Greenroom

Le reggaeton, l’Amérique latine, le machisme : rien ne résistera à l’ouragan Tomasa Del Real

« Sois belle et tais-toi ». Voilà la seule manière de s’imposer dans le milieu ultra-machiste du reggaeton. Sauf que ça, c’était avant. Avant la Tomasa Del Real, ancienne tatoueuse chilienne de 29 ans qui compte bien renverser les préjugés d’un pays parfois snob puis s’emparer des charts du continent. Objectif avoué : devenir la Britney Spears pneumatique d’Amérique du Sud et plus si affinités. Et pourquoi pas en fin de compte.

Posée au nord du Chili, au bord de l’Océan Pacifique et aux portes du désert d’Atacama, Iquique n’a rien à voir avec Santiago. Située à mi-distance entre la capitale chilienne et Lima, voilà une ville interlope et, surtout, multiple. Une zone franche, un des plus grands ports d’Amérique du Sud, une base pour toutes les mines de cuivre des alentours. Surtout, cette ville un peu à part dans le paysage d’Amérique latine a vu émerger une superstar en devenir. Tomasa Del Real. Une plastique too much à la Nicki Minaj, des théories débitées par salves et surtout une position à part dans l’industrie du reggaeton : la Tomasa est l’une des seules femmes à s’être imposée dans ce milieu hyper-masculin. À l’entendre, aucune autre ville qu’Iquique aurait pu accoucher d’une telle créature. « Le style, à Iquique, est plus caribéen, c’est beaucoup plus mixte et bling-bling que Santiago : parmi mes meilleurs amis, je compte aussi bien un délinquant qu’un avocat. Toutes les voitures crachent du reggaeton par les fenêtres. C’est le Miami du Chili. J’ai grandi dans cette ambiance et c’est pourquoi j’ai le reggaeton en moi. Le reggaeton c’est une musique joyeuse, de plage, ça ne correspond pas à Santiago. »

Pourtant c’est bel et bien dans la capitale chilienne que la tornade Tomasa Del Real provoque le plus gros effet. Ce soir de la mi-mars, dans un quartier populaire de Santiago, la « Tomasa Du Vrai » se produit dans un festival féministe, le Ruidosa Fest. Littéralement le « festival bruyant », où s’enchaînent concerts et tables rondes dédiées au féminisme. Il est 22 heures et après deux jours de fête, c’est bientôt l’heure de la clôture quand le public gentrifié, essentiellement féminin, voit débouler sur la scène l’ovni Tomasa Del Real : jean taille haute, bustier qui a toutes les peines du monde à couvrir une opulente poitrine, deux poignards tatoués autour du nombril. Trois minutes plus tard, la Tomasa twerke déjà à plein régime, dos au public. Surtout, l’assistance venue causer féminisme reprend à pleine voix les refrains pas franchement estampillés « émancipation des femmes » de la chilienne : « Sabes que soy la mas cochina » (« tu sais que je suis la plus cochonne ») ou encore « miaouh, miauouh yo soy tu gata » (« miaouh, je suis ta chatte »). Une heure et demie plus tard, le set est bouclé et la chanteuse a l’air tout à fait satisfaite. Tomasa Del Real descend de la scène du Ruidosa Fest et s’apprête à sauter dans le premier avion direction Iquique. Avec un large sourire, elle pose calmement le contexte de sa prise de pouvoir sur la pop du continent sud américain sur fond de renouveau reggaeton « Pour moi le reggaeton, c’est la nouvelle pop latino-américaine. Les gens en ont assez du romantisme des vieilles stars du continent. La réalité, c’est que les gens veulent être libres avec leur sexualité et aller à une fête pour se taper quelqu’un. La pop latina est morte étouffée par le reggaeton qui a su s’adapter et lire l’époque latino-américaine. Le reggaeton est intuitif, il réveille quelque-chose dans l’ADN latino. »

