Greenroom

Ici c’est Sparta ! Voilà l’homme qui fait danser la Jamaïque avec la musique du diable

Bien calé dans l’immense scène musicale jamaïcaine, Tommy Lee Sparta fait figure d’extraterrestre avec son « dancehall gothique », ses masques et ses paroles qui versent dans le satanisme. Trop sulfureux pour conquérir le grand public, superstar de la jeunesse défavorisée de l’île, mais trop talentueux pour passer à côté, le gamin de Montego Bay trace son chemin entre bandes armées, scandales religieux et concerts endiablés.

Dans la nuit noire de Kingston, quinze voitures de sport démarrent en file indienne. Fenêtres baissées, gros son. En chemin, le cortège s’arrête pour récupérer « Bruce Willis », un petit gars surnommé ainsi pour « son aisance à casser des gueules ». Au centre de ce gang, Tommy Lee Sparta, l’étoile montante du dancehall jamaïcain. S’il a besoin d’être ainsi entouré, ce n’est pas en raison d’un clash très médiatisé avec son rival Bounty Killer. Ni même pour se donner une quelconque importance. Au vrai, c’est surtout parce que la sécurité des boîtes de nuit caribéennes laisse à désirer. Entre batailles de regard, bandes rivales et embrouilles sentimentales autour de jolies caribéennes adeptes du daggering, le cocktail s’avère souvent explosif. Si explosif qu’à l’intérieur, armés de briquets et de déodorants, des jeunes fabriquent des lance-flammes improvisés et crachent du feu. Ce soir, des centaines d’étudiants sont présents pour fêter la fin des « Champs », le championnat d’athlétisme des lycées jamaïcains, l’un des événements sportifs les plus attendus de l’année. « Vous allez voir, c’est un gros show, il y aura toutes les écoles de Jamaïque, glisse Anju Blaxx, producteur bodybuildé de Tomme Lee et homme visiblement impatient. Les soirées à Kingston, c’est assez chaud. »

Sans un regard pour ce bal enflammé à tous les niveaux, Tommy Lee monte sur scène, et balance ses titres phares « Some Bwoys », « Psycho » ou bien « Uncle Demon » devant une foule possédée. La performance dure une petite heure. Dans ce lapse de temps, les milliers d’étudiants, baignés dans la sueur, sous les lance-flammes improvisés et les beats saccadés d’Anju Blaxx, en redemandent. L’atmosphère est sauvage. « Le dancehall, c’est un style très dur, théorisera Tommy Lee Sparta, une fois le show terminé. Et pourquoi c’est dur ? Parce que ici, dans la vie quotidienne, les gens doivent crier pour se faire entendre. Alors, dans la musique, il faut que ce soit pareil. » Anju Blaxx acquiesce. « A ses débuts, la Jamaïque n’était pas encore prête à écouter ce genre de musique, poursuit le producteur, en hurlant son plaidoyer à côté de basses qui crachent un son d’enfer. Mais maintenant, il a trouvé son public. Spirituellement, il va plus loin que les autres DJ. » Note : en Jamaïque, pour une raison inconnue, les chanteurs de dancehall s’appellent des « DJ ». Et parmi ces DJ, ces dernières années, un homme de 29 ans se détache : Tommy Lee Sparta.

