Greenroom

De Gorillaz au fast-food : le destin un peu tristoune de Si Phili

À l’aube des années 2000, Si Phili s’est retrouvé en studio avec Damon Albarn. Ce rappeur de la banlieue londonienne devait participer au projet Gorillaz. Aujourd’hui, il fait des deals avec un fast-food local pour que ce dernier accepte de diffuser son premier album solo. S’il est passé à deux doigts du carton, qu’est-ce qui s’est passé dans la carrière pourtant toute tracée de Si Philli ?

Tous les ans, plus de dix millions de personnes traversent Luton. La plupart ne s’y attardent pas. Dans cette ville située à 45 km au nord-ouest de Londres, l’un des quatre grands aéroports de l’agglomération accueille ceux qui se rendent vers la capitale britannique. Ce trajet vers Londres, le rappeur Si Phili, natif de Luton et anonyme parmi les anonymes, le connaît par cœur. Pour autant, il ne semble pas que l’homme en tire une quelconque fierté : « C’est pas hyper vivant Luton, il n’y a pas vraiment de scène musicale. Alors dès que j’ai commencé à rapper dans les 90’s vers l’âge de 18 ans, on prenait la bagnole et on partait rapper à Londres ». En compagnie de deux amis d’enfance, Si Phili faisait partie de Phi Life Cyper, un trio qui s’est fait un petit nom dans la bourgeonnante scène rap londonienne de l’époque. Au tout début des années 2000, alors que les Libertines se cachaient encore, le trio monte en grade : ils arrivent en finale d’un concours de freestyle organisé sur BBC Radio 1, et leur premier album Millenium Metaphors est salué par la critique. « Personne d’autre ne capte mieux l’actuelle colère et la désillusion de la Grande-Bretagne de Tony Blair » félicitait The Independent, l’un des plus grands journaux du pays. Le passage du succès d’estime underground au succès commercial semble alors à portée de Phi Life Cypher, d’autant plus qu’en janvier 2000, la major EMI les appelle : « On voudrait vous rencontrer dans nos bureaux, c’est pour vous proposer un projet avec Damon Albarn de Blur ». Le trio ne se fait pas prier et effectue, une nouvelle fois, le trajet Luton-Londres. Peut-être pour l’une des dernières fois, doivent-ils s’imaginer.

Dix-sept ans après cet appel, Si Phili, 42 ans, habite toujours à Luton. Son premier album solo, The 11th Hour, vient de sortir en auto-produit. Le débit est là, les paroles également, qu’elles soient politisées ou émotionnelles. Le MC a un vrai talent. Mais le constat s’impose : il n’a jamais pu vivre du rap. Que ce soit avec Phi Life Cypher, séparé en 2012, ou en solo, ce grand gaillard à la barbe grisonnante a toujours dû travailler en parallèle. « J’ai surtout vendu des logiciels à des départements de ressources humaines, pour plusieurs boîtes, raconte-t-il depuis son vieux salon un brin bordélique. C’est la raison pour laquelle je ne sors que maintenant un album solo : ça a parfois été dur de trouver le temps, l’argent et l’enthousiasme pour le boucler. Sans toutes ces choses que j’ai dû faire pour le fric, ce disque serait sûrement sorti dix ans plus tôt ! ».Avec une certaine amertume, le rappeur se souvient qu’il aurait sûrement dû encaisser un gros chèque par le passé avec lequel il se serait évité bien des galères. D’autant plus que Phi Life Cyper a bien bossé avec Albarn sur le premier album de Gorillaz, vendu à plus de sept millions d’exemplaires. « On est allé au Studio 13 à Londres en sa compagnie, et on a enregistré trois featurings pour l’album : ‘Rock The House’, ‘Starshine’ et ‘Clint Eastwood’. Ça s’est très bien passé, Damon est un mec très sympa et l’une des personnes les plus créatives que j’ai jamais rencontré. Plus qu’un vrai consommateur de rap, il est surtout très au courant de tout ce qui passe dans la musique, des dernières tendances. Cela dit, c’est aussi quelqu’un qui fait beaucoup de promesses, sans toujours les réaliser… » En effet, alors que le disque était censé être terminé, les contributions du trio se voient finalement éjectées. En cause, un étrange échange de bons procédés entre le label de Damon Albarn et le producteur américain Dan The Automator vers lequel la star britpop s’était tourné pour fignoler Gorillaz. Si Phili explique : « Dan a proposé à Damon de mixer gratuitement son disque à une condition : que Del The Funky Homosapien, avec qui il formait le groupe Deltron 3030, apparaisse dedans. Au final, il a enregistré une autre version des featurings de ‘Rock The House’ et ‘Clint Eastwood’, ceux qui se sont retrouvés sur le disque, et le passage rappé sur ‘Starshine’ a été viré. On était furieux ! » De là, une autre partie du contrat passée avec Phi Life Cypher tombe aussi à l’eau : alors qu’ils étaient au Studio 13, le trio était filmé en quasi motion capture afin que leurs versions animées incarnent les passages rappées dans l’univers graphique du projet Gorillaz…

Si Del The Funky Homosopien est devenu une des icônes du rap indé américain, Phi Life Cyper n’a pas connu le même sort, tombant au fur et à mesure dans l’oubli pendant que le grime, la version club et violente du rap made in England, attirait les jeunes anglais loin du rap conscient que Si Phili préfère. « Ok, le grime s’est amélioré ces dernières années, les paroles ont pris un peu d’épaisseur, mais j’aurais aimé que le UK hip-hop traditionnel connaisse également sa renaissance. Sauf que les médias vont toujours promouvoir la face négative du genre pour laisser les gens dans l’ignorance ». Une nouvelle fois, le cours de l’Histoire n’est pas allé dans le sens de notre rappeur. Un destin manqué qu’il prend aujourd’hui avec philosophie : « Je n’ai jamais rappé pour l’argent. Ma vie est belle, je fais de la musique, j’ai crée mon propre label que j’espère faire croître dans les années qui viennent ». Toujours suivi par une base hardcore de fans, il a tout de même réussi à écouler 1000 exemplaires de son album solo en un an. Disques physiques auxquels il faut ajouter 5000 téléchargements, dont certains offerts dans un fast-food de Luton où le rappeur a customisé son propre sandwich, le « Chicken Phili Burger ». « Chicken George fait l’un des meilleurs poulets de la région, les gens font des kilomètres pour y aller » explique-t-il. Pendant ce temps, « Clint Eastwood » cumule 60 millions de vues sur Youtube. « Il passait tout le temps à la télé quand il est sorti, à chaque fois je zappais le plus vite possible ! se marre Si Phili. On s’est bien entendu avec Damon, mais ça m’étonnerait qu’il m’envoie le nouveau Gorillaz par la Poste ! ». S’il le fait, le code postal est 01582, Luton.