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Kendrick Lamar, le jazz et la mort de la pop culture : Thundercat dit tout

Kendrick Lamar, le jazz et la mort de la pop culture : Thundercat dit tout

Aux USA, un son à la jonction du rap, jazz, funk et psychédélisme forme la B.O des années Black lives matter. Les maîtres de cette école ? Kamasi Washington, Flying Lotus et Kendrick Lamar évidemment. Tous ont un lien : le bassiste et musicien Steven Brunner, alias Thundercat. En plus de ses collaborations ce dernier vient de sortir avec son nouvel album Drunk, un des sommets de 2017. Entretien abécédaire avec un homme qui fait de moins en moins le dos rond.


A comme "Anti sport"


Je suis totalement opposé à la pratique du sport, mais aussi à son visionnage à la télé. Mettez-moi du baseball, du basketball ou du foot américain à la télé et je zappe. Tout le monde gueule des choses stupides du genre : « Vas-y passe le ballon ! Pas vers ta gauche, bon dieu, vers ta droite ! » A la limite je supporte les sports de combats : la lutte, la boxe, l’ultimate fighting. Dans les studios d’enregistrement, tout le monde mate les retransmissions sportives et moi je hais ce truc. Mais c’est super : tant que les musiciens avec qui je bosse se passionnent pour le sport, ça me va. Au moins, je reste entièrement concentré sur mes arrangements. Le blocage vis à vis du sport, pour moi, ça remonte aux années collège et lycée. Je détestais quasiment tous les gars de mon bahut qui en faisaient. Ils me menaient la vie dure, mec, mais alors tellement dure… Le seul mec qui ne me prenait pas pour sa tête de Turc, c’était un dénommé Richard Marshall. Un brave mec. D’ailleurs, il est passé professionnel en football. Il joue pour les North Carolina Panthers. Bon, je vais être honnête. A un moment, j’ai dû avoir une petite tentation. Je me suis dit : « Et si je m’intégrais ? Et si je mettais à faire du sport comme tout le monde ? » Mon prof de musique de l’époque m’a convaincu de ne pas tenter  : « Steven, si tu fais du sport, tu me trahis. Concentre-toi juste sur la musique. »

B comme "Bassiste"

Les bassistes ont une psychologie étrange. Prenez les guitaristes. On sait tous pourquoi des jeunes mecs commencent à jouer de la guitare à l’adolescence. Ils racontent que c’est purement par amour pour la musique, mais ce n’est pas vrai. La vérité, c’est qu’ils se mettent à la guitare pour draguer les filles. La basse c’est différent. Tu n’attires pas les femmes avec une basse, mais par contre tu te fais de sacrés bons amis. Déjà quand j’étais tout gamin, ça ne m’intéressait pas d’être le centre d’attraction une fois sur scène. Il suffisait qu’une nana me regarde en train de jouer sur ma basse avec des étoiles dans les yeux pour que je pense très fort : « Passe ton chemin, fixe ton attention sur quelqu’un d’autre. Je ne joue pas pour toi, je joue juste pour moi ! » Ca c’est la mentalité du bassiste. Je crois que des gars comme Jaco Pastorius n’ont pas du tout envie de plaire quand ils prennent leur instrument. Ils ont juste envie de rester dans leur petit monde à eux.


D comme "Drunk"


Dans quel état d’esprit j’étais au moment où j’ai commencé à travailler sur Drunk ? Oh mec, tu ne peux même pas imaginer… Tout était devenu vraiment dingue dans ma vie. Tu as déjà vu le film Dans la peau de John Malkovich (premier long métrage de Spike Jonze dans lequel un marionnettiste réussit à contrôler l’esprit et le corps de John Malkovich, ndlr) ? Vous pouvez écrire ça : au moment de l’enregistrement, j’étais exactement comme Malkovich dans ce film. Désorienté. Plus aucun contrôle sur moi-même et sur mes actions. Le moindre petit événement quotidien dans ma vie prenait des proportions totalement folles. La seule chose à faire c’était de réussir à rester concentré sur ma musique. Ne pas perdre pied. C’est pour ça que j’ai intitulé cet album Drunk. Parce que dans ma vie, à ce moment, tout se déroulait de façon bizarre. Voilà. Ce disque, c’est celui d’un type qui observe la réalité du monde avec une certaine dose d’anxiété. Un type qui voit sa vie changer à toute vitesse et, qui au lieu de se battre, titube entre les événements de sa vie.

