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Génie, arnaque ou modèle ? Kendrick Lamar au crible des activistes noirs français

Génie, arnaque ou modèle ? Kendrick Lamar au crible des activistes noirs français

Que ce soit contre les violences policières ou Donald Trump, les dernières manifestations américaines ont choisi leur cri de ralliement : « Alright » de Kendrick Lamar. Depuis, le jeune rappeur californien est vu comme le leader artistique des luttes politiques et raciales outre-Atlantique. Mais sa musique, son message et son impact dépassent-ils les frontières ? On est allé poser la question à quatre activistes noirs français, tous engagés dans des combats pas étrangers à ceux menés autour du slogan « Black Lives Matter ».

Le garçon s’appelle Fabien. A 40 ans, cet homme en apparence posé se définit en premier lieu comme un « Africain de Guadeloupe ». D’accord, mais il connaît aussi son Kendrick Lamar comme sa poche. Et cela depuis quelques années. A l’époque où celui qui n’a désormais que Drake comme véritable concurrent au titre de rappeur le plus important de l’époque posait ses freestyle entre potes sur les terrains vagues de Compton. Preuve en est, quand Fabien s’enclenche sur son rappeur de référence, il cite sans hésiter un morceau de 2011, « HiiiPower ». Les paroles du titre ? Quelque chose qui enclenche des allers-retours entre la black culture d’aujourd’hui et celle iconique des années passées. « Visions of Martin Luther staring at me. Malcolm X put a hex on my future someone catch me. I'm falling victim to a revolutionary song ».

Dès lors, quand on lui demande de théoriser autour de son rapport intime et politique au rappeur de Compton, Fabien devient de plus en plus précis : « Dans le premier couplet, il parle de construire sa propre pyramide et de tracer ses propres hiéroglyphes, une référence à l'histoire cachée, bafouée du peuple Noir. Puis dans le second couplet, il parle à la deuxième personne du singulier et s'adresse au public, 'tu forgeras ta pyramide', 'tu traceras tes hiéroglyphes'. L'évolution du morceau est très intéressante, à la 'The Revolution Will Not Be Televised' de Gil Scott-Heron : la révolution se fait d'abord en soi-même avant que les autres puissent suivre. Et cette approche reflète mon propre combat au sein de la BAN. » La « BAN » ? Derrière cet intitulé, la Brigade Anti-Négrophobie, une organisation crée dans les années 2000 qui tente de soulever les questions de racisme systémique de notre société post-coloniale. Et Kendrick Lamar n'y est pas pour rien, à l'entendre. « D'autres rappeurs avaient déjà éveillé une conscience politique en moi, mais quand j'ai vu Kendrick débarquer avec des beats mortels et des paroles très loin du 'je suis foncedé, c'est mortel' qu'on entend partout dans le rap d'aujourd'hui, ça a rallumé une lumière ! Que quelqu'un de la génération actuelle s'engage et en plus vend des disques, ça donne envie d'y aller aussi ».

Comme un médicament

Au long de plusieurs rencontres avec des activistes de la cause noire en France, le constat d'une spécificité de Kendrick Lamar au sein du rap game contemporain revient régulièrement : il serait l'un des seuls à perpétuer une certaine tradition du rap venue de la rue, intelligente, engagée et émancipatrice. Soit un rap plus compatible avec leur propre lutte. Franco Lollia, le fondateur de la BAN et ancien membre du collectif hip-hop La Brigade, décrit ainsi le déclin du genre : « Avec La Brigade, on parlait des problèmes de la communauté noire, du racisme en général en essayant de les mettre en musique pour éduquer les générations suivantes. Kendrick assume aussi ce rôle, et il vaut mieux des Kendrick que des Gucci Mane. Mais la tendance aujourd'hui est au désengagement : pour réussir, pour se faire du biff', il faut endormir les consciences, les abrutir. Mais ce n'est pas la faute des rappeurs, je ne les juge pas, c'est le système qui s'est réapproprié une arme de révolution en outil du capitalisme qui justifie la répression des minorités. C'est comme un médicament : il est censé guérir, mais il peut très bien être transformé en poison ».