Faire peur

Si des chiffres précis de vente d’albums sont difficiles à obtenir tant la musique de l’île se vend souvent en dehors des circuits traditionnels, certains signes ne trompent pas. En 2012, après avoir survolé la finale du 200 mètres aux Jeux Olympiques de Londres, Usain Bolt pose devant les flashs des photographes en se couvrant le visage d’un étrange signe de main. Son public jamaïcain ne manque évidemment pas la référence à Tommy Lee Sparta et sa clique, dont les sprinters de l’équipe nationale connaissent les chansons par cœur. Un an plus tard, c’est cette fois dans le jeu vidéo blockbuster Grand Theft Auto V qu’on entend de nouveau parler de Tommy Lee Sparta dont le titre « Psycho » tourne en boucle via la radio « The Blue Ark ». Pourtant, en Jamaïque, les morceaux du DJ sont interdits d’antenne. La faute à un style à mille lieues de ce qui se fait habituellement dans le dancehall. Car depuis ses débuts, Tommy Lee Sparta s’applique à inonder sa musique de références sataniques et de paroles impies où se croisent psychopathes, assassins, démons et prostituées de l’enfer. Ce style, il l’a baptisé « gothic dancehall » quitte à verser dans le marketing à outrance, comme il l’avoue lui-même : « Il faut leur faire peur. Il faut juste baratiner un truc et dire ‘Restez loin de moi’. » Surtout qu’en Jamaïque, île très protestante dont les habitants ne rigolent pas avec la foi, le petit jeu du trublion à l’énorme scorpion tatoué sur le front n’est pas du goût de tout le monde. Comme partout dans les Caraïbes, d’ailleurs. Si bien qu’en février 2014, l’accusant de chanter à la gloire de Satan, l’Association des Églises évangéliques de la République dominicaine appelle au boycott d’un concert du DJ sur l’île. Appel bien reçu par le gouvernement de la Dominique qui décide alors d’expulser manu militari le chanteur sous prétexte d’une action préventive visant à préserver la sécurité publique. À croire qu’aux Caraïbes, les sorciers vaudous ne sont plus les bienvenus.

Ce goût pour la violence et le morbide prend peut-être racine dans l’histoire personnelle de Tommy Lee. Né dans une famille de six à Flankers, un des pires ghettos de Montego Bay, dans le nord du pays, Leroy « Junior » Russel de son vrai nom a coché une à une toutes les cases d’une enfance difficile : mort précoce de son père, pauvreté extrême, violence entre gangs et paternité à l’âge de 14 ans. De quoi se forger une solide connaissance du côté obscur. « Il croit en des choses très sombres, mais ce n’est qu’un aspect de sa personnalité », tente de décrypter Anju. Une chose est sûre : Tommy Lee, en face à face, n’est pas du genre loquace. L’esprit embrumé les trois quarts du temps avec le reste de son gang, il répond souvent aux questions par « oui », « non » ou « one love brother ». Du coup, son entourage fait le job à sa place. Tanya Thelwell, sa manageuse, explique qu’il « dort la journée et travaille la nuit » et que de toute façon « il n’a pas vraiment la notion du temps ». Sa technique pour éviter de mourir d’ennui lors des retards à répétition de son poulain ? Elle enchaîne les parties de dominos. De son côté, Anju Blaxx, bonnet sur le crâne et muscles moulés dans un t-shirt gris, fait la synthèse entre la personnalité du DJ et sa place dans la nouvelle géographie du dancehall caribéen. L’homme fraîchement sorti de prison s’allume une clope « de sa propre marque », et assume ce pas de côté : « Les jeunes générations en Jamaïque aiment ce côté extrême, grossier. Quand ils regardent des films d’horreur, ils veulent vraiment voir des fantômes. Et quand ils écoutent du dancehall, ils veulent entendre des sons de vrais bad boys. »

