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Fusillade, FBI et radios piratées : l’histoire folle du hit « Fuck Donald Trump » de YG

S’il est devenu à la mode, aux Etats-Unis, de déverser sa bile sur Donald Trump, un homme n’a pas attendu l’élection pour faire son devoir : début avril 2016, le rappeur californien YG dévoile le morceau « Fuck Donald Trump » en compagnie de Nipsey Hussle. Un « hymne de la rue » qui a connu bien des péripéties. Ceux qui les ont vécues racontent.

Mi-janvier 2017, un vent d’inquiétude souffle dans l’équipe de Donald Trump. Élu contre toute attente, le nouveau président des États-Unis peine à convaincre le moindre musicien de renom de venir jouer au pied du Capitole pour son inauguration. Elton John, Moby, 2 Chainz, Céline Dion, Kiss… tous ont décliné l’invitation. Tous, sauf un. Cinq jours avant la cérémonie, le rappeur californien YG annonce en sur Twitter sa candidature pour participer à l’événement. Une porte de sortie pour l’équipe Trump ? Pas forcément. YG réclame en effet quatre millions de dollars pour jouer un seul titre, « FDT ». « FDT » pour « Fuck Donald Trump ». Retweeté plus de 80 000 fois, son message marque l’apogée des innombrables provocations du gangsta-rappeur californien à l’encontre du président. Quelques semaines plus tôt, YG invitait déjà des spectateurs à monter sur scène armés d’une batte de base-ball pour éclater une piñata à l’effigie de Trump, tandis qu’une distribution de donuts « Fuck Donald Trump » était organisée par le rappeur dans son quartier de Compton le jour de l’élection.

Au regard de son parcours, l’activisme actuel de Kheenon Jackson, alias YG (pour « Young Gangster »), peut surprendre : révélé en 2009, le natif de Compton s’est fait connaître en Californie pour ses titres nihilistes vantant les généreux fessiers des danseuses de strip-clubs, à l’image de son tube au nom équivoque « Left Right ». Rapidement, le rookie attire l’œil d’un producteur mythique de Los Angeles, DJ Mustard. Ensemble, ils accouchent de My Krazy Life (2014), un premier album respectant parfaitement les trois préceptes de YG : flingues, filles et fêtes. Comment celui qui arrosait les strippeuses de champagne s’est-il mis en tête d’attaquer le leader du monde libre ?

Une partie de la réponse se trouve certainement dans la nuit du 12 au 13 juin 2015 : ce soir là, YG planche sur son deuxième album, enfermé dans le studio de DJ Mustard au nord de Los Angeles. DJ Swish, qui a produit une bonne partie du disque, se trouve sur place : « C’était la première fois que je me rendais au studio pour lui faire écouter une série de beats. Et à un moment, YG est sorti faire un truc dehors, se rappelle-t-il aujourd’hui. Mais il n’est jamais revenu ». Tandis que Swish et les autres attendent dans le studio, une fusillade éclate à l’extérieur. « Il y a eu beaucoup de coups de feu. J’étais nerveux parce que j’étais bloqué à l’intérieur alors que tout se passait dehors, je me sentais inutile » continue le jeune producteur.

Il apprendra par le suite que YG vient d’être la cible d’une tentative d’assassinat. Une seule balle l’atteindra, le blessant au niveau de la hanche. Mais il semble que l’événement ne le touchera pas que dans sa chair, puisque dès le lendemain, le rappeur sort de l’hôpital, et retourne en studio pour enregistrer le titre « Who Shot Me ? » en compagnie de DJ Swish. « Personne ne sait vraiment ce qu’il s’est passé dans sa tête après sa fusillade, explique aujourd’hui DJ Swish. C’est comme s’il était devenu paranoïaque ». YG décide alors d’engager un garde du corps. Et entame peut-être une crise de conscience.

“Je ne pensais pas que Trump irait aussi loin”

D’autant que trois jours à peine après la fusillade, un célèbre homme d’affaires new-yorkais annonçait sa candidature en s’en prenant lourdement aux immigrés mexicains. Si au départ personne ne le prend encore au sérieux, Donald Trump enchaîne les déclarations fracassantes dans de grands rallyes aux quatre coins du pays. Il caracole en tête des sondages à la primaire du Parti Républicain, attise les tensions raciales. Et des débordements surviennent : le 29 février 2016, le pays s’émeut lorsque trente étudiants noirs américains sont évacués par l’équipe de sécurité de Trump lors d’un discours du candidat en Géorgie.

