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« J’aime bien quand ça fait tier-quar… » On a parlé « pop urbaine » avec Benjamin Biolay

Depuis longtemps, Benjamin Biolay est un fan de rap. Une raison comme une autre de lui concocter un petit blind-test de rap français, de IAM à PNL. Evidemment, la conversation a dérivé, traversant l’Atlantique pour évoquer les nouveaux cadres du rap US…

Est-ce que tes enfants écoutent du rap ?
Ma fille oui, beaucoup ! Même mon fils, ouais. Mon fils, c’est un taré, il aime certains trucs comme moi, Frank Ocean, Drake, Big Sean, il écoute beaucoup de Joey Badass, Chance (the Rapper). Donc rap US. J’essaye de lui faire écouter du rap français, mais ça ne prend pas ! Bon, il faut dire que lui, il a 20 ans, il prépare son premier album, il est fan de Julian Casablancas, de Ratatat, de plein de productions dans le pe-ra qui le font kiffer. Lui va plus chercher les idées de production dans le rap, alors que ma fille va plus chercher le hit.

En productions françaises, qu’est-ce qui t’intéresse dans le rap ?
Je trouve que Dany Synthé (le producteur de MHD ou Maitre Gim’s) est très fort. Peu importe avec qui il travaille, et même s’il y a des trucs que j’aime moins, c’est un très très bon artiste. En plus, il franchira toutes les frontières de la musique, ce qui est le but ultime. Faire de la chanson française. C’est sans doute pour ça qu’on utilise le terme pop urbaine, d’ailleurs. Il y a de merveilleuses chansons dans la « pop urbaine », et parfois d’autres sont moins bonnes. Comme dans la varieté… Mais voilà, c’est arrivé, parce que c’était inéluctable : le rap s’est imposé comme la nouvelle variet’ ! Météque et Mat, l’album solo d’Akhenaton, c’est la chanson française d’aujourd’hui, je te le dis direct, avec des morceaux comme « L’Americano » et même les conneries typiques d’IAM genre « éclater le type des Assedic », c’était un album de chanson française, c’est tout. C’est ça, la nouvelle forme de la chanson.

(on commence le blind-test à proprement parler)

IAM – « C’est Donc Ca Nos Vies »

C’est Shurikn ça ? IAM ! Je me souviens très bien de la BO de Ma 6-T Va Craquer. C’était la boite de prod’ Why Not qui l’avait produit, et il y avait du monde là-dessus. Pascal Caucheteux (producteur du film) était très fier d’avoir ramené KRS-ONE !

X-Men – « Les Bidons Veulent Le Guidon »

C’est Ill ça ? Je n’ai pas reconnu. Dans mon souvenir, il allait plus vite. Time Bomb, c’est un super label, c’était la continuité du travail des autres, des deux-trois groupes un peu fondateurs du rap français. À ce moment-là, je vivais dans le 20ème, dans le même quartier qu’Ill, qui s’appelait La Banane.

Ministere Amer – « Plus Vite Que Les Balles »

Je l’avais ce disque, bien sûr, c’était cool. C’était Secteur Ä, puis ils ont fait des trucs plus pop mais très cool. À Lyon, je faisais partie d’un collectif de chansons, je sais bien comment ça marche un collectif, et là voir Stomy et Passi tourner, ça m’émeut, c’était important Ministere Amer.

Lunatic – « Le son qui met la pression »

Booba, j’ai accroché dès « La Lettre » qui est dans cet album. C’est vraiment ce morceau qui m’a scotché, j’avais l’impression de lire Dostoievski en prison. À côté, tu avais Ali qui disait des trucs plus brut de fonderie, je trouvais le titre démentiel. C’est Booba quoi. Tout va bien pour lui, il fait sa life, je valide totalement ce qu’il fait. Parfois, il me perd, de temps en temps, je le retrouve. Il a sa marque de fringues, il emmerde tout le monde, il fait ce qu’il veut, je valide à 100%.

