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"93 Empire" : on était au retour impérial de Sofiane à Bobigny

"93 Empire" : on était au retour impérial de Sofiane à Bobigny

Un mois après son intervention remarquée lors d'une manifestation en soutien à Théo à Bobigny, Sofiane revenait livrer un concert dans cette même ville de Seine-Saint-Denis. Récit d'une soirée pas comme les autres en compagnie du rappeur de Blanc-Mesnil et les organisateurs de la marche de Bobigny. Seine Saint Denis Style pas mort. 


Il est 21h devant la salle de concert du Canal 93. En ce soir du 17 mars, à l'intérieur, Jok'Air, rappeur du treizième arrondissement de Paris, fait ses preuves. Sa prestation est pleine d'énergie, ses refrains pleins d'enthousiasme juvénile. Mais à l'extérieur, certains ne sont pas convaincus. C'est un peu léger, disent-ils. Car ce soir, ils sont venus voir un rappeur pur jus, un cracheur. L'homme s'appelle donc Sofiane. Tout juste auréolé d'un disque d'or, il est un peu de retour à la maison, dans cette Seine-Saint-Denis qu'il célèbre dans son tube « 93 Empire ». Plus précisément, il est de retour dans la ville qui l'a révélé aux yeux des médias généralistes alors qu'il prenait part, premier rang, aux manifestations de soutien à Théo, ce jeune qu'un policier d'Aulnay-sous-Bois est soupçonné d'avoir violé début février. Ce soir, l'excitation est palpable, car Sofiane est de retour à Bobigny.



Une heure plus tard, Sofiane vient enfin libérer le Canal 93. Sur le beat de « Fais le Mouv' », le rappeur déboule sur scène comme un canon. Il ne faut pas plus de quelques secondes pour que se lancent les premiers pogos : « Prends le pomp', prends le pomp' / Fais le mouv', fais le mouv' ». Sofiane enchaîne les morceaux extraits de son album #JeSuisPasséChezSo qui culminent tous à plusieurs millions de vues sur YouTube. Ses refrains terriblement efficaces comme celui de « Ma cité a craqué » sont repris en chœur par le public. Certains viennent de loin, comme ces deux jeunes hommes de Trappes qui se demandent s'ils vont bien choper leur dernier train. D'autres, comme Issa et Yanis, sont des locaux. Ce sont eux qui avaient lancé sur internet les germes du rassemblement pour Théo devant le Tribunal de Bobigny en février dernier. Naturellement, cette soirée est très spéciale à leurs yeux, un mois après avoir vu le rappeur tenter de calmer le jeu entre les manifestants et les forces de l'ordre. « Il était à côté de nous quand des policiers ont commencé à faire des gestes obscènes en direction des jeunes, nous raconte Issa, 18 ans. Ça chauffait un peu mais Fian-so nous a fait comprendre que toute la France nous regardait, qu'il ne fallait pas donner une mauvaise image. »



Yanis poursuit. « C'est normal qu'on n'ait pas confiance en la police, ajoute cet étudiant en histoire. A Bobigny, en bas de chez moi, j'ai vu des pères de famille se faire gazer, se faire ruer de coups. Et Fian-so, il sait ce qu'on vit, c'est un mec de chez nous, du 93. Il était dans la foule avec nous, ça fait plaisir de voir un artiste encore dans le ter-ter. Et célébrer son disque d'Or ici à Bobigny, c'est fou, c'est un message de réussite. D'ailleurs ça fait longtemps que j'ai pas vu une telle ambiance ici ! » Paradoxalement, c'est sur l'une des chansons les plus mélodiques de Sofiane que cette ambiance trouve son apogée : enveloppé d'un  beat éléctro-pop, pour le moins conséquent, « Tout le monde s'en fout » draine en effet tout le Canal 93. Pas avare en efforts, Sofiane continue encore pour quelques morceaux son impressionnante performance de vigueur, de technique et de classe.



Sur scène, pas de mention de Théo. Mais quelques minutes après le concert, la porte de la star de la soirée s'ouvre à Issa et Yanis. On les accompagne. Malgré la débauche d'énergie, Sofiane a toujours l'air en pleine forme. Autour de l'homme, une quinzaine de proches tapent la discute parfois bruyamment, mais toujours dans un esprit de camaraderie bon enfant : « Ils pensaient pas qu'ils allaient retourner la France comme ça, hein ? » dit-il de ses deux invités du soir. « Mais ils l'ont fait, respect à eux ». Pour Sofiane aussi le concert du soir était spécial, pourtant placé une semaine après son triomphe parisien sur la scène du très branché Nouveau Casino. Si le Canal 93 ressemble davantage à une grande MJC de quartier, le symbole de Bobigny était évidemment impossible à esquiver. « C'est ma date du 93, donc c'est touchant, c'est rassembleur, admet-il. J'ai une histoire particulière avec Bobigny, j'y ai souvent traîné, que ce soit à L'Abreuvoir, L’Étoile, Berlioz et toutes les autres cités de la ville. C'est sur mes terres ». Quant à la manif' pour Théo, le rappeur préfère la jouer volontairement profil bas  : « Je voulais juste voir ce qui se passait, faire un tour, et tout le monde m'a sauté dessus, je n'avais pas prévu d'être autant reconnu ! Et au moment où ça commençait à chauffer, j'ai juste essayé d'assumer mon rôle du mieux que je peux, en simple être humain ». On peut déclarer l'existence de l'Empire du 93 et, comme Sofiane, refuser le titre d'Empereur de cette parcelle d’île-de-France.