A 29 ans, Tomasa commence à exporter dans toute l’Amérique Latine ses chansons qui parlent de sexe, de drogues et de bling-bling. Comment ? En ayant été la première à réellement mettre un pied dans la porte, en toute indépendance, d’un milieu du reggaeton presque exclusivement masculin. Ce milieu, la chanteuse, ne le cache pas : elle compte bien en changer la face. « Le reggaeton ne dénigre pas les femmes, c’est une ode aux meufs, expédie-t-elle. Si j’étais un homme, je chanterais les mêmes paroles que n’importe quel homme. J’ai du succès parce que je suis la seule à faire cela. Les filles n’aiment pas chanter des choses impolies, elles n’aiment pas dire à haute voix qu’elles aiment baiser. » Elle parle d’une inversion des rôles, malgré les mauvaises langues. « Je suis très critiquée par d’autres filles, parce que le reggaeton est une musique brute, de la rue. Les gens sont un peu choqués qu’une femme parle ainsi de promiscuité dans une chanson. »

Tactique transatlantique

Avant de pratiquer l’art délicat du reggaeton à temps plein, la Tomasa a étudié la mode, puis s’est mise au tatouage. Il y a un an, elle recevait encore ses clients dans son propre cabinet, Clear Tatoo, à Iquique, mais aussi dans toute l’Amérique du sud. C’est depuis son cabinet ou son appartement avec vue sur l’Océan Pacifique où elle reconnait « vivre comme dans un clip de Lana del Rey », que la Tomasa a commencé à composer. C’était il y a trois ans. A cette époque, elle poste ses premières vidéos faites maison sur YouTube et Facebook et compose surtout, avec trois bouts de ficelle, ce qui va devenir un de ses premiers tubes, « Arena Modernisima ». Dans l’ombre de ce titre le DJ Boris Castro, autre iquiqueño. Aujourd’hui, l’homme à qui l’on doit un des albums les plus étrangement nommés de l’électro chilienne (El Zorro Somnambulo soit « Le renard sans sommeil ») rembobine les prémisses de sa collaboration avec le phénomène : « Avec la Tomasa on s’est dit que ça serait cool de bosser ensemble. J’ai débarqué chez elle avec mon ordi et un synthétiseur. Et on a commencé à faire du son. Il y a avait d’autres potes, c’est devenu une petite fête. Je fais de la musique et elle commence à chanter. Et les potes ont servi de crash test : si ils se mettent à danser, c’est que ça fonctionne. C’est très artisanal. »

Comprendre : les potes se sont vite mis à danser. Et puisque son métier lui permet de voyager un peu partout en Amérique du Sud et en Europe, la Tomasa en profite aussi pour nouer toutes sortes de collaborations à l’étranger et par conséquent étendre son réseau. C’est ainsi qu’elle apparaît, pour la première fois, sur les radars il y a deux ans avec les espagnols de la Mafia del Amor, pour les besoins du single « Bonnie N Clyde », et ses 800.000 vues. Un autre duo transatlantique, avec le suédois Talisto cette fois-ci, viendra un an plus tard confirmer la patte Tomasa : la chilienne joue avec les codes du reggaeton et les détourne dans un clip astucieusement cheap. L’histoire déroulée tout le long du clip est on ne peut plus banale, avec Tomasa au milieu du désert, Talisto sur un lac gelé en Suède, qui évoquent un amour passionnel et une envie d’annihiler l’espace qui les séparent. Depuis, cette vidéo tournée à l’arrache a glané 200.000 vues. Confidentiel à l’échelle de la pop. Sauf que le très pointu magazine américain The Fader se fend d’un article élogieux. Le titre ? « Tomasa Del Real is dreaming up Reggaeton’s Future ». « Tomasa Del Real imagine le futur du reggaeton ». Forcément, le début de la hype peut commencer.

Il faut dire qu’en plus de sa plastique tape à l’œil, celle dont le vrai nom est Valeria Cisternas défend corps et âme le reggaeton, un genre qui, au Chili plus qu’ailleurs, n’a pas les faveurs du public. D’autant que les principales stars du genre viennent du nord de l’Amérique latine, de Colombie ou de Porto Rico. Le rock, la pop, la musique électronique où la cumbia sont considérées avec davantage de bienveillance. « Je suis la seule à l’admettre au Chili, explique-t-elle. D’autres artistes font du reggaeton mais ne le marketent pas comme tel, parce que ça fait un peu ordinaire, ça t’enferme dans un truc. Le reggaeton c’est une musique pour danser, ça n’est pas une musique érudite, dogmatique. » Même si le hit « Despacito » du porto-ricain Luis Fonsi passe sur toutes les radios, il demeure ici un plaisir coupable, ultra-codé, commodifié, qu’on diffuse discrètement en fin de soirée. Le reggaeton de la Tomasa, dont les morceaux ont été regroupés dans son premier album Bien y Mal sorti en mars 2016, se veut au contraire bricolé, vulgaire à dessein, too much dans l’intention. « Politiquement incorrect, et carrément désorganisé », résume l’artiste dans un rire.

