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Comment Slowdive, les parias ultimes de la pop anglaise, sont revenus en force

Comment Slowdive, les parias ultimes de la pop anglaise, sont revenus en force

Dès 1995, victimes collatérales de la hype britpop concentrée autour d'Oasis et de Blur, les anglais de Slowdive ont rangé leurs guitares aux placard malgré Souvlaki, leur deuxième album magistral. Avec contre eux la presse spécialisée, le public et même leur label. Un quart de siècle plus tard, revoilà ces fers de lance de la scène shoegaze des années 90 avec un nouvel album et des concerts livrés devant plusieurs milliers de personnes. Mais que s'est-il passé ?

Fin mars, The Garage. Cette salle de concert londonienne affiche complet : pas loin de sept cent âmes sont venues assister au concert de Slowdive, organisé en secret et à la dernière minute. À l'extérieur de la salle, quelques dizaines de personnes se baladent avec des panneaux faits maison. « Des places en rab' ? », peut-on lire. Une sérieux goût de revanche pour un groupe qui, vingt-quatre ans plus tôt, donnait un concert tellement désastreux qu'il signa presque la mort du groupe. « Personne nous écoutait, c'était déprimant », raconte aujourd'hui Simon Scott, le batteur encore traumatisé de Slowdive. La salle était alors à peine remplie au tiers, les membres du public discutaient entre eux, tandis que la femme de ménage commençait à passer la serpillière avant même la fin du set. Cette triste live du 10 décembre 1993 sera longtemps resté estampillé « dernier concert de Slowdive ». « En fait, à ce moment-là, on était complètement démodés, poursuit le batteur. La presse musicale n'arrêtait pas de dire que notre musique craignait. Cela ne me dérangeait pas plus que ça, mais que ça à aboutisse à un tel manque d'intérêt du public, ça nous a fait très mal. » Il faut dire que la presse anglaise n'y va pas, à l'époque, avec le dos de la cuillère. « Je préférais m'étouffer dans un bain plein de porridge que de réécouter ça », écrivait un chroniqueur du magazine Melody Maker.

La raison ? Peut-être une affaire de concurrence, car à cette époque, l'Angleterre s’enamoure à peine des Blur, Oasis, Suede et Pulp qui renouent avec une idée de grandeur fière et populaire de la pop anglaise. Pas vraiment le créneau de Slowdive, qui ne jure alors que par les nappes de guitares atmosphériques dans un style baptisé « shoegaze » (littéralement « regard fixe sur ses chaussures »), ce qu'il faut prendre comme une insulte. Il faut dire que les My Bloody Valentine, Slowdive et consorts passent plus de temps à mater leurs pompes et leurs pédales d'effet posées par terre au lieu de communiquer avec le public. La presse anglaise prend alors fait et cause pour les Liam Gallagher, Jarvis Cocker et Damon Albarn, gagnants « cool » de l'affaire. D'ailleurs, Slowdive était signé sur Creation Records, le label d'Oasis, et a tourné en Europe avec Blur en 1992. Neil Halstead, chanteur et guitariste du groupe, se souvient : « C'était avant Parklife. La presse associait alors Blur à notre scène shoegaze, ce que le groupe détestait car il y avait un souffle punk chez eux. Finalement, ils ont changé leur son et ont connu le succès. Mais nous, la britpop, c'était pas notre truc. » Plutôt que de suivre le mouvement, Halstead se fascine pour l'électro ambiante d'Aphew Twin et LFO et compose presque tout seul dans sa chambre Pygmalion, le dernier album de Slowdive sorti en 1995. Le disque débute par une odyssée répétitive de dix minutes et incorpore les techniques de samples et de silences qui feront plus tard le succès de The xx. Cet album signe le suicide commercial de Slowdive comme le concert au Garage annonçait la fin de son destin scénique. Creation Records ne fait aucun effort pour promouvoir le disque, et Slowdive finit par se séparer. Dans l'autobiographie du fondateur de Creation, Alan McGee, celui-ci ne cite Slowdive qu'à deux reprises. « C'était un bon groupe, composé de bonnes personnes, affirme-t-il. Mais le timing était malheureux. Souvent, les succès dans l'industrie musicale se jouent sur de simples coups de chance. »