Lassana Traoré, 40 ans, grand frère du jeune Adama Traoré décédé en juillet dernier dans un commissariat du Val d'Oise, est moins critique. Il était basketteur professionnel, un monde où les tubes de 50 Cent rythmaient les aller-retours en van de son équipe. Pourtant, il a pu observer les obstacles posés aux rappeurs prêts à venir rendre justice à Adama : « Beaucoup d'artistes étaient prêts à venir jouer au concert qu'on a organisé à Paris avant d'en être empêchés par leur maison de disque. Trop épineux, qu'ils disaient. Heureusement donc qu'il y a encore des hauts-parleurs comme Kery James et Kendrick, ils donnent du courage ». Traoré nous raconte aussi que des représentants de Black Lives Matter étaient venus les rencontrer lors d'une manifestation à Gare du Nord. Un des sujets de discussion ? Kendrick. « Un phénomène, selon Lassana Traoré. To Pimp A Butterfly, c'est incroyable. Il met en avant des problèmes raciaux qu'on connaît en France également. Je ne fais pas la différence entre ma famille et les kids morts en Amérique. Mais la barrière de la langue fait qu'on se tourne davantage vers les français ». Franco Lollia abonde : « En France, on ne veut pas commettre l'erreur de donner l'impression qu'on ne fait que mimer les Américains. Et puis, tout simplement, un morceau comme 'King Kunta' est rempli d'argot qui m'échappe. Tout l'univers de Kendrick est très intellectuel, comme un jeu de piste. D'une certaine manière, il est même élitiste ».

Taratata et t-shirts « Justice pour Adama »

Kendrick Lamar, pas assez street pour être insurrectionnel ? Ils sont assez nombreux à penser que l’auteur de « King Kunta » n’a pas la portée insurrectionnelle d’un Public Enemy voire d’un Tupac Shakur, s’il fallait ramener le débat au fameux (et désormais dépassé) contentieux East Coast vs. West Coast. D’ailleurs, si l’on pousse plus loin encore la comparaison entre Kendrick et l'auteur de « California Love » il apparaîtrait vite que cette dernière n'a rien de fortuite : dans To Pimp A Butterfly, Lamar imaginait une conversation entre les deux rappeurs en forme de passage de témoin. « Il y a un fossé entre Tupac et Kendrick, relance Franco Lollia. Pac avait cette schizophrénie, ce timbre de voix sérieux, cette personnalité bipolaire qui attirait les gens de la rue pour pouvoir mieux leur faire comprendre des messages profonds. En comparaison, Kendrick est plus gentillet, voire académique. Après, il faut arrêter de chercher la petite bête, Kendrick Lamar a une fibre artistique et une fibre consciente : que demande le peuple ? » 

Peut-être juste que Kendrick soit moins isolé ? S'il était accompagné par davantage de rappeurs sachant lier engagement, démarche esthétique et succès commercial, on en attendrait sûrement moins du protégé de Dr. Dre. Lassana Traoré, dont le combat est de faire connaître le destin de son petit frère au plus grand nombre et nécessite donc le soutien de figures médiatiques, regrette ainsi l'isolement non pas d'un rappeur, mais du rap en général : « Certes, les rappeurs ont une légitimité quand il s'agit de discuter des problèmes raciaux et sociaux, vu que beaucoup d'entre eux les ont eux-mêmes vécus. Mais ça me chagrine que les rappeurs soient les seuls à en parler, à croire qu'ils sont les seuls à avoir une conscience. Il y a quelques jours, Trust a joué dans Taratata avec des T-shirts 'Justice pour Adama', un groupe de rockeurs blancs, j'ai trouvé ça gé-nial. Il faudrait davantage de convergence dans les luttes ».