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Reportage : comment l'Argentine a troqué le tango contre le pogo

Reportage : comment l'Argentine a troqué le tango contre le pogo

11 mars dernier. 400 000 personnes sont à Olavarianna, à 350 kms de Buenos Aires et se sont fixées un objectif simple : assister au concert de fin de carrière de l’Indio Solari, légende du rock argentin et danser violemment sur les sons électriques. En quelques minutes un mouvement de foule se lance et dégénère. 2 morts et 10 blessés parmi le public. Pour autant le pogo sauce Argentine n’a pas toujours ces conséquences dramatiques. Cette drôle de danse hors de contrôle qui trouve ses racines autant dans le rock que dans le foot, nommée l'Aguante, explique même beaucoup de ce pays. Reportage. 

« Préparez-vous pour un sacré pogo ! », s’exclame Florencia avec un grand sourire en entrant dans le Groove, une salle de concert de Buenos Aires. Chignon, collier, et marinière, la jeune fille fait tache parmi les cinq cent fans de punk réunis pour le concert de Massacre, groupe phare des années 1990. Pour l’instant tout semble calme, le public est captivé par l’écran géant qui diffuse le match opposant l’équipe de foot d'Argentine aux voisins chiliens. Mais Florencia n’en est pas à son premier concert, et sait à quoi s’attendre. « Je vais me contenter des pogos secondaires, dit-t-elle en cherchant une place stratégique au fond de la salle. Comme je suis toute petite, on m’étouffe devant ! » Florencia a vu juste. Une fois le match fini, il n’aura pas fallu plus de deux accords de guitare au public pour se déchaîner. Notamment aux premiers rangs, où se forme tout de suite un pogo très agité, sous le regard amusé du reste de la foule. Au cour du cercle, les corps se cognent, se portent, tombent au sol, et se relèvent pour recommencer. « C’est marrant parce qu’ils viennent au concert principalement pour ça », dit Danny depuis le fond de la salle. Installé à Buenos Aires depuis plusieurs années, le jeune canadien est encore surpris par l’attitude du public local : « Ils font des pogos en permanence, parfois même pour des concerts acoustiques, c’est quand même fou ! »

https://youtu.be/SauVaKp8Dos

Cette ferveur ponctuée par des pogos lancés pour un oui pour un non porte un nom : « l'aguante ». « L'endurance », en français. « L’aguante c’est quand tu exprimes ta passion débordante à travers le corps, le toucher », explique Pablo Alabarces, premier sociologue à avoir parlé d’une « culture de l’aguante » dans les années 1990. Présent ce soir-là au concert de Massacre, il montre du doigt le public, corps luisants, bras branlants et qui transport religieusement les crowdsurfeurs : « C’est ça, l’aguante. » Un terme très argentin, et initialement réservé au monde du football, le sport roi du pays. « Dans les stades, cette idée est très claire : les supporters ont besoin d’être physiquement proches les uns des autres, sauter ensemble, se serrer dans les bras, continue le sociologue. Pour s’imposer face à l’équipe rivale, le groupe doit s’unir pour faire bloc, quitte à devenir violent. » Dès les années 1990, ce code de conduite se propage du football au rock. Deux mondes qui n’étaient pourtant pas faits pour s’entendre à l’époque. Alors que la culture du football était déjà très populaire, le rock était lui réservé à un public plus éduqué, intellectuel. Arrivé des pays anglo-saxons quelques années auparavant, le genre musical a été rapidement adapté à la sauce argentine, avec pour la première fois des paroles en espagnol et des influences de rythmes locaux. Un style unique, qui a pris le nom de « rock national », mais qui a dû attendre les années 1990 pour quitter son microcosme et conquérir le pays, voire même le continent.

« En réalité, le monde du football et du rock se sont rencontrés grâce à la figure de Maradona », affirme Pablo Alabarces. Idole vénérée dans le pays, Diego Maradona aurait donc servi de pont entre les deux publics. « Il a commencé par apparaître sur scène lors du seul concert de Queen en Argentine, en 1981, puis dans les années 1990 les plus grands artistes de rock national se sont carrément mis à lui dédier des chansons », explique le sociologue. Comme le groupe Los Piojos, dont la chanson « Maradó » est même précédée de l’hymne national. Le « meilleur public au monde » serait donc né dans les années 1990 de la fusion du public footeux avec le public rockeur. « Comme au stade, dans un pogo les gens ont l’impression de partager quelque chose de fort en se touchant, en créant de l’impact physique, explique Alabarces. Mais attention, le pogo et le besoin d’affirmer son identité à travers le corps se ne sont pas des spécificités argentines. La touche argentine, c’est le degré de violence que peut atteindre le public. » Et une certaine misogynie, aussi, à l'entendre. « Supporter la violence du pogo c’est ce qu’on appelle ‘avoir des couilles’ en Argentine. Du coup si tu n’es pas dans le pogo, t’es un homo... belle représentation du machisme latent de notre société. »

