JE RECHERCHE
Tel Aviv : dans les entrailles de la scène musicale la plus chaude du monde

Tel Aviv : dans les entrailles de la scène musicale la plus chaude du monde

Beaucoup de choses ont déjà été racontées sur Tel Aviv et sa nouvelle scène électro. La ville et son statut de centre névralgique du clubbing Moyen Oriental a été tour à tour comparée à Miami, Ibiza ou à l’undergound berlinois. Et si la plus grande ville d’Israël était surtout un village ou « un lycée où il faut trouver sa bande » ? C’est en tout cas la thèse qu’accréditent les musiciens et DJ Moscoman, Red Axes et la nouvelle venue la plus prometteuse du moment Noga Erez.


A la fin des années 70, ça s’est passé dans le New York sous double influence punk et disco. Cela a ensuite bifurqué du côté de Manchester à la fin des 80's, au moment où toute une génération de rockeurs découvrait les joies de la dance et du 24 Hour Party People entre les murs du club devenu mythique La Hacienda. Puis, cela a traversé par vagues irrégulières des endroits du monde comme Istanbul, Mexico, Barcelone, Rio, et forcément Berlin. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à penser que le feeling de l’époque musicale se joue en direct des clubs ou sur les microsillons des disques en provenance de Tel Aviv, Israël. Mais pourquoi ici, dans cette ville ? Principalement parce qu’il s’y localise une des scènes musicales les plus excitantes et hétérogènes du monde. Qu’on en juge plutôt : Red Axes, Moscoman, le label Disco Halal, Autarkic, le groupe vocal et bientôt l'explosion rap et techno à froid de la dénommée Noga Erez, physique de mannequin à franges et aspirations à placer tout un tas de messages politiques et sociétaux dans sa musique. Bientôt ? Bientôt ce sera au tour du rock hyper sale et parfois même totalement décadent des The White Screen, alias les « Fat White Family hébreux » et au reggae digital de Miss Red de forcer le barrage. Mais pourquoi ici ? Parce que la musique tel avivienne est intrinsèquement liée à l’esprit israélien.



C’est lors des street parties quasi mensuelles qu’on peut se rendre compte de l’impact de l’électro sur la ville : tous les DJ de Tel Aviv se donnent rendez-vous pour faire danser gratuitement les locaux. Autre preuve que l’électro est dans l’ADN de la ville : pour la deuxième année consécutive le bosniaque Solomun jouera devant des milliers d’israéliens lors du Jour de l’Indépendance de l’État d’Israël. Du chill du bord de mer au bouillonnant centre qui voit éclore cafés et buvettes tous les mètres, Tel Aviv (d)étonne par son unité. « Un pour tous et tous pour un » pourrait en être la devise. Dans ce grand tout, les gens prennent soin les uns des autres et l’électro ne déroge pas à cette règle. Quand une figure locale a la chance de traverser les frontières, ni une ni deux, elle créé un label pour signer ses potes talentueux et leur faire croquer dans la pomme du succès international. Moscoman, DJ et producteur star de cette scène, exilé depuis quelques années à Berlin ne dit pas le contraire : « Si avec ma petite notoriété, je peux aider mes potes israéliens en les signant sur mon label, pourquoi je n’aiderais pas ceux que je considère comme ma famille ? » L’esprit de famille c’est aussi ce qui anime les autres parrains de cette scène, restés à Tel Aviv : le duo Red Axes. Si Red Axes sévit sur I Am A Cliché, label français chapeauté par l’ex-prince de la french touch Cosmo Vitelli, il entend bien faire croquer les potes avec sa propre structure de plus en plus autonome : Garzen Records, « un endroit pour nos déviances particulières ».


Tel Aviv, l’exception mondiale

Aujourd’hui, Red Axes va vivre une de ces journées qu’on pourrait qualifier de « typiquement made in Tel Aviv ». Une journée qui dure, au minimum, 48h, commence généralement à la terrasse d’un petit café situé dans le quartier du souk de HaCarmel où les deux ont leurs habitudes. A peine installés qu'une serveuse les fixe : « Comme d'habitude les mecs ? » Tout le monde acquiesce. Niv Arzi, moitié du duo de producteurs et DJ Red Axes a décidé d’ironiser dès qu'il est question de sa ville et de l'ébullition qui semble l'animer : « Celui qui compare Tel Aviv à Ibiza n’a rien compris à ce qu’il se passe ici ». C’est pourtant la comparaison la plus répandue quand on parle du vivier de l’électro qu’est la capitale culturelle d’Israël. Effectivement, à l’instar de l’île des Baléares, la ville blanche ne dort jamais. Du lundi au dimanche, de 10 heures du matin à tard dans la nuit, les bars et les boîtes sont ouverts, les terrasses grouillent de monde, les gens petits déjeunent dehors ou attrapent un falafel. Il semble que personne ne dorme jamais, ni ne bosse, d’ailleurs. « C’est la seule ville du monde où on applique le ‘No Tomorrow’ à la lettre », explique Moscoman. Pourtant, à en croire Niv, c’est Athènes, la sœur spirituelle de Tel Aviv. « On y retrouve cette atmosphère ‘I don’t give a fuck’, une décontraction méditerranéenne et les gens sont gentils. Peut-être n’ont-ils pas vraiment le choix depuis qu’ils ont subi la crise économique. »