Depuis la Californie, YG découvre la nouvelle à la télévision. « Je ne pensais pas que Trump irait aussi loin, donc je n’y faisais pas attention. Et puis il y a eu tous ces problèmes avec les étudiants noirs américains dans des rallies » raconte-t-il à Billboard. Parallèlement, le californien évoque depuis un certain temps la possibilité de réaliser un morceau intitulé « Fuck Donald Trump » avec son ami Nipsey Hussle. Les deux rappeurs vont alors s’enfermer en studio quelques jours plus tard pour donner naissance au titre. Le réalisateur de clips Austin Simkins, présent au moment de l’enregistrement, se rappelle : « Il y avait une énergie différente, bien plus passionnelle. Je les voyais les deux dans la cabine, le regard qu’ils avaient, les paroles qu’ils rappaient… tout était hyper rapide, facile ».

Le duo souhaite ensuite marquer le coup avec un clip. Austin Simkins est placé aux manettes. Le concept ? Pas de concept. « On voulait faire quelque chose de différent, explique Simkins. Il fallait ça soit juste sauvage, authentique. Donc on est allés tourner dans la rue sans aucune préparation ». En ce 3 avril 2016, à chaque étape, YG indique la position du crew sur son compte Instagram afin que ses fans les rejoignent. « C’était un moment vraiment spécial, ou tout le monde se mélangeait : les Bloods, les Crips (deux gangs de la ville, ndlr), les Mexicains… On était au final tous dans le même bateau » ajoute Simkins, extatique.

Les premières images sont enregistrées sur Fairfax Avenue, au nord de la Cité des Anges. Et les forces de l’ordre ne tardent pas à débarquer. « On ne faisait rien de mal, il n’y avait aucune violence ou vandalisme, on marchait juste dans la rue en exprimant notre opinion, affirme Simkins. Mais comme le sujet était sensible, ils ont pris ça comme une menace ». La bande part alors en direction de Crenshaw Boulevard à Inglewood, juste à côté de l’aéroport de la ville. Et la police de débarquer à nouveau. « Il y avait quatre hélicoptères dans le ciel comme on le voit dans le clip, quarante voitures de police… et c’était retransmis en direct sur la chaîne locale KTLA ».

Finalement c’est sur le troisième lieu de tournage à Compton que la police mettra fin à la petite sauterie. Pensant avoir affaire à une manifestation sauvage, les forces de l’ordre dispersent la foule à coups de tasers et effectuent des contrôles. « Les policiers arrivaient à chaque fois qu’on avait fini de tourner. Et pour les contrôles, j’avais planqué ma caméra dans le coffre d’une voiture et mis ma carte mémoire dans une de mes chaussettes » crâne Simkins. Un petit tour efficace : YG et Nipsey Hussle disposent maintenant d’assez d’images pour faire un clip, et enfin sortir leur morceau.

YG sur écoute

Le 18 avril 2016, le clip du brûlot de YG est finalement mis en ligne sur YouTube. Presque aussitôt, le message explicite qu’il véhicule fait le tour de la toile, relayé par les blogs spécialisés et certains médias généralistes. À tel point que seulement quelques jours après la diffusion du morceau, le label de YG aurait reçu un coup de fil pour le moins inhabituel. Dans une interview accordée au site TMZ, en réponse à une question sur les réactions négatives suscitées par le morceau, YG explique avoir eu affaire à des agents du FBI pas franchement conciliants, qui auraient demandé un droit de regard sur l’album du natif de Compton.

Visiblement, les menaces à l’encontre du futur président passent mal. Et à ce jeu-là, YG n’hésite pas à y aller franco, avec des lyrics comme : « Fais un meeting à L.A et on te tombera dessus / Rien à foutre, on te fera subir le même sort que Rodney King », « Tous les négros dans le quartiers veulent te tabasser » voire même « Je suis surpris qu’El Chapo n’ait pas essayé de te tuer et que Nation of Islam n’ait pas essayé de te trouver ». Plus largement, on se rappelle aussi de N.W.A ayant affaire au F.B.I après la sortie de « Fuck the Police », de l’album Cop Killer de Body Count copieusement censuré à sa sortie ou plus simplement du suivi régulier qu’exerce la police et le FBI sur ce qui se fait dans le rap aux Etats-Unis.

Conséquence directe de ce coup de fil du FBI, la sortie de l’album Still Brazy de YG est considérablement retardée. Dans une interview radio avec DJ Whoo Kid, le rappeur revient sur les événements : « Les services secrets ont appelé Universal et leur ont dit : ‘Envoyez nous les textes de l’album de YG, nous voulons voir de quoi il parle’. Ils ont revérifié tout l’album. C’est pour ça que sur la version album de ‘FDT’, il y a des passages vocaux de la chanson qui ont été coupés. Pareil pour le morceau suivant