Ca allait mal tourner

Un culot qui fait des argentins le « meilleur public au monde », de foi de rockeur, un titre confirmé des Rollings Stones à AC/DC. « Meilleur que les américains, meilleur que Woodstock, meilleur que les européens », déclarait avec enthousiasme Billie Joe Armstrong, le chanteur de Green Day, lors de son passage en Argentine en 2010. En 1994, lors du premier concert à Buenos Aires du groupe de metal américain Megadeth, la foule s’est permise d’inventer des paroles pour couvrir le solo instrumental du guitariste Dave Mustaine. L'homme, pourtant habitué aux publics peu orthodoxes en est ressorti tout chamboulé. « C’est l’endroit au monde où je préfère jouer », assure Dave Mustaine, leader du groupe Megadeth, qui ne manque pas de rappeler à son public du monde entier où est né le chant « Aguante Megadeth », aujourd’hui repris dans tous ses concerts. « Au début je pensais que c’était une référence à la boisson aguardiente, avouait-il dans une interview en 2008. Mais en fait c’est un truc du style ‘continue, ne t’arrêtes jamais’. »

https://twitter.com/MickJagger/status/699418779810451456

Pourtant, les pogos ne sont pas toujours un moment de bonheur. Le 11 mars dernier, il était parmi les 400.000 personnes venues assister au concert de fin de carrière de l’Indio Solari, 68 ans, légende absolue du « rock national » atteinte de la maladie de Parkinson. « L’ambiance était acide, il y avait tellement de monde que les gens se marchaient dessus », raconte-t-il. Rien de surprenant pour l’ancien chanteur du groupe phare Los Redonditos de Ricota, dont la moindre apparition a pour conséquence d’attirer des centaines de milliers de fans venus des quatre coins du pays. Ce soir là, Thomas se trouvait loin de la scène, ce qui ne l’a pas empêché d’être fortement secoué. « Dès les deux premiers morceaux, il a commencé à y avoir des avalanches humaines, tout le monde poussait pour s’approcher de l’Indio, raconte-t-il. J’ai très vite senti que ça allait mal tourner ! » Résultat : 2 morts et 10 blessés. Un nouvel incident qui a fortement secoué l’Argentine, dont la mémoire est encore marquée par la tragédie de Cromañón, qui en 2004 avait fait 194 morts et 1432 blessés lors d’un concert de rock (vous pouvez retrouver ici notre reportage sur la chasse aux sorcières anti-électro à Buenos Aires). « Suite au concert de l’Indio, il y a eu une pluie de critiques sur le fait que l’endroit était totalement surpeuplé et mal encadré, raconte Pablo Alabarces. En revanche, on a quasiment pas parlé du comportement du public et des excès de la culture de l’aguante. »

« On est très fiers d’avoir le meilleur public au monde, et c’est ce que j’appelle l’incontournable narcissisme argentin, continue Alabarces. Combien de fois les argentins vont te répéter qu’on a la meilleure viande au monde, le meilleur football, l’avenue la plus longue, mais aussi la plus large… » Pour le sociologue, c’est surtout une façon pour les argentins de renforcer l’idée qu’ils n’ont pas leur place en Amérique latine. : « On est un pays construit sur l’immigration européenne, du coup dans l’idéal national on doit prouver qu’on est au même niveau que le vieux continent, qu’on est nous aussi capables d’être des numéros 1 ». Thomas, même s'il y participe, regrette un peu : « C’est vrai que l’aguante va parfois trop loin. Au concert de l’Indio, certains ne voulaient même pas boire d’eau sous prétexte qu’ils étaient capables de tout supporter, ce qui est complètement stupide. » D’ailleurs, les autopsies ont révélé que les deux personnes ayant perdu la vie ce soir là auraient succombé à des troubles cardiaques, et non pas au piétinement de la foule. La passion argentine a donc ses limites, et face à un public déchaîné, ce sont les artistes qui se retrouvent à faire la police. « Dès que la situation a commencé à dégénérer, l’Indio a demandé au public de se calmer », raconte Thomas. Le concert aura duré deux heures, avec plusieurs longues interruptions exigées par le chanteur et les forces de l’ordre. « Ensuite il s’est mis à jouer les chansons les plus tranquilles de son répertoire pour calmer la foule », ajoute le jeune homme. Derrière ses indéboulonnables lunettes teintées, l’Indio a en effet eu du mal à cacher sa déception. « Je n’ai même plus envie de jouer ! », a-t-il fini par lâcher en fin de concert.