Pire, à Santiago, le genre est associé aux « flaites », un mot typiquement chilien et difficilement traduisible qui désigne une catégorie sociale défavorisée, à mi-chemin entre « beauf » et « racaille ». Et ça, comme tout le reste, la Tomasa l’assume sans complexe. Elle décrit : « Le reggaeton est flaite ! Moi même je dois être un peu flaite. Être flaite c’est être un pauvre type et rêver d’avoir de l’argent. Le drame du flaite c’est de vouloir être riche. Et j’ai ce traumatisme. Je veux avoir de la thune. Par exemple, je me suis acheté des lunettes Versace et comme je suis flaite, je les ai pris en photo et j’ai mis ça sur Instagram. Quelqu’un qui a de l’argent n’a pas besoin d’ostentation. Moi je rêve de faire la teuf avec Rihanna et ses producteurs. Travailler à Miami. Je veux être la reine du reggaeton, la Britney du genre ! Je ne veux pas être la meuf hippie qui chante pour être sympa dans le bar d’un pote. »

Pourtant, pour le moment, Tomasa séduit pourtant davantage le milieu underground que le grand public. La preuve quand elle se produit au Bar Constitucion, une vieille mansarde du début du siècle qui accueille l’un des rades branchés de la capitale chilienne. Si Tomasa ne veut pas chanter dans le bar d’un pote, il n’y a bien qu’une centaine de personnes – en transe, certes – pour l’accompagner. Et plus de hipsters que de flaites. Micro en mains et déhanché brutal, elle se fend dans une foule bigarrée, chante au milieu de gays, de moustachus, de lesbiennes, de types en joggings et Air Max et de punks. Puis après avoir pris le temps de boire quelques verres et de discuter avec tout le monde, elle s’éclipse, le lendemain elle se rend à Valdivia dans le sud du Chili. Le bling attendra, Tomasa ira en bus bon marché.

Si elle a déjà fait l’objet de reportages de la télévision nationale, et de nombreuses interviews dans la presse chilienne, la Tomasa est encore dans une zone intermédiaire à mi-chemin entre la confidentialité branchée et la célébrité. Une situation que Boris Castro explique ainsi : « Il y a pas mal de préjugés autour du reggaeton au Chili, du coup elle est presque plus connue à l’étranger qu’ici. Au Mexique elle est connue, elle s’est produite à New York, la foule était en délire. Elle a chanté au Sonar à Barcelone et là, elle va à un festival en Autriche. Mais il manque très peu de temps pour qu’elle explose complètement. » Et certaines marques l’ont bien senti, comme Puma qui l’a engagée comme égérie de sa dernière campagne.

Mais pourquoi le reggaeton a-t-il mis si longtemps à laisser entrer une femme dans (l’antichambre de) son panthéon ? Et pourquoi la Tomasa ? Pour Boris Castro, la musique de Tomasa est un reggaeton futurista. Ni plus ni moins. « Les rythmes du reggaeton traditionnels sont joyeux. Mais si comme le fait Tomasa, tu y mets un beat électro qui apporte un côté plus dark, tu mets un peu de basse et ça casse les codes du reggaeton traditionnel. Et ça crée un mélange nouveau et hyper intéressant. » Pour accompagner cet reggaeton futuriste, Tomasa a même inventé une nouvelle manière de le danser, à contre-courant du « perreo », cette manière traditionnelle et lascive de bouger sur le reggaeton, où l’homme se colle derrière la femme qui twerke contre lui. Tomasa, de son côté, milite pour le neoperreo, une danse qui abolit les frontières sexuelles comme dans son clip « Estamos Ready ». Mais aussi une « nouvelle culture reggaeton, un mouvement ». Ce début de réussite s’explique justement, peut-être, par cette « nouvelle culture », saupoudrée d’une touch un tantinet féministe. Sans avoir l’air d’y toucher. Façon Britney du reggaeton donc.