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Le secret du label Soul Jazz ? Avoir trouvé comment voyager dans le temps

Le secret du label Soul Jazz ? Avoir trouvé comment voyager dans le temps

Soul Jazz Records c’est un label, un magasin de disques, plus de cinq cent albums sortis en désormais 25 ans. Derrière la structure qui a redonné son crédit illimité au délicat métier de « chercheur de pépites musicales oubliées » au début des années 2000, un homme : Stuart Baker. Le secret du succès de ce londonien taciturne et obsessif ? Ne pas croire au concept du temps, ni à celui des frontières.

Pour envisager une sortie à la crise que traverse le milieu du disque, il faut descendre à l'arrêt de métro Tottenham Court Road. Puis s'enfoncer, pendant une dizaine de minutes, dans le quartier londonien de Soho. Ici c’est Broadwick Street, un endroit où Oasis a shooté la pochette de Morning Glory et Jane Birkin a posé, un panier en osier à la main, sous le regard amoureux de Serge Gainsbourg. Aujourd’hui, ceux qui tiennent les murs de cette artère londonienne ont lâché l'esprit bohème. Ils s’appellent Eat (chaîne de restauration rapide mettant en avant une cuisine saine et des produits frais) mais aussi Agent Provocateur (marque de lingerie olé-olé fondée par le fils de Vivienne Westwood et Macolm McLaren). Au milieu de ces deux enseignes parfaitement dans l’air du temps londonien, il reste quand même la boutique Sounds Of The Universe, immédiatement reconnaissable à ses murs de brique orange et rouge sang séché.

Installé depuis 2002, ce magasin de disques neuf et d’occasion est devenu un des emblèmes de ce Londres qui résiste encore à l’uniformisation. Si Sounds Of The Universe écoule du vinyle rare ou pointu par centaines, l'endroit sert surtout de quartier général à Soul Jazz, un des labels préférés de celles et ceux qui demandent à la musique autre chose que des sorties stéréotypées. Derrière un comptoir, des vendeurs aux vraies touches, pas forcément avenantes, de vendeurs de disques. Quand ils se lèvent de leur tabouret, c'est pour déballer des cartons remplis à ras bord de pressages en éditions limitées, ou pour placer un vinyle sur la platine. A ce moment, ils entrent presque en lévitation, le cerveau transformé en sono mondiale. Sounds Of The Universe est un endroit hors du temps. S'il est question de passer des heures à fouiller dans des bacs hyper précis (African Sound, Soul Vintage, Ska & Reggae, Free jazz, Psychedelia, et le plus inouï, Black Revolutionary Sounds), Sounds Of The Universe est la meilleure adresse londonienne possible. Celle où il est possible de repartir avec un enregistrement des discours de la militante des droits civiques Angela Davis, mais aussi avec la dernière marotte du label Soul Jazz.

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Ces jours-ci, la structure fête son vingt-cinquième anniversaire. Pour autant, elle n'a rien prévu de particulier à l’agenda. Rien d’autre que plusieurs compilations grand luxe orientées sur des périodes et des géographies musicales improbables. A cela s’ajouteront quelques beaux livres dûment iconographiés et le dernier né du label Soul Jazz : un ciné-club sur Regent Street pendant lequel sont projetées les pépites oubliées de la période Blaxploitation. Aujourd’hui, le maître des lieux, Stuart Baker, est en pleine discussion avec un vieux pote en veste Fred Perry. Cheveux gris frisé, une longue barbe blanche hirsute, un blouson de sport, une paire de blue jeans et des chaussures de cuir un peu passées, l’homme en impose. Surtout quand il annonce d’une voix caverneuse qu’il ne voit pas l'intérêt de célébrer le premier quart de siècle de son label. « Les anniversaires, c’est fait pour regarder en arrière », évacue-t-il.