Seulement, la chance prend parfois de sacré détours. Neil Halstead n'a jamais cessé de composer et de tourner, d'abord au sein de Mojave 3, groupe à affinités country qu'il partageait avec deux autres membres de Slowdive. Puis en solo, dans un style très folk. S'il a toujours vécu de sa musique, ce parcours n'a pas été de tout repos. Il se souvient ainsi d'une tournée solo en Amérique où il passait de salle vide en salle vide, seul dans sa voiture, tellement déprimé qu'il ne trouve qu'une seule solution pour réussir à tenir le coup. « Les concerts n'étaient pas fameux, j'étais misérable, je ne voulais pas être en Amérique, alors parfois je passais un deal avec les membres du public : dis-moi quelle chanson tu veux que je joue, et tu me payes un truc. » Sauf qu'à un moment, dans la seconde moitié des années 2000, il voit poindre un nouveau public lors de ses concerts. Il décrit : « Pendant longtemps, mon audience était très homogène, avec des gars un peu vieux, blancs, barbus, du monde de la folk. Et puis j'ai commencé à voir des jeunes gens au look gothique ou emo les rejoindre, de plus en plus nombreux. Je me suis dit : tiens, voilà des fans de Slowdive ! »

25.000 fans en délire

La chance, encore une fois. Ou tout simplement les progrès de la technologie. Sous l'impulsion de groupes comme Deerhunter, Health, The Pains Of Being Pure At Heart ou A Place To Bury Strangers, le shoegaze a connu un improbable retour de hype au mitan des années 2000. Une nouvelle génération découvre sur Napster, puis eMule, puis Spotify les trésors cachés derrière le mastodonte que représente Loveless de My Bloody Valentine. La reformation triomphale de ces derniers en 2008 participe également au « retour » du shoegaze. L'intérêt pour un retour de Slowdive se fait alors sentir mais, fidèles à leur réputation, Neil et compagnie prennent leur temps. C'est en 2014 que le groupe remonte finalement sur scène, notamment avec un passage au festival Primavera de Barcelone, l'un des plus grands d'Europe. Simon Scott se souvient, avec poésie : « Notre heure se rapprochait et il pleuvait des cordes, comme un mauvais présage. On était très stressés, d'autant plus qu'à notre grande surprise, on était l'une des têtes d'affiche. Et puis le ciel s'est éclairci, un immense arc-en-ciel est apparu et on est monté sur scène devant 25 000 personnes. C'était incroyable ! » Halstead ne dit pas autre chose. « L'émotion était très forte, explique-t-il. Mes souvenirs des concerts de Slowdive de l'époque sont très flous. Je ne savais pas du tout comment ça allait se passer. Et puis finalement on a tous pris notre pied, on est revenus backstage, des larmes ont coulé et on a été faire la fête. Longtemps. »

Pas étonnant que Neil Hastead se considère aujourd'hui comme un rescapé, quelques semaines avant la sortie d'un successeur à l'oublié Pygmalion. Le quatrième album de Slowdive, dans les bacs le 5 mai prochain, est sobrement intitulé Slowdive. S'il s'inscrit dans la continuité du superbe Souvlaki, les voix vieillissantes de Neil et Rachel Goswell lui donnent une autre saveur. Quand leur chant rêveur exprimait une naïveté tendre et juvénile, on y sent désormais le sentiment d'apaisement de celui qui retrouve enfin une vie tranquille après des années mouvementées. Un disque qui porte donc le poids des années qui passent, mais un disque ravivé par un sentiment optimiste dans l'avenir : « I wanna feel it! » répète les deux chanteurs dans « Go Get It », sûrement ce que Slowdive a fait de plus rock et direct. Le groupe a pris sa revanche, mais sans rancune, notamment pour ceux qui n'ont pas cru en eux. Neil Halstead : « Dans la musique, il faut parfois avoir la peau dure. Dans les 90's, nous étions des gamins facilement touchés, alors quand nos magazines préférés se sont retournés contre nous, c'était comme si notre oncle cool nous dénigrait, ça énerve. Mais la réussite de notre retour me prouve juste qu'on a eu raison d'affronter ce qui se disait de Slowdive, de se dire 'et merde, on va juste faire les disques que l'on veut'. Le temps nous a donné raison. » On attend avec impatience la critique du NME.