Greenroom

Du punk-rock, des robes à fleurs et une théorie du genre : viva PWR BTTM !

Que signifie PWR BTTM (prononcer « Power Bottom ») ? Une position sexuelle entre mâles consentants où le partenaire soumis reste dominant par la pensée. Il s’agit aussi d’un duo punk-rock queer de New York, ayant pour habitude de se pointer sur scène… en robe à fleurs. D’ici à la sortie prochaine de son deuxième album le 12 mai, ce duo pourrait même devenir la nouvelle tête rock la plus raccord avec l’époque et son mélange des genres. Pas rien.

Note de la rédaction : depuis la publication de ce portrait, Ben Hopkins a été accusé de multiples agressions sexuelles et d’antisémitisme. Le label du groupe, son management et plusieurs de ses collaborateurs ont décidé mettre fin à leur collaboration.

Les yeux rivés sur son téléphone, Ben Hopkins a des restes de paillettes dans les cheveux et sur les paupières. Elles datent peut-être de la veille au soir, quand PWR BTTM montait sur la scène du 22 à l’occasion du Printemps de Bourges, vêtus de robes à froufrous. Ou simplement d’une habitude persistante de semer des paillettes. Son compère Liv Bruce, 24 ans, grands yeux bleus maquillés et collier ras-de-cou en plastique, se remémore la veille : “C’était cool mais quand on a fini, je me suis demandé ‘hmm est-ce qu’ils ont vraiment aimé?’ Je veux dire, ça fait longtemps que des gens n’ont pas quitté la salle quand on commence à jouer, c’est déjà ça. » Ben, 25 ans, a la tête ailleurs. “Désolé, je regarde beaucoup mon téléphone, s’excuse-t-il la main dans les cheveux. Je suis sur GrindR… C’est génial, la France.” Quelques heures plus tard, Ben et Liv monteront sur la scène de la Gaîté Lyrique en robes longues échancrées, paillettes et cheveux lâches. Une fois sur scène, l’un comme l’autre ne résistent pas à la tentation d’ajouter : “Quand on joue en Amérique, on parle politique tout le temps mais je ne sais absolument pas ce qu’il se passe ici donc tout ce que je dirai, c’est allez voter !” Avant d’enchaîner sur les premières notes de “I Wanna Boi” : “I want a boy to keep the bed warm while I shower, I want a boy to keep the bed warm when we’re watching tv…” repris en masse par une horde de parisiens à barbes et casquettes – qui connaissent déjà les paroles par cœur.

“Avant d’arriver à la fac, j’étais comme un drone”, raconte Ben Hopkins. Né dans “une petite ville chrétienne” du Massachussets, au nord-est des Etats-Unis, Hopkins est un adolescent introverti, qui ne va pas aux soirées, ne boit pas, ne fume pas. Avant de franchir les imposantes marches de la fac au Bard College, il se contente d’écrire des pièces de théâtre. Pour le reste, difficile d’en savoir plus. Il se confie seulement sur son désir un peu brûlant de faire partie d’un groupe. “Je faisais croire à tout le monde que j’étais dans un groupe, genre ‘ouais mon groupe joue dans un autre Etat’, ‘je peux pas, j’ai répète’… Pour moi, c’était le truc le plus cool qui soit, c’était presque comme avoir des superpouvoirs.” De l’autre côté de l’Etat, Liv (qui demande expressément qu’on la désigne au féminin en « l’absence d’un pronom neutre de genre » en langue française) mène la vie d’une ado queer, ouvertement gay depuis ses quinze ans. Elle résume ça comme “un long enchaînement de moments de gêne”.

Elle développe : “L’adolescence, c’est gênant pour tout le monde. Grandir queer, ça l’est un peu plus. Une fois j’étais avec deux amis et l’un d’eux lâche un truc genre ‘oh c’est trop pédé ça !’, mon autre pote lui dit ‘mec tu peux pas dire ça devant Liv’. Du coup il m’a demandé ‘mais t’es gay, mec? Genre tu veux te taper des mecs ?’ Je ne sais pas ce qu’il s’imaginait… bon, c’était l’année où je portais des colliers de perles au lycée.” Ben et Liv se sont rencontrés il y a trois ans, dans un dortoir du Bard College, une université proprette du nord de l’Etat de New York. Elle étudie la danse, Ben le théâtre. Un an plus tard, elle demande à Ben de rejoindre son groupe, PWR BTTM, qui n’existe que dans sa tête depuis plusieurs années. Au final, c’est par le groupe de “rock queer” que Ben fait son coming out. “C’était assez irréel, reconnaît-il aujourd’hui. C’était un peu tard, j’avais 22 ans, je pense que beaucoup de gens de mon ancienne vie se disent ‘chelou, Ben Hopkins joue désormais dans un groupe queer et porte une robe’. J’ai l’impression d’être toujours dans mon enfance de queer, et c’est encore bizarre d’être représentatif de quelque chose alors que j’apprends encore ce que c’est que d’être queer tous les jours.