Des célébrations bonnes pour les objets à l’identité établie et pas pour son sinueux label, en évolution constante. Ce rapport au temps, qui ne file pas pour Baker comme pour les autres, est central dans la pensée du quinquagénaire. Et donc à l’identité de Soul Jazz, qui se veut un label sans frontières, pointu, et dont le métier reste de creuser dans l'underground passé, présent et futur, avec autant de structures annexes : Strutt Records, Rev' Ola, Light In The Attic, Honest John's, Now Again, Soundway... Leurs points communs ? Des catalogues mettant en avant tout un tas de compilations thématiques. Des rééditions de disques dont le commun des mortels n'a jamais entendu parler. Des belles histoires. Une économie à part, aussi et peut-être même protégée des ravages de la crise. « Un disque Soul Jazz est plus cher à produire que, disons, le dernier Arcade Fire, mais je crois qu'il vaut son prix, relance Stuart Baker derrière sa barbe. Il s'adresse à une clientèle que la musique a délaissée : les puristes, les historiens, pas mal de DJ aussi. Ceux-là ne nous lâchent pas. Ils savent qu'on va leur proposer de la différence. Pour moi, certains mouvements punks, techno ou jazz expliquent la société d'aujourd'hui et d'hier ! »

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Camden Market, les Stones et des moines tibétains

Depuis sa boutique/label, Stuart Baker introduit. « Je suis comme un aspirateur, relance-t-il. J’avale des centaines de disques. Puis j’absorbe toutes les informations possibles autour d’eux, comme une éponge. Et je me charge de suivre le chemin indiqué. Seulement, je vais généralement plus loin qu’une personne normale. On va dire que je suis un peu obsessionnel. » Normal donc que l’obsessionnel vive en famille au-dessus de sa boutique, dans une ancienne salle de répétition des Rolling Stones désormais transformée en petit appartement. A ses côtés, son épouse Angela, qui l’accompagne et le seconde depuis 1991. « Stuart suit tout avec énormément de passion, explique-t-elle, hilare. C'est vraiment le genre d’homme capable d’écouter 400 mauvais albums pour en trouver un seul d’excellent. »

Mais avant de rejoindre la vibration du quartier de Soho, Stuart Baker a été un enfant de la contre-culture anglaise. D’une voix posée, il explique : « Ma mère était institutrice, mon père chauffeur de taxi. Je viens de Bromley, dans le sud de Londres : un vide culturel. Parce qu’adopté, j’ai grandi en me sentant différent des autres. En me sentant ‘autre’. Mais un jour j’ai eu un déclic : vu que je ne sais pas qui je suis, je peux devenir ce que je veux ! » Pendant ses études d'art, le le garçon va se spécialiser dans le cinéma et la vidéo. Puis, très vite, arrive la musique, qui va lui servir à s’extraire de son milieu. « Le punk est arrivé, et c'est là que j'ai commencé à me pencher sur les enjeux politiques derrière tous les disques de cette époque. Quand tu découvres The Clash ou The Slits, tu apprends à refuser l'autorité, à chercher un modèle de culture qui ne soit pas officiel. Quand le punk s'est mis à tourner en rond, je me suis intéressé à la disco, puis, juste après, il y a eu le jazz, le reggae, la grande histoire du rythm & blues. Tout ce qui sonne contre-culturel et métissé, en fait. » À la fin des années 70, Baker collectionne les sorties des labels à la mode dans l’underground anglais. En premier lieu, les beaux disques, ceux qui n'ont pas bradé leur identité visuelle, le fascinent. « Mes références, c'était Rough Trade pour le punk, mais aussi Stiff Records, Studio One, et, évidemment, Factory. L'histoire du label créé par une bande de bras cassés, avec l'illuminé Tony Wilson au milieu, m'a bien plu. Mais rien ne pourrait me transformer en ce genre de personnage flamboyant. Je suis trop calme, trop maniaque du détail ! »