Le gang de Tommy Lee Sparta

Et en termes de bad boys, le dancehall jamaïcain compte un champion toutes catégories. Il s’appelle Vybz Kartel et si toute l’île le surnomme désormais « World Boss », c’est parce que depuis le règne de Bob Marley dans les 70s, aucun chanteur local n’avait rencontré un tel succès populaire. Par exemple, lorsque Vybz Kartel s’embrouille avec le chanteur rival Mavado en 2009, c’est le premier ministre Bruce Golding en personne qui décide d’organiser une réconciliation entre les deux artistes. Lorsque Vybz Kartel sort en 2010 un morceau à la gloire de la marque de chaussures Clarks, l’importation de Clarks explose dans toutes les Caraïbes. Lorsque pour faire mentir les vieilles traditions rastas panafricaines du pays, Vybz Kartel décide de lancer le Vybz Cake Soap – une marque de savon pour se dépigmenter la peau – tous les ados des ghettos jamaïcains ont soudainement la peau plus blanche. Une influence sans précédent dont le point culminant était sans doute l’année 2011, quand Vybz Kartel possédait son propre label, sa marque de spiritueux, son émission de télé-réalité, sa marque de préservatifs et qu’il contrôlait surtout une bonne partie des boites de nuit de Kingston avec sa clique du Portmore Empire, dont Tommy Lee Sparta était un jeune loup encore assez discret.En juillet de la même année, l’empire de Portmore s’effrite lorsque le nom de Vybz Kartel est soudainement associé au meurtre d’un certain Barrington Bryan, abattu par balles dans la région de St Catherine. Quelques mois plus tard, c’est cette fois Clive Williams, ancien associé de Vybz Kartel, qui est retrouvé mystérieusement battu à mort, avant qu’une vidéo de caméra surveillance ne prouve que le chanteur était sur les lieux au moment des faits. Au final, alors que s’ouvre le procès de la plus grosse star de Jamaïque, c’est en tout sept accusations de meurtres qui tombent sur les épaules de Vybz Kartel. Le procès durera des années et se finira par une condamnation à la prison à perpétuité pour le chanteur, qui semble avoir supprimé tout ceux qui s’opposaient à son hégémonie sur l’île. Dans la foulée de ce verdict, la clique du Portmore Empire vole en éclats, partagée entre ceux qui vouent allégeance au patron et ceux qui veulent profiter de l’occasion pour lui prendre sa place. Parmi les disciples aux dents longues, le jeune Popcaan part presque aussitôt faire la couverture du magazine Fader, tutoyer les hautes sphères branchées de Pitchfork et jouer les guests de luxe sur l’album de Jamie XX, le Yeezus de Kanye West ou même le prochain album de Gorillaz. Quant à lui, Tommy Lee décide de creuser dans l’autre sens. Plus loin des lumière du show-biz mais plus proche des bas-fonds de Kingston.

Validé par sa street cred’ au plus haut dans les ghettos de Jamaïque, Tommy Lee Sparta ne recule devant rien ou presque pour choquer la bonne société. Hilare, son producteur Anju se souvient du clip de « Uncle Demon », tourné à Port Royal, un fort jamaïcain abandonné qui servait autrefois de repaire aux pirates des Caraïbes. « L’endroit était sombre, c’était vraiment effrayant, rembobine-t-il, en déroulant quelques photos sur son téléphone. À un moment, Tommy est sorti en criant de l’une des cellules, avec des peintures partout sur la gueule, j’ai eu la peur de ma vie. » Plutôt bon enfant, au final, le Tommy Lee ? Calculateur, surtout. Son penchant pour le diable et la symbolique satanique est tout de suite nuancé par sa manageuse Tanya : « Tommy croit beaucoup en Dieu. Il faut voir ça comme du spectacle ». De son côté, Anju ajoute que « c’est un poète qui raconte des histoires tirées de sa vie, de celles de ses amis, de sa communauté. Jamais il te racontera des histoires juste pour te raconter des histoires ». De l’art de brouiller les pistes : les DJ jamaïcains, leurs collaborateurs et les membres de leur gang ne sont pas franchement loquaces.Le studio de Tommy Lee est situé en plein milieu d’un terrain vague du centre-ville, où, au milieu des carcasses de voitures et des plaques de tôle, apparaît un petit container. Devant l’entrée, une vingtaine de mecs aux bandanas façon western montent la garde, la mine patibulaire. Derrière sa garde rapprochée, la star du dancehall est de retour au studio après sa performance. « Vous inquiétez pas, ce sont mes boyz des Flankers, explique Tommy Lee Sparta d’une voix douce, en ouvrant de grands yeux mélancoliques. Je suis très attaché à mon quartier, je n’oublie pas les gens. » Pourtant, Anju l’avoue cependant sans peine, il rêve désormais d’étendre son cœur de cible et de multiplier les « collabs à l’international ». Peut-être en abandonnant quelques temps le côté clivant de ses clips, comme le montre la sortie de « Heaven Cry », le dernier titre en date du duo. « Ce sera l’un des rares sons qui passera à la radio dès lundi, parce qu’il n’a aucun rapport avec l’enfer », se félicite-t-il. L’avenir s’annonce donc radieux. La suite de la soirée, elle, reste incertaine. Entouré de sa garde rapprochée, de son fils aîné et de quelques jolies filles, le gentil démon semble aux anges. On jurerait qu’il est encore parti pour se coucher tard, une fois de plus. « J’y suis pour rien, bwoy, à part la mort et moi-même, rien ne peut m’arrêter ».