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Romeo Elvis, le Belge à contre-courant du rap français

Romeo Elvis, le Belge à contre-courant du rap français

Depuis la récente sortie de son EP Morale 2, le rappeur Roméo Elvis semble prêt à donner une nouvelle direction à son art. La direction ? Celle d’un rap qui n’a pas peur de pratiquer l’autodérision et de se débarrasser des clichés bling. Un rap à fait à l’image de la ville de Roméo Elvis, Bruxelles. Un sandwich libanais en main, il prend le temps de nous raconter sa Belgique, le poids de sa famille assez loin de la street-culture, et même ses années en tant que caissier dans un supermarché.


Sur ton dernier projet Morale 2, tu défends l’image de ta ville de Bruxelles dès le premier morceau. C'était important pour toi?

J'ai l'impression qu’on ne parle pas très bien de Bruxelles en ce moment. Déjà le statut de capitale européenne où toutes les décisions sont prises, ça doit jouer sur cette mauvaise image. Quand une décision est prise au niveau européen et que ça crispe tout le monde, l'Europe entière se met à gueuler : "Bruxelles fait ci”, “Bruxelles fait ça...!", ça a un côté un peu réducteur et aussi culpabilisant. Et puis il y a aussi eu les attentats ces derniers temps, ça a rendu les gens très pessimistes : on nous dit que ça ne va pas, que c'est la crise, que les marchés ferment, que le terrorisme se construit en pleine ville (soupirs)... Ce sont des choses que nous on ne ressent pas en tant que Bruxellois. Donc c'est ce que je voulais faire passer comme message.



Dans toute votre nouvelle génération de rappeurs belges, on sent une volonté de vraiment identifier Bruxelles dans vos textes. On pense à Damso et "Bruxelle Vie", toi et "Bruxelles arrive", Caballero qui cite tout le temps la ville dans ses textes...

Il y a quelque chose qui s'est développé au fil du temps et qu'on n'avait pas avant : c'est la fierté d'être Bruxellois. On a toujours été fiers de ce qu'on était, fiers d'être Belge, mais ça n'avait pas spécialement d'importance. Or depuis quelques années il y a un truc qui s'installe en Belgique, même au delà du rap : on a plein de choses qui marchent en Belgique, je pense aux Diables Rouges en football, Stromae qui représente la Belgique à fond dans le monde... ça nous a créée une confiance. On se dit "En fait c'est cool d'être Belge", et on a commencé à revendiquer. Moi je l’utilise beaucoup pour planter un décor dans mes textes. Mais pour un gars comme Damso utiliser ses racines belges ça sert aussi à montrer au monde que c'est bien là que ça se passe. Et c’est mortel.



On parle d’ailleurs depuis plusieurs années de l’émergence d’une "scène belge" dans le rap. Tu penses que c'est une étiquette ?

C'est assez normal de délimiter. Après, au même titre que je ne saurais pas vraiment dire ce qu’est du rap parisien - alors qu'il y en a un - j'aurais du mal à te dire ce qu'est du rap belge. Mais je crois quand même que ce qui nous réunit tous c'est que dans notre pratique on est super portés sur l’auto-dérision. On a tellement jamais appris à se prendre au sérieux en Belgique qu'on ne le fait pas : on sait ce qu'on vaut et on essaye de montrer le truc le plus humblement possible. On a certes des types plus premier degré dans leur musique comme Hamza ou Damso, mais en interview ils seront humbles. En Belgique, on ne dit pas "je vais baiser le game" tout en étant super premier degré. On a tellement pas l'habitude de ça qu'on reste assez humbles.

Tu viens d'un milieu assez aisé et tu t'es mis au rap assez tard. Est-ce que ça a influencé ta manière d'aborder cette musique ?

Je viens même d'un milieu assez bourgeois en vérité. Mon père est chanteur (Roméo Elvis est le fils de Marka, un chanteur de variété en Belgique, ndlr) et ma mère comédienne, c'est sûr que ma famille m'a influencé. Et comme mon père est relativement connu en Belgique j’ai masqué cette information le plus possible pour que les gens ne fassent d'assimilations douteuses. Pendant un bout de temps ça m’a inquiété de passer pour un "fils de". En même temps ça me faisait mal au cœur de dire aux journalistes que je n'avais pas envie qu'on parle de mes parents, c'était comme si je les reniais publiquement. Aujourd’hui, j’ai rattrapé le temps perdu en parlant de ma famille dans mes textes. Ça les a touché énormément et ça m’a permis de me dire "Voilà Roméo tu assumes totalement qui tu es, et tu peux assumer totalement ton plus grand tabou" qui était vraiment mes parents.

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Tu ne nous a pas dit comment on aborde le rap quand on vient de la bourgeoisie…

Et bien, quand j'ai commencé dans le rap j'avais la tête remplie de tous les clichés qui sont relatifs à cette musique. Pour moi, le rap c'était fait pour les mecs qui ne vont pas bien, ceux qui ont le seum, qui aiment leur maman très profondément, qui parlent de bagarre. Pour en faire partie je pensais qu’il fallait exprimer un cri social et avoir un vrai rapport avec la street pour se faire accepter dans ce milieu… Bref, tous les gros clichés bien ridicules autour de cette musique. Et en m’y mettant en 2011 avec la vague 1995/L’Entourage, je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas que ça. A partir de 2011, le rap a connu assez d’évolutions pour qu’un petit mec comme moi puisse y trouver sa place. Les gens étaient déjà assez tolérants pour de nouvelles choses. Quand je suis en concert, je joue par exemple de la guitare sur scène : des rappeurs de la scène belge qui sont là depuis longtemps m'ont dit qu'il y a dix ans, je me serais fait jeter des tomates à la gueule! Le fait que mon style soit aussi accepté c'est parce qu'on nous en donne la liberté : le rap est super ouvert avec plein d'acteurs différents aujourd'hui. Regarde juste dans le rap belge : Damso, Hamza, moi, JeanJass, Isha, c'est cinq styles différents. C'est trop confortable comme situation ! Les gens se sont pris les jugements premiers dans la gueule avant moi, et je suis arrivé quand le terrain était préparé. C'est ça qui m'a permis d'évoluer dans ma musique.



Avant de faire du rap tu écoutais quoi ?

Jimi Hendrix principalement. Du jazz aussi beaucoup, Duke Ellington, Miles Davis, John Coltrane, Charlie Parker... J'aime pas dire "j'écoute de tout" parce que ça veut rien dire. Personne n'écoute de tout : je n'écoute pas de musique norvégienne, de blues de Madagascar (sourire). Mais j'ai une culture musicale très large.

Tu as été longtemps caissier dans un supermarché. Est-ce que parfois les clients te reconnaissaient en tant que musicien ?

Oh ouais, putain! Je me suis vraiment dit qu'il fallait que je parte parce que ça allait commencer à être bizarre. Bruxelles c'est petit, on se connaît tous donc tous les jours on me reconnaissait à la caisse. J'étais là en rayon avec des filles qui venaient me voir en me disant qu'elles étaient trop fans, je faisais un peu le beau dans ma veste Carrefour, et mon patron arrivait en me disant : "Eh Romeo, t’as fini? Faut que t'aille ranger les raviolis dans les rayons !" C'était un peu gênant quand même (rires).