Si les débuts de Soul Jazz se jouent en plein cœur de Camden Market, il faut attendre l’année 2000 pour que l’envie de se domicilier traverse enfin l’esprit de Stuart le maniaque. Cette année, l’homme a donc des envies de Soho et prend le pari risqué d’emprunter « un gros tas de cash » pour acquérir un immeuble entier. C’est aussi à ce moment que le label augmente son catalogue. Deux références pourtant pas évidentes sont censées faire décoller l’aventure Soul Jazz : l'album Nu Yorica Roots : the birth of latin music in New York in the 1960's, puis le premier volume de la collection New Orleans Funk. Livrets ultra documentés, prix oscillant entre 25 et 35 euros, et musique pour puriste (Tito Puente, Ray Barretto, The Meters, Dr John, ce genre-là). « C'est suicidaire, comme geste, non ? » s’inquiètent alors certains amis de Baker. Tous semblent persuadés que Soul Jazz pourrait mettre la clef sous la porte après un coup pareil.

En fait, c'est tout le contraire qui se passe. « Les critiques ont été excellentes. On en a vendu quelques centaines de milliers d'unités, informe Baker. Et il y a eu de la demande en magasin. C'est à ce moment que le nom Soul Jazz a commencé à faire parler de lui. On nous a vus comme une maison de qualité avec une vraie esthétique et des partis pris. » Depuis, tous les produits phares de Soul Jazz creusent cette veine. Du luxueux, de l'historique, du politique aussi. Parmi ses références, la collection des gemmes ska du label Studio One, alias « le Motown de la Jamaïque », le double album Can You Dig It ? (anthologie des meilleures B.O. du courant Blaxploitation), une réédition d'un opus introuvable du quintette jazz Art Ensemble Of Chicago (Les Stances A Sophie), des remises au goût du jour des disques d'ESG ou Arthur Russell. Sur ce catalogue dingue, il y a aussi pas mal de curiosités entre psychédélisme et bossa-nova, comme l'extraordinaire album Tropicalia ou le recueil Freedom, Rhythm & Sound. Le sous-titre de cet album éclaire d'ailleurs sur ce qu'on peut y entendre, et qui définit bien l'identité Soul Jazz : « Du jazz révolutionnaire pour accompagner le mouvement des droits civiques entre 1963 et 1982 ».

Une cérémonie vaudou 

Mais comment s’est réellement construite la différence Soul Jazz ? A entendre Stuart Baker, tout est le produit d'une curiosité et d’une envie de voyager. « Me retrouver un jour dans un Monastère au Tibet, avec devant moi une centaine de moines qui se mettent à chanter, et les enregistrer, c'est extrêmement fort. Quand je vis ça, en direct, je me dis que je n'ai pas la pire vie du monde ! » Aujourd'hui, il n’est pas rare que Stuart Baker fasse un accroc à sa timidité naturelle et se mette à narrer des histoires hallucinantes autour des disques Soul Jazz les plus marquants. Pour preuve, ce récit surnaturel autour d'un album sorti en 2009 : Rara In Haïti : Street Music Of Haïti. Le Rara, c'est le rythme de l'île la plus pauvre du monde, caractérisé par la prédominance de percussions vaudous. Ceux qui ont observé cette tradition en direct disent que seul un « spécialiste du Vaudou » peut diriger cette musique à sa guise. Sinon, les choses tournent mal : zombification, cadavres qui sortent de terre, etc.

Stuart Baker, lui, a des souvenirs assez détendus de son expérience en terre haïtienne : « Mes voyages en Haïti pour capter de la musique vaudou traditionnelle, ça reste mon souvenir le plus marquant de l'aventure Soul Jazz. Nous avions installé un studio en plein air pour enregistrer ces musiciens, et je peux vous jurer que j'ai assisté à des vrais cas de possession. En direct. J'ai vu des gens qui, sous l'emprise de la transe, se sont mis à grimper dans des arbres à toute vitesse. Impressionnant. J'en ai vu d'autres qui, arrivés en haut des arbres, se laissaient tomber à la renverse comme des feuilles ! » Dans un coin de l’appartement de famille, Angela ne perd pas une miette de la conversation. Elle aussi était de l’aventure Haïtienne de son mari du temps où il peaufinait l’enregistrement de Voodoo Drums. « Notre fixeur nous a invité dans un petit village de campagne, raconte-t-elle, gênée. Il y avait une cérémonie vaudou. Je ne m’attendais pas à voir des gens possédés. J’avais tellement peur que je suis partie. Des enfants me faisaient ‘booouh’ pour me faire peur. »