113 – « Les Princes de la ville »

Mehdi, c’était un petit génie. Mais la voix de Rim’K a changé, il avait la voix moins pétée à l’époque, maintenant elle hyper cassée, j’adore ! Aujourd’hui, tu la reconnais tout de suite. C’est mes copains le 113. Aux Victoires, ils les avaient foutu au fond, ils foutent d’ailleurs toujours un peu les rappeurs au fond, comme dans une salle de classe, près du radiateur, et j’étais à peu près le seul à leur parler. C’était cool de voir du rap aux Victoires quand même, même si celui qui a vraiment ouvert toutes les frontières, ça reste Doc Gynéco. Même si ça reste compliqué. Ou disons que c’est plus simple pour un mec comme Orelsan…

Orelsan, justement, tu en penses quoi ?
C’est son humour que j’aime. Bloqués, j’adore, et son film, Comment c’est loin, est excellent, et j’adore le personnage de Gringe, ce branleur qui n’est pas foutu de faire un disque. Et puis, c’est un mec super Aurélien, il a un avenir fou, il sera peut-être acteur, peut-être chanteur, il a un talent monstre. Il a bien compris la « génération nan-nan » comme disait Diam’s.

On imagine que tu aimes bien Fuzati également ?
Moins. C’était trop branché pour moi, c’était trop de la posture, trop « on veut faire du », c’était pas le cri premier, moi j’aime bien quand ça fait vraiment tier-quar, c’est ça que je recherche.

La Rumeur – « L’ombre sur la mesure »

Ah c’est Hamé, Ekoué, tout ça. Ça a vachement bien vieilli, il est beau ce son. J’ai pas encore vu leur film, mais tout le monde m’en parle, et des gens de toutes les horizons. Des mecs comme André Dussolier ou Pierre Arditi sont tombés à la renverse. J’avais co-écrit un bouquin avec Ekoué, pour la Fondation Jean Jaurès. Il était en sciences politiques je crois, il est très pointu, presque technocrate.

Booba -« Salside »

Franchement, Booba, c’est un putain de poète. Qu’il prenne l’option crado, scato, peu importe, il trouve des trucs qui sont de l’ordre de la poésie pure. J’aime bien faire de la provoc, comme quand je disais que j’aime Mylène Farmer pour voir comment les gens réagissaient. Les gens sont tellement snobs qu’ils assument jamais écouter des trucs cheesy, mais Booba c’est juste un poète, il déchire, j’assume jusqu’au bout. C’est pas juste des punchlines, c’est pas des rimes pour la rime, ça va au-delà de ça. Je comprends très bien qu’il soit étudié à la fac. Il y a tout : de l’anaphore, de la métaphore, de la syncope, beaucoup d’allitérations et des trucs encore plus durs à faire comme de la succession de rimes faibles, des tournures de phrase, et puis des néologismes surtout ! Plein de néologismes qui marchent très bien, « on va te décalciner », tu comprends tout de suite ce qu’il veut dire, on en a rien à foutre que le mot n’existe pas. Il bosse, il a de la créativité, et il est fendar ! C’est une qualité essentielle des MC que j’aimerai toute ma vie comme Easy-E et Eminem.

MZ – « Prince de la ville » (feat Nekfeu)

C’est Gim’s ou je sais pas quoi ça ?

Pas loin, c’est la MZ. Et sur ce morceau, ils sont en featuring avec…
Nekfeu ! Lui c’est l’idole de ma fille. C’est son fond d’écran de téléphone. Son dernier album, Cyborg, je l’ai écouté en entier je sais pas, 127 fois, même si l’album Feu me motive plus, en tant qu’artiste. C’est un gros bosseur de ouf, et j’aime bien quand il mitraille, il y a du débit, de la verve.

Jok’Air – « La mélodie des quartiers pauvres »

Je connais pas, mais ça me rappelle limite les Poetic Lovers voire Tribal Jam, les mecs se prenaient pour des Américains. Mon seul regret, c’est que Moïse de Tribal Jam ne chante plus. C’est lui qui avait la meilleure voix.

PNL – « Tempête »

(il reconnait dès la première note). Ils ont un son quoi. Qu’est-ce que tu veux faire ? Ils ont un putain de son. Comme Booba quoi. Ce n’est pas arrivé depuis super longtemps, surtout dans le rap, c’est très très rare. Jimmy Jay avait un son, Kheops avait un son. Avec PNL, à la première image d’un clip, tu reconnais même s’ils ne sont pas dans le champ ; première nappe de synthé, tu reconnais, ils ont tout bon les pépères. Ils sont bons. Puis ils ont annoncé la couleur d’entrée, avec la même sincérité que Booba.