Pour Moscoman, musicalement, le rapprochement le plus logique est Rio de Janeiro. La musique, partout, tout le temps. Le mélange des genres qui rend la ville unique. Être unique, justement, c’est le credo de Tel Aviv. « Il n’y a qu’une poignée de clubs dans toute la ville et pas plus de 5000 personnes qui les fréquentent. À l’échelle de cette ville minuscule, c’est énorme. » Parmi ces quelques institutions de la nuit tel avivienne, il y a pas mal de clubs. Il y a aussi l’immense The Block où les mecs de Red Axes jouent ce jeudi soir, début du week-end israélien. C’est d’ailleurs l’un des rares endroits qui pourrait rappeler Ibiza. Logé dans le sous-sol de la gare centrale, à quelques encablures du quartier métissé de Neve Sha’anan, The Block se déploie dans les entrailles de la ville. Pour y entrer, il faut payer le prix et accepter de perdre quelques dizaines de minutes dans une file d’attente pour le moins conséquente. Il faut ensuite savoir laisser à la porte son téléphone portable et quelques uns de ses effets personnels. Aujourd’hui, c’est un garçon qui a eu la curieuse idée de venir au club avec son husky tenu en laisse et une jeune fille, obligée de laisser son brumisateur entre les mains du personnel de sécurité tout sauf arrangeant, qui vont faire les frais d’une fouille poussée.



Les rumeurs les plus folles courent en permanence sur ce lieu : ce serait une ancienne prison, les fermetures occasionnelles seraient le fait de la Mafia qui aimerait bien avoir la mainmise sur l’endroit. Dans les faits, c’est la boîte où les DJ sont les plus pointus de la région et où l’underground flirte avec l’hipsterisme. À l’intérieur, interdiction de fumer – fait rare pour Tel Aviv où la loi Evin locale a été officieusement rejetée par les autochtones – et impossible d’utiliser son téléphone, tout comme au sulfureux Berghain berlinois. Ici s’arrêtent les similitudes avec les clubs du reste du monde. Parce qu’au Block, tout comme dans le reste de la ville, l’atmosphère reste plus que spéciale. Il est trois heures du mat’ quand Red Axes prend les platines et une impression se fait tenace : les masques vont tomber. Ceux des DJ, d’abord, plutôt introvertis dans la vie civile mais qui se révèlent une fois la nuit tombée, et ceux du public qui n’attend que le début du set du duo pour se lâcher une bonne fois pour toutes. La foule n’a plus aucune retenue et, survoltée, célèbre les enfants du pays. Derrière les platines, Dori Sadovnik et Niv Arzi sont archi concentrés mais souriants. « Le meilleur moment dans ce job, c’est quand on voit les gens danser. Il suffit parfois qu’une note te transporte pour que tu ne touches plus Terre ». Même son de cloche pour Moscoman qui considère cet instant comme l’orgasme suprême du « job le plus cool du monde ».
Les rois du monde

Point commun entre ces trois israéliens itinérants ? Un travail acharné. « Parce qu’on vient d’Israël, les gens attendent de nous des sonorités orientales. Voilà le truc le plus débile qu’on entend », explique Niv. On arrive encore au point de convergence entre Tel Aviv et sa musique électro. Il suffit de se balader dans les rues de la ville pour comprendre la force du mélange. Anglais, hébreu, arabe, russe, français, italien… Ici, les langues et les cultures se rencontrent et se phagocytent. « Qui est encore un ‘sabra’ (israélien pur souche, ndlr) en Israël ? » se marre Noga Erez, dernière révélation de la scène locale. Niv Arzi explique : « Dans un bar, à Tel Aviv, il est presque certain de rencontrer une meuf qui n’a pas la même culture que toi. Une marocaine, une éthiopienne, une irakienne… Si tu sors avec elle, tu vas devoir apprendre ses coutumes, les plats de son pays – ceux que tu vas bouffer chez ses parents. Pour la musique, c’est pareil. Si l’électro israélienne est si pointue, c’est parce qu’elle n’a pas d’existence propre, c’est un mélange de tout ce qui a été ramené des autres pays. »