F comme "Flying Lotus"

Fly Lo c’est un de mes meilleurs amis. On a besoin que d’un regard pour se piger l’un et l’autre. Comme moi, ce n’est pas un grand expansif. Comme moi, il déteste le sport. Et puis, il possède un sens de l’humour vraiment particulier. Vous voulez un exemple ? Récemment, il a présenté son premier long-métrage au festival de Sundance. Ca s’appelle Kuso. La réception du film a été, disons, pas formidable. Mais c’est normal. Quand vous verrez le film vous comprendrez qu’il s’agit d’un des trucs les plus radicaux et tordus qu’on puisse imaginer. Des critiques ont dit : « Oh ! C’est encore plus bizarre que le plus bizarre des films de David Lynch ! » Et vous savez quoi ? Fly Lo était hyper content de lire que certains n’avaient rien pigé à son film. Lui, il conçoit ses disques et tout ce qu’il fait comme des expériences radicales. A la projection du film, à Sundance, d’ailleurs, il avait pris le soin de distribuer des sacs à vomi au public. Il y en a qui se sont posés la question : « Mais pourquoi des sacs à vomi, au juste ? » Et lui, très innocent et avec un petit sourire aux lèvres : « Vous verrez, vous verrez ! »


J comme "Jazz underground" (Kamasi Washington)


Ce n’est pas moi qui ai fait rentrer le jazz dans la bande. Ce n’est pas moi qui ai plongé Kendrick Lamar dans ce bain spirituel et musical. Je suis juste un de ceux qui a dû sortir le bon album de Miles Davis au bon moment. Tout le monde écoute du jazz aujourd’hui dans mon groupe de potes. C’est une école de la vie. Aujourd’hui, tout le monde semble aimer de nouveau le jazz. Tout le monde s’intéresse à Miles Davis, à Coltrane, même au free jazz de Sun Ra. C’est la musique de ceux qui sont assoiffés de vraie musique. Cette musique agit comme une vitamine B sur toutes celles et tous ceux qui s’étaient laissés endormir par des années de musique mainstream. Leurs muscles auditifs étaient devenus atrophiés et voilà que, de nouveau, ils se réveillent. Le disque de mon pote Kamasi Washington (The Epic) est un sacré bon indice de ce changement qui est en train d’arriver. Est-ce que vous auriez imaginé qu’un triple album de jazz devienne un succès critique et commercial ? Evidemment que non. Et pourtant c’est arrivé ! Kamasi l’a fait ! Et sans se vendre à la mode, en plus. Sans se diluer dans des effets commerciaux.

J comme "Jazz commercial" (La La Land)

Je n’ai pas vu La La Land, et je pense sincèrement que ce film ne m’intéressera pas. Ca donne une image du jazz un peu passéiste, un truc de carte postale pour les amateurs de belles histoires hollywoodiennes. Mec… J’ai l’impression que ces films ne comprennent pas ce qu’est vraiment l’art. Ils veulent trouver des façons de donner un écrin romantique à la musique, mais voilà... la musique n’a pas besoin de ça. Si je me faisais prendre en photo en train de jouer de la basse sur une belle plage de sable blanc au milieu de nanas en bikinis de toutes les couleurs, vous trouveriez ça, au minimum, ridicule et vous auriez raison. Laissons la musique loin de ces histoires de décors pastel. Je n’avais pas aimé Whiplash, le précédent film de ce cinéaste (Damien Chazelle) de toute façon. L’idée même de l’histoire me paraissait un peu cliché : « Voilà, c’est l’histoire d’un jeune batteur de jazz qui va souffrir pendant ses cours de jazz pour devenir un grand jazzman ! » La souffrance n’est pas obligatoire dans la musique. Tu peux apprendre à t’améliorer sans avoir les doigts qui saignent, sans te faire gueuler dessus par un prof tyrannique. Ces films censés parler de la musique oublient toujours une donnée fondamentale au sujet de la musique : certains musiciens n’ont pas besoin d’un long chemin de croix pour réussir. Ils réussissent simplement parce qu’ils sont bons.