PNL, c’est aussi un look…
Dans Paris, il y a des mecs qui ressemblent à PNL partout. Au début, tout le monde se foutait de leur gueule au niveau capillaire, mais maintenant, ils sont tous coiffés pareil, je suis pété de rire. Mais du coup, ils vont se teindre en blond, tu vas voir, j’en suis sur. Obligé. Ça doit les saouler.

Parlons aussi des Américains. Ton avis sur Kendrick Lamar ?
Pour moi, c’est l’héritier de mecs comme MC Ren ou Ice-Cube. Et puis ça tombe bien, il est du même bled (le quartier de Compton à Los Angeles, ndlr). Les gens le comparent à Tupac aussi, mais je ne suis pas d’accord. Déjà, Tupac, il avait un espèce de truc lancinant, de distanciation. Kendrick ça tape tout le temps quoi, il peut te faire péter un truc de bepop pendant quatre secondes. Sur « To Pimp a Butterfly », il y a des trucs vraiment extraordinaires. « King Kunta » par exemple, ça me rend fou, c’est un des sommets du rap. Les nouveaux morceaux qu’on a entendu récemment, même si c’est fort, je ne vois rien de nouveau sous le soleil. Dans la forme, ça change tout le temps, mais c’est vraiment son flow, sa voix de base. Peut-être que mon seul problème avec Kendrick Lamar, c’est de l’entendre répéter sans arrêt qu’il est le meilleur du monde. C’est comme Frank Ocean. Lui son discours, c’est : « t’as vu je suis indépendant, et je suis pété de thunes ».

Tu as été déçu par le dernier album de Frank Ocean, Blonde ?
Déçu ? Pas du tout. OK, on l’a peut-être trop attendu, mais il y a quand même dedans des trucs incroyables, des sommets… « Nights » ! Quand ça repart là juste après le passage de Jonny Greenwood, c’est dingue. Ma copine se fout de ma gueule au sujet de ma passion pour Frank Ocean. L’autre jour, elle me disait « tiens, j’ai entendu ton fiancé à la radio ». Je te jure. Parce que ouais, je suis fan. Rien que « Super Rich Kids »… (il tape le rythme sur la table) Quand ça commence… Et puis la sublime chanson sur le chauffeur de taxi, « Bad Religion » !

Tu penses que c’est plus dur de vieillir dans le rap que dans la chanson ?
C’est plus dur quand t’es dans le street hip-hop. C’est pour ça que les jeunes sont décidément très malins : ils ont muté lentement vers une nouvelle variété. Dans la soul, on vieillit mieux, donc ils vont s’offrir un after, parce que pour l’instant le seul moyen de bien vieillir dans le rap, c’est de faire du cinéma. Regarde Joey Starr, regarde Ice Cube, il y en a plein. Pour moi, les rappeurs sont souvent de très grands acteurs. Comment il s’appelle le Ricain qui rappe hyper vite, qui parle super vite, qui joue dans le film de Gondry, Rembobinez ?

Mos Def ?
C’est un putain d’acteur. Dans le film avec Bruce Willis, 16 Blocs, il est génial. Le cliché du vieux rappeur, c’est pas facile, même en termes de fringues… Le seul à bien passer le cap des années dans le rap U.S c’est Jay-Z. Lui, il vieillit impeccablement. De toute façon aux USA les rappeurs ont plein de portes de sortie. Ils peuvent être castés dans des films, faire des sketches pour le Saturday Night Live, devenir potes avec Louis CK. Il y a toujours eu un pont entre le rap et le cinéma. En France c’est beaucoup moins le cas.

Est-ce possible d’écouter du rap quand on est plus vieux, quand on est père ?
C’est comme si tu demandais à un mec de 70 ans qui a encore une banane et un perfecto : « tu voudrais pas plutot écouter du Verdi maintenant que t’es un vieux croûton ? » Il va sortir une chaîne et te taper ! On cherche simplement à écouter ce qu’on a toujours aimé. Et en plus, quand tu es père de famille, tu veux savoir quels sont les problèmes de tes enfants et ce qu’ils écoutent…