Des tracks de Moscoman, on dit que c’est un grand bordel musical. Quatre ans après son exil à Berlin « parce que c’est le centre de l’Europe », le producteur et DJ a toujours du mal à définir la Tel Aviv Touch. « Quand j’étais gamin, j’écoutais toutes sortes de musique – de la new wave aux marocains old school. Ce sont toutes ces influences que je fous dans un morceau. » En résulte un nouveau genre de musique, quelque chose de quasi-expérimental, à mi-chemin entre l’absolu et le néant. Quand on l’interroge sur Red Axes, le musicien electro Yuksek frôle l’extase : « C’est simple, la musique de Red Axes, c’est vraiment le truc le plus intéressant qu’on puisse écouter actuellement. Ils ont rénové l’electro. Ils y ont ajouté la tension de la cold wave et plein de petits détails esthétiques super pertinents dans l’époque. Ça me paraît essentiel, leur truc ! »
Faire bouger les lignes

« Il faut bien comprendre que Tel Aviv est une petite ville, tout le monde connaît tout le monde, veut bien théoriser Moscoman. Si un mec fait un nouveau son incroyable, tout le monde est au courant dans la journée ». Noga Erez voit même dans la montée en puissance de cette nouvelle scène israëlienne quelque chose de logiquement géographique : « Disons que dans une ville que l’on peut traverser de bout en bout, à pied, en moins de deux heures, il y a énormément de chances pour que tous les musiciens finissent par se rencontrer, se connaître et parfois même bosser ensemble ». C’est en ça que les lignes se brouillent. Les rockeurs deviennent DJ, les rappeurs s’essaient à l’électro et les métalleux se mettent au ukulélé. D’ailleurs, bien avant d’être les figures de proue du label I’m A Cliché, Niv et Dori avaient monté un groupe de post-punk à Amsterdam. A l’époque, ils s’appelaient Red Cotton et mêlaient la rugosité des riffs de guitare à une électro new-wave. Une fois revenus sur leur Terre Promise après avoir beaucoup écumé les clubs alternatifs de Hollande, ils ont changé de nom mais pas vraiment d’approche musicale. Résultat : aujourd’hui les « petits frères » de Red Axes affirment encore plus cette envie de ne surtout pas évoluer dans un genre musical unique. La preuve avec les sœurs yéménites de A-WA ou le groupe Balkan Beat Box dont le succès a été fracassant, en France notamment, et dont le genre reste encore à définir. « On a pas vraiment l’impression de faire un truc si fou que ça, avoue franchement Dori Sadovnik, quand les médias nous qualifient faisant partie ‘de la nouvelle scène’, ça nous fait rire ». Si aux yeux du monde, Tel Aviv est le nouvel Eldorado de l’électro, ce n’est pas vraiment une grande nouvelle pour les locaux.



Mais peut-être que les choses vont encore s'accélérer quand Noga Erez aura sorti son premier disque radical et chic. Le débarquement est prévu pour le 2 juin. Noga Erez est le nouvel ovni de la scène tel avivienne. Visage féminin qui cache un duo de virtuoses, Noga est la révélation de l’année du pays. Celle que les sites et magazines branchés commencent à comparer à M.I.A. Rien que ça. Avec son « partenaire » Ori Rousso, elle s’est enfermée des mois pour travailler sur un album unique. Pour Noga, donc, « le monde de la musique n’est qu’un vaste lycée : il faut trouver sa bande ». Exilée de Tel Aviv pour vivre dans une petite ville à 30 minutes en voiture, elle n’a pas su trouver la sienne. Pas vraiment électro, pas tout à fait pop, c’est en eaux troubles qu’elle a composé ce disque. Et elle l’a lâché, un peu au pif. Noga n’a pas su s’identifier à un genre de son pays de naissance alors, comme les autres, elle a créé le sien. « Quand tu composes des trucs qui te font kiffer mais que t’es seule dans ton studio, tu ne sais pas si ce que tu fais va plaire à quelqu’un d’autre qu’à ta mère. » Son premier single « Dance While You Shoot » l’a propulsé sur le devant de la scène européenne mettant tout le monde d’accord. Elle aussi forme un sourire entendu quand on la questionne sur cette « nouvelle scène de Tel Aviv ». « Rien n’est nouveau mais tout se transforme, dit-elle. Ce qui fait que la ville est en permanente mutation, c’est qu’on ne pense pas à demain. La musique ne fait pas exception, il suffit de détourner l’oreille quelques minutes et un mec a déjà inventé un nouveau son. » Ce qui se joue à Tel Aviv depuis quelques années ne fait que commencer.