Les Américains de PWR BTTM parcourent le territoire français depuis quelques jours, enchaînent les plateaux de fromage, presque sans encombre. “Les gens ont été très réceptifs, remet Liv en souriant. Ah si à Nantes, ou à Lyon, une femme est venue me voir après le concert et m’a dit ‘je suis trop jalouse !’, je lui ai demandé pourquoi et elle m’a répondu ‘t’es un homme et t’es plus jolie que moi avec du maquillage !’” Liv est habituée, Ben aussi. “Les gens qui viennent à nos concerts sont plutôt ouverts et sympa, personne n’a jamais dit un truc ouvertement hostile à l’un de nos concerts, en revanche cela arrive souvent que les gens le fassent involontairement, ils sont socialement conditionnés”. Rien cependant de comparable à l’accueil réservé par quelques extrémistes religieux à Jackson, Mississippi, en novembre dernier. Mais Ben et Liv ne sont pas du genre à se laisser impressionner par quelques pancartes sur Jésus. “Ces gens veulent juste attirer l’attention, raconte Liv en haussant les épaules. Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’on est excellents à ce jeu-là et qu’en notre présence, il ne reste plus aucune miette d’attention pour quelqu’un d’autre, ha ha !” Liv ira jusqu’à sortir parler chiffons avec les fauteurs de trouble. “Jusqu’à ce que Ben me souffle que l’un d’eux avait un flingue…” Tout finira bien, avec “un peu de tristesse pour notre public coincé ici”.

Ben choisit ce moment pour poser son téléphone et relever la tête. C’est lui qui chantera “Big Beautiful Day” dans quelques heures : “There are men in every town who live to bring you down, Make themselves feel bigger making you feel small, God, it’s so exhausting”. Ce qui épuise Hopkins, c’est “de devoir constamment expliquer (s)a sexualité à des gens qui ne comprennent pas”. Ce soir sur scène, comme la veille, il n’y aura rien à expliquer. “Avant tout, on fait du rock. Tout le monde aime le rock, tranche-t-il. On chante sur des trucs qu’on connait et qui nous importent, mais les gens n’ont pas besoin de s’identifier pour apprécier la musique. Les gens n’ont pas besoin de comprendre Kurt Cobain pour aimer Nirvana. J’espère que notre musique a cette authenticité.” Et Liv d’ajouter : “PWR BTTM est un groupe queer, mais ce n’est pas un groupe pour les queers. De toute façon, provoquer des conversations sur la cause des queers entre queers, ça sert à rien, il faut parler avec tout le monde pour changer le monde”.

Le 8 novembre dernier fût un double drame pour PWR BTTM. En tournée dans l’ouest américain, le groupe se fait voler son van, l’ensemble de son matériel ainsi qu’un dressing entier. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le soir même, Donald Trump est élu président. “Ce soir là, on jouait à San Francisco devant 500 personnes qui s’attendaient à ce qu’on leur donne une sorte de réponse à tout ça. On leur a dit ‘nous n’avons plus aucune possession sur Terre et tous nos espoirs ont été réduits à néant, mais si ça vous dit, on a quelques bonnes chansons’”. La disparition de nombreuses guitares et de précieuses robes distrait le duo de l’élection de Trump pendant un temps. “Je n’ai pas vraiment réalisé jusqu’au retour de notre première tournée européenne, remet Liv. C’était un mois et demi après.” Ben soupire. “C’est l’une des choses les plus surprenantes qui pouvaient se passer, c’est un jour que je raconterai à mes petits enfants”. Pas question pour autant d’écrire des chansons politiques, le deuxième album de PWR BTTM, Pageant, était déjà bouclé lorsque Trump a pris place à la Maison-Blanche.

Et ça n’a pas été facile. Passée l’écriture des deux premières chansons de sa courte carrière, Liv s’est retrouvée bloquée. “Je trouvais que ‘Carbs’ et ‘I Wanna Boi’ avaient une forme d’innocence un peu cool, et je n’arrivais plus à retrouver ce sentiment, rembobine-t-elle. J’ai vécu un petit mélodrame, au moment où j’ai pensé qu’à 23 ans, mes meilleures chansons étaient derrière moi.  ‘Answer My Text’ est une chanson très calculée, mais j’ai découvert cette nouvelle façon d’écrire qui est toute aussi valide, et puis sur le deuxième album, je crois qu’on retrouve aussi un peu de la naïveté des débuts.” Comme beaucoup de groupes avant eux, PWR BTTM a dû oublier que ce deuxième album devait, aussi, payer les factures. “On se ment un peu à soi-même”, sourit Liv. Il est 18h dans les loges de la Gaîté Lyrique, l’heure de se trouver une tenue pour ce soir. “Moi, je sais déjà. Je n’essaie jamais mes robes avant de les acheter, je prends un truc que je trouve cool et je le porte, que ça m’aille ou pas”, dit-il en rattrapant son portable pour un dernier tour rapide sur GrindR. Liv hésite encore. “Les robes c’est comme les baguettes dans Harry Potter. Ce n’est pas toi qui la choisit, c’est elle qui te choisit.