position sur un sujet sensible. Quelques créations sont évaluées, mais rien de marquant ne se détache. Alors l’homme propose ses services. “J’ai fait quinze ans de conservatoire, dix ans de batterie, sept ans de saxophone. Plus jeune, j’ai mixé et tout ça, ça fait partie de moi, dit-il. Donc à cette réunion je me suis jeté dans le vide et de manière très humble jai demandé si je pouvais proposer quelque chose”. Proposition acceptée, Rautureau repart dans “ses pénates” avec un nouveau projet sous le bras, et un contrat à « plus ou moins 5000 euros ».

Avec son collectif de quatre personnes baptisé « Vincent Laroche », Rautureau se met à composer la nuit. Pour sept nuits, donc, et sans cahier des charges précis. La seule consigne : “Il fallait un thème qui le porte dans une grande salle, que les gens se lapproprient, explique-t-il avant de lâcher, transi. Le morceau devait incarner toutes ses valeurs telles que la bienveillance, le dynamisme, et avec un beat très particulier. La quatrième nuit, « ça ne correspond toujours pas« . Pour venir à bout de son projet, Vincent affirme avoir eu « besoin de s’imprégner d’Emmanuel » : il accroche des photos du candidat sur les murs autour de lui. Des textes, aussi. Il lit « en une nuit » le livre-profession de foi du candidat, Révolution, dont il explique apprécier avant tout « l’épure« . La septième nuit, après avoir apposé sa musique sur des vidéos de meetings d’Emmanuel Macron, il est convaincu d’avoir trouvé la bonne formule. Il décide de présenter sa dernière version aux membres du comité « events ». « Un des membres a fermé les yeux, se souvient le DJ. Il se projetait dedans. Tout le monde a dit, ‘En Marche !’ » Et pourquoi un tel succès en interne ? Le morceau serait dans la veine de ce qui se fait aujourdhui. Entre deux gorgées de son thé vert, le scénographe cite d’un seul souffle les influences de Carl Craig, Lucien, tout ce qui vient de Détroit. L’important ne serait pourtant pas là. Dans la musique, soit tu es en retard, soit en avance. Faire un truc qui sonne actuel, ce nest pas un exercice facile. Surtout quand tu n’as pas de références particulières déroule-t-il.

Politique sauce électro

Quand certains ne se soucient pas de créer un morceau « from scratch », comme Manuel Valls qui montait les marches de ses meetings avec « The Final Countdown », d’autres se prennent le pied dans le tapis. Nicolas Sarkozy, en 2009, faisait son entrée sur scène avec « Kids » de MGMT. Poursuivi par le groupe, le candidat a dû régler 30 000 euros de droits d’auteur au groupe pour ne pas avoir demandé son accord. Autre fausse note : Jacques Chirac en 2002 avec « One More Time » des Daft Punk. Plus récemment, outre-Atlantique, Donald Trump s’est confronté à Adele, REM ou Aerosmith pour avoir utilisé leurs titres sans leur accord durant sa campagne. Pour autant, Emmanuel Macron pourrait lui aussi connaître des soucis avec la justice : pour certains, la composition de Rautureau depuis baitsée « Walk In » est surtout un remix d’une chanson, « Closer », du producteur norvégien Lemaitre. Un non-sujet, selon le macroniste : « On me l’a dit plusieurs fois, mais je trouve que ça n’a pas grand-chose à voir, même pas du tout. » Il poursuit quand même en expliquant que Lemaitre « est une putain de référence, être comparé à lui me rend assez fier« . Pourtant, les commentaires en ligne ne sont pas uniquement flatteurs. Exemple : « Certains me disent que la musique est aussi vide que le programme« .

Au final, Vincent pense avoir réussi son tube. Mais il doute. Doute de son candidat. Il ouvre un peu plus son manteau d’hiver sur le large fauteuil. “Je me suis peut-être fait une illusion totale sur qui il est vraiment, livre-t-il le regard dans le vide. Ce que jai pu lire, ressentir na peut-être rien à avoir avec la réalité. Après tout, je ne lui ai parlé quune fois. Cest dur de sonder quelquun en quelques minutes.” Et de raconter l’histoire. C’était en 2016. Au Consumer Electronic Show, le plus grand salon mondial de l’électronique, où se mélangent pèle-mêle les start-up du monde entier. “Pour mon job, jy vais chaque année, il y a une grosse délégation française là-bas, explique-t-il. Avec deux de mes associés, on s’était inscrit à une conférence dEmmanuel Macron.” Vincent est captivé par l’homme, par “son énergie”. À la fin du discours, l’homme s’empresse d’aller voir le candidat. “Je lui ai dit ‘merci pour ce que vous faites, c’est vraiment dingue d’être incarné par quelqu’un de votre âge, votre dynamisme, et votre posture de cette manière. Merci encore.’” Réponse de l’intéressé ? “Ouais cest cool, merci”.