K comme "Kendrick"


Vous avez entendu sa dernière chanson, « Humble » ? Oh, mec… Les jeux sont faits. Plus personne ne peut oser se proclamer le roi du rap après un titre pareil. Personne ! J’avais dit un jour que pendant les sessions d’enregistrement de son deuxième album, To Pimp a Butterfly, j’ai terminé en larmes. Je le confirme. J’ai pleuré de joie, mais aussi de fatigue. Enregistrer avec un mec comme Kendrick ça reste le sommet. D’un simple point de vue de la création, il n’y a pas un seul truc qui puisse te vider comme sa musique. Quand on m’a proposé de jouer avec lui, j’ai accepté sans imaginer ce qui m’attendait. Et puis, une fois l’enregistrement lancé, j’étais comme un dingue à l’observer au travail, lui et sa bande. C’est comme se retrouver dans le plus grand hypermarché à bonbons du monde quand tu es gamin : tu regardes tous les rayonnages, tu ne comprends pas ce qui t’arrive, tu ne sais pas si tu vas pouvoir supporter toutes ces sucreries. Et pourtant, putain, Dieu sait que tu as envie de croquer dans tous les bonbons. Quand j’aime participer à un enregistrement, je ne sais pas cacher mes émotions. Il faut que tout sorte. Les larmes. Les cris de joie. D’ailleurs, je vais vous dire, Kendrick avait repéré un truc : quand je me mettais à danser, sans raison apparente, il savait qu’il allait dans la bonne direction. Il disait à la cantonade : « Hey, les mecs ! Regardez le gros chat en train de danser. Si le chat danse c’est que nous tenons une bonne chanson… »


L comme "label Brainfeeder"


La fréquentation des gens de mon label, Brainfeeder me fait du bien… En tout cas, elle me protège vraiment de l’extérieur et de toutes ces nouvelles vraiment déprimantes qu’on a entendu ces derniers temps aux Etats-Unis : les bavures policières contre des noirs, la formation du mouvement Black Lives Matter, l’élection de Trump… Je ne dirais pas que les gens de Brainfeeder sont aussi efficaces qu’une armoire pleine de flingues, mais c’est tout comme. Avec Flying Lotus, Kamasi Washington et les autres, on se soutient en cas de coup dur. Chacun dans ce label est doué d’énormément d’empathie pour quelqu’un qui fait partie de la bande. C’est la base d’un bon label, je pense : avoir inventé un esprit de famille qui dépasse le simple monde de la musique et son business. Le territoire que nous avons crée dans nos disques m’apparaît toujours plus sympathique et, je dirais, moelleux que le monde réel, en tout cas… Aujourd’hui on nous dit : « Brainfeeder sera considéré, dans les années à venir, comme le label qui a inventé le futur du jazz », mais ça ce sont juste des grands mots. Tout le monde peut être le futur de quelque chose.


M comme "musicien de session"


Etre considéré comme un compositeur à part entière, quelqu’un que les magazines et les sites veulent rencontrer aujourd’hui, c’est encore une sensation assez nouvelle pour moi. Je fais des efforts pour m’y acclimater, mais quand on me demande : « Hey ! Thundercat ! Comment tu as eu l’idée de cette chanson ? Est-ce qu’elle fait référence à ta vie personnelle ? » je suis encore timide. Je suis meilleur pour parler des autres ou pour exprimer ce qu’ils ont à l’intérieur de leurs tripes en leur donnant un coup de main. A l’origine, je suis musicien, mais ma réalité, ça a toujours été celle d’un musicien de studio. Je suis principalement ce type que les artistes appellent « session man » et dont ils ont tous le numéro en cas de galère. Le musicien de studio, c’est quelqu’un avec une psychologie très particulière, vous savez. On n’est pas des gens avec un énorme égo. On prend les choses avec beaucoup de calme, beaucoup de recul. Notre vie personnelle passe toujours au second plan. Et c’est sans doute mieux, pour tout le monde.