Mais avant d’observer ces expériences surnaturelles, Stuart Baker a dû se lancer dans un véritable travail d’enquêteur sur le terrain. Quand il remonte la piste d’une bonne histoire ou d’une bonne musique, il met en branle une « mini agence de détectives ». « Tu peux te dire que c’est impossible pour toi de comprendre un disque enregistré dans les années 1950 à Haïti si tu n’es pas d’Haïti. Mon but est de détruire cette notion. » Considérant que son statut d’adopté l’affranchit de toute limite, Stuart aimerait que tout le monde puisse s’ouvrir de la même manière. Selon lui, un background culturel ne doit pas conditionner les goûts de quiconque. Ainsi, il défend le concept d’universalité de la musique. Voilà pour Baker l'un des ingrédients qui explique la vigueur de Soul Jazz. « Les mecs qu’on enregistrait n’ont pas dit pourquoi faîtes-vous ça ?’ Ça leur semblait évident. On ne communique pas par la langue ou la culture, on communique par la musique. C’est très utile. Ils n’ont jamais l’impression qu’on vient les voler. »

Le maître du temps

D’autant plus que Soul Jazz paie évidemment des royalties rubis sur l’ongle. Evidemment, les sommes engagées n’ont rien à voir avec ces « grosses avances à la Sony », comme l’appuie Stuart. Elles restent quand même suffisantes pour faire vivre des familles haïtiennes pour plusieurs années. Résultat de ce deal gagnant-gagnant, les proches remercient toujours le label de donner une nouvelle vie à des morceaux de musique oubliés. Cela dit, le contact avec les artistes eux-mêmes peut s’avérer émouvant. Comme exemple, Stuart cite Calcinator, Warm Gun ou 84 Flesh, présents sur la compilation PUNK 45, réunissant des formations françaises méconnues. Ces trois-là et plusieurs autres n’ont dans leur carrière sorti qu’un seul single, entre 77 et 80. Ces carrières éclair, ces lointains souvenirs troubles, Soul Jazz les met à jour. Et Stuart se délecte du processus : « Quand tu parles de leurs vieux disques à certains groupes, ils ont des flash-back. On est allés à Detroit voir Wendell Harrison, qui faisait partie de TRIBE, un groupe de jazz afro des 70's pour re-masteriser un album. On était dans le studio avec lui et je demandais ‘ok, il se passe quoi sur cette chanson ?’ Le mec se souvenait soudainement de tout et décrivait. C’est comme être le maître du temps. » Les derniers mots sont lâchés avec un air ébloui.

Aujourd’hui, la maison de disque compte quinze employés. Un record. Stuart fait peu de profit, mais génère juste assez pour payer tout le monde et enchaîner projet sur projet. Il lui reste dix ans d’emprunt à rembourser. Dix années pour affirmer une certaine réussite sociale dans ce Londres où la flambée des prix de l’immobilier fait dégager familles et clubs underground. Pour autant, ces données suffisent-elles à faire esquisser un sourire sur le visage taciturne du patron de Soul Jazz ? Pas exactement. Au vrai cela le concerne aussi peu que l’anniversaire de son label et c’est encore une histoire de décalage entre le temps réel et le temps véritable. « Un disque est un message d’une autre époque, pose-t-il avec une vibration mystique dans la voix. L’écouter, c’est comme maîtriser le temps. Ça ouvre à l’auditeur une fenêtre sur le Cuba des 60's ou le Nigeria des 70's. Si tu l’écoutes pour la première fois, ça devient aussi une partie intégrante de la culture populaire moderne. C’est aussi actuel qu’Adele ou The Weeknd. C’est comme si tu joues Bach à partir d’une partition. L’esprit de l’auteur pénètre et devient une partie de la culture de XXIe siècle. La culture, c’est les autres. »