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De la conscience dans le rock, le punk et le hip-hop, par Thurston Moore

De la conscience dans le rock, le punk et le hip-hop, par Thurston Moore

Plus de 5 ans, déjà, après la traumatique séparation de Sonic Youth, Thurston Moore revient avec un cinquième album solo, Rock and Roll Consciousness, tout en sagesse, retenue et riffs de guitare, forcément. Une belle occasion de parler de « rock conscient », alors que les États-Unis apprennent à composer avec une présidence un peu trop punk, dans le mauvais sens du terme. Bouddhisme, déflagration punk, caca sur les murs, et généalogie de la subversion aux Etats-Unis au programme.


Quel est votre avis sur Donald Trump, un personnage qui vient de New York, comme vous ?

Il a toujours été présent à New York depuis que j’y habite : un fils d’un milliardaire devenu escroc de l’immobilier, un fanfaron dont la haute société New-Yorkaise tolérait les manières de voyou, malgré leur érudition et les toiles de Basquiat suspendues dans leurs cuisines. Il y avait quelque chose de triste dans sa volonté de se faire accepter, mais vous finissiez toujours par rire de lui : un vrai bouffon. Les photos au bras de playmates dans Playboy ou le rachat du concours de Miss Monde pour asseoir sa virilité… Il est fantastiquement grotesque ! Sa tour en or a beau être à New York, je vous assure que vous n’y croiserez personne qui soutienne Trump ou ses idées : les choses sont très polarisée aujourd’hui !

Vous avez l’impression qu’aux États-Unis, tout le monde se sent désormais obligé de choisir un camp ?

Comment voulez-vous discuter avec quelqu’un qui soutient un misogyne aussi grossier ? Je n’ai jamais eu de problèmes avec l’idéologie Républicaine, au fond, même si elle est pro-capitaliste et génère de l’exclusion. J’ai des Républicains dans ma famille, et je pouvais m’asseoir à table et dire : « si vous aimez George W. Bush, c’est votre problème, même si je pense qu’il est stupide, qu’il n’est jamais que l’agent du complexe militaro-industriel. Si c’est ce que vous voulez, que Dieu vous bénisse mais ce n’est pas comme ça que je vois le monde ». Je ne considère même pas Trump comme un Républicain : il représente une vision néo-fasciste, et je ne peux pas discuter avec quelqu’un qui soutient un néo-fasciste. Il y a quelques semaines de ça, je suis entré dans un restaurant à New York et j’ai vu un groupe de mecs qui mangeaient des spaghetti ; l’un d’eux portait une casquette rouge « Make America Great Again » à l’envers. Je pouvais lui demander s’il soutenait Trump, mais après, que faire s’il répondait oui ? Lui demander si c’est cool « d’attraper quelqu’un par la chatte » ? Je ne suis pas du genre à chercher la confrontation, mais bon…



Votre nouvel album s’intitule Rock and Roll Consciousness. Est-ce que ce choix de titre a un rapport avec la nouvelle donne politique de votre pays ?

En fait j’ai trouvé le titre il y a plus de deux ans, alors que je donnais des cours à l’université de Naropa, à Boulder dans le Colorado. C’est une université d’inspiration bouddhiste où les poètes beat Allen Ginsberg et Anne Waldman ont créé la Jack Kerouac School of Disembodied Poetics, un atelier d’écriture. C’est là que je donne des cours depuis que la fin de Sonic Youth m’a laissé un peu de temps, il y a cinq ans. William Burroughs, Kathy Acker, Diane di Prima, Gregory Corso ou Timothy Leary y ont tous donné des cours : c’est un peu la Sorbonne de la contre-culture, en fait ! Là-bas, chaque été, je médite et me plonge dans la littérature et la spiritualité bouddhiste. Je ne deviendrai pas bouddhiste fervent, pas plus que chrétien fervent, juif fervent ou musulman fervent, mais j’ai réfléchi au langage de la conscience, au Dharma… J’ai compris que ma conscience à moi serait dans mon expression artistique, que j’avais peut-être une conscience Rock and Roll. J’ai pensé en faire un titre, qui est resté, et tout l’album est né de ce cheminement.

Mais cette « conscience », elle relève aussi de la place que l’on se fait dans le monde, peut-être de la conscience politique ?

Être vraiment conscient, c’est comprendre que la vie est un voyage sans fin qui passe par plusieurs phases de l’être, c’est parvenir à la paix intérieure, c’est partager les richesses de la planète entre tous sans créer de hiérarchies entre les êtres. En cela, ça s’oppose complètement à ce qui se passe dans la politique : l’histoire politique du monde est l’histoire de la soif de pouvoir. Moi, je me fous d’avoir le pouvoir ! Être le leader, le patron, avoir la plus grande part du gâteau… Cette montée en puissance d’une idéologie de droite crée des frontières, des divisions, diabolise certaines cultures… Tout ça s’oppose à la nature, qui pousse au contraire à la coexistence.



En grandissant, vous êtes notamment marqués par deux groupes New Yorkais comme vous : les Talking Heads et les Ramones. Les premiers semblaient beaucoup plus « conscients » de ce qu’ils faisaient que les seconds, non ?

À leur façon, les Ramones réagissaient eux aussi à l’idée que la musique demandait une grande technique : ils voulaient « rendre la musique au peuple », devenir un modèle pour une génération qui ne se jugerait plus à l’aune de Led Zeppelin, Yes, The Allman Brothers, Eric Clapton ou encore Emerson, Lake and Palmer. Je ne sais pas à quel point c’était conscient ou analytique, mais ils n’en pouvaient plus de ce rock scolaire, ils voulaient revenir à Chuck Berry, Jerry Lee Lewis ou Muddy Waters. Avec ce concept de frères qui portent le même nom et les mêmes fringues, avec les références au rock des années 50, les Ramones faisaient aussi la transition avec le rock glam. Les Ramones étaient très conscients de la tradition dans laquelle ils s’inscrivaient, mais ils remettaient du fun et de la spontanéité dans le rock'n'roll. C’était un vrai changement esthétique.



Vous vous rendez compte, à l’époque, que vous assistez à un basculement ?

C’était électrisant d’aller voir les Ramones dans les années 70, parce que ça ne se lamentait sur rien. Mais il faut rappeler que personne ne croyait au punk à l’époque : quand je retournais à l’école après un concert au CGGB, mes camarades me riaient au nez s’ils l’apprenaient. « Ta musique, c’est de la merde ! » Moi, j’étais très attiré par les Ramones et les autres parce qu’ils étaient subversifs, ils venaient de la marge. Je me passionnais aussi de choses mystérieuses et difficiles à trouver de la fin des années 60 comme Captain Beefheart, les Stooges ou le Velvet Underground. On n’en parlait jamais dans les magazines. Je prenais des claques quand je trouvais ces disques pour les ramener à la maison ! C’était tellement différent de mes disques des Beatles, à la fois très primal et érudit, intellectuel à sa façon. Même dans ce qu’il a de plus primal, le rock est toujours conscient de ce qu’il fait : regardez Iggy, il est très intelligent !

Quand vous avez commencé à faire du rock, justement, vous étiez conscient de ce que vous faisiez ?

Comme je le disais auparavant, j’ai toujours lié la conscience à la place que l’on se fait dans le monde. Et avec Sonic Youth ou même The Coachmen, le groupe que j’avais juste avant, je me suis toujours dit que si je faisais quelque chose de créatif qui me donnait une appartenance, une identité, alors le monde allait s’occuper de moi. Même si je n’avais pas d’argent, même si ma situation personnelle était parfois compliquée. C’était important au début de Sonic Youth, parce que beaucoup de gens ne nous comprenaient pas, habitués qu'ils étaient à une pop new wave gentillette… On ne voulait pas être en sécurité, faire comme les Pretenders par exemple - même si je n’ai rien contre eux. On voulait prendre des risques, contester les règles de la musique, comme d’autres groupes de New York : Teenage Jesus and the Jerks, Mars, DNA, James Chance ou des groupes plus connus comme Television ou les Talkings Heads. On ne s’intéressait pas aux ventes, mais on a ensuite profité de notre popularité pour… continuer à faire ce qu’on voulait. Quand on a signé notre premier contrat, on nous a dit qu’on pouvait devenir « les Pink Floyd du Punk ». Evidemment, je savais qu’on pouvait s’en approcher, devenir plus accessibles en abandonnant le no wave, le hardcore, mais c’était hors de question ! Ça aurait été comme nous trahir nous-mêmes : c’était comme devenir Républicains !



Les années 90 ont notamment été marquées par ce qu’on appelle le rap « conscient » ; quelles différences existe-t-il entre la conscience du hip-hop et la conscience du rock n’roll ?

Le rock'n'roll est aujourd’hui une musique de jeunes blancs de la classe moyenne ou de la classe moyenne supérieure, alors que le hip-hop est issu d’une communauté et d’une culture historiquement mise à l’écart. Mais je pense que dans une période d’oppression par des idées de droite comme celle que l’on affronte aujourd’hui, on va entendre des choses de plus en plus radicales dans le hip-hop ou le rock, et même en voir dans l’art contemporain ou le cinéma. Au cours des huit dernières années, on a entendu peu de hip-hop « conscient » aux États-Unis parce qu’on avait ce couple d’afro-américains sophistiqués, intelligents, professeurs de droit et excellents diplomates à la Maison-Blanche… Ils ont bien représenté l’Amérique et la représentation raciale est importante dans le hip-hop. Mais quand de jeunes afro-américains ont été assassinés par des policiers blancs ces deux dernières années, on a vu émerger une nouvelle radicalité derrière la bannière de Black Lives Matter, portée par des individus de toutes les races et inspirées autant des Black Panthers des années 60 ou 70 que du hip-hop sous Reagan, de Grandmaster Flash à Public Enemy. On va entendre de plus en plus de voix comme ça.

Pour en revenir à lui... Donald Trump aura donc le mérite de réveiller les consciences ?

Oui et non, parce qu’il relève autant du clown que du symbole du vieux pouvoir blanc. Il y a toujours une partie de nous qui se dit « je suis vraiment obligé de m’énerver contre ça ? » Contre un idiot ? Il me fait parfois penser à un enfant qui jette son caca contre les murs dans une garderie : est-ce que c’est utile de s’énerver, ou est-ce qu’il vaut mieux commencer par tout nettoyer, lui donner une tototte et le mettre au lit. Fermez la porte !