P comme "Pop Culture"

Quand Hirsohi Yamaushi, le grand patron de Nintendo, est mort, j’ai eu envie d’écrire une chanson à sa mémoire (Bowzer’s Ballad). Ce décès m’a vraiment affecté, comme s'il s'agissait d’un de mes proches. Cette mort ça n’a pas été une bonne bascule pour l’histoire du monde tel qu’on le connaît si vous voulez mon avis. C’est la fin d’une époque. Je l’ai pris comme un événement marquant pour ma génération. Aussi marquant sans doute que la mort de David Bowie pour ceux qui ont plus de cinquante ans aujourd’hui. Le terme pop culture ne signifie plus rien désormais. C’est juste la partie la plus merdique de la culture mondiale qui inclut tout désormais. Autant les disques que les jeux vidéos, les dessins animés de la chaîne Adult Swim que les films qui gagnent des Oscars. La pop culture est devenue un terme impossible à valider car elle a gagné tous les esprits. Ce sont les gens de ma génération, ceux qu’on appelle les millennials, qui l’ont imposé. Ils ont construit le monde actuel tel qu’il est autour de cette culture. La nouvelle PlayStation, la nouvelle console DS, le dernier smartphone Samsung sont devenus nos signes distinctifs. Ils ont donc très logiquement remplacé l’achat des produits culturels. Parce qu’un jour, les jeunes en ont eu assez de se voir imposer « un nouveau groupe qui sonne comme les Beatles », « un nouveau guitariste qui a la même attitude que Jimi Hendrix ». Alors, ils ont projeté leur capacité à s’exciter sur des objets différents. Ils ont mis de la valeur dans autre chose que la musique. Et pour l’instant, ce sont ces millennials qui sont au pouvoir…

P comme "Psychédélisme"

Le psychédélisme, c’est le monde entre les deux autres mondes. C’est la zone grise. Certains utilisent des adjuvants chimiques pour atteindre cet endroit, d’autres se servent de la méditation. Moi, c’est l’état que je cherche à atteindre uniquement à travers la musique. Parce que quand tu entrevois le psychédélisme, tu en veux davantage. Quand je crée un morceau de musique, quel qu’il soit, et que les choses font sens dans mon esprit, je deviens le psychédélisme comme Jimi Hendrix ou Sly Stone à leur époque. En mon for intérieur j’entends une voix qui me répète : « Tu es le sexe ! Tu es le jazz ! Tu es le funk ! Tu peux même être le cosmos ! » Et, à la fin, de cette expérience, après avoir bien décollé, j’atterris et je redeviens le même. Depuis que je suis adolescent, je fais de la musique pour atteindre cet état de béatitude.

T comme "Tour bus"

Vous ne rencontrerez jamais quelqu’un d’aussi positif que moi quand je suis en tournée. Je ne déconne pas, les gars : mettez-moi dans un tour bus et je m’y sentirai comme à la maison. Quand je pénètre dans ce petit sous-marin et que j’entends le moteur tourner, je suis plus détendu que jamais. Déjà, c’est confortable d’être considéré comme un étranger à chaque nouvel endroit où vous allez vous produire en concert. C’est confortable d’être pris en charge, de voir toute une équipe faire en sorte que vous vous sentiez à l’aise. Tous les jours, les coutumes sont différentes, les visages changent, votre argent ne vaut rien. Depuis ma première tournée à 15 ans, j’ai passé toute ma vie à voyager dans cette petite bulle. Je ne suis toujours pas lassé par cette existence : je regarde mes cartoons favoris, je me fais quelques parties de jeux vidéos, je regarde le monde qui défile par la fenêtre. Et le plus important de tout : je vis toujours avec ma basse à mes côtés. Pourrais-je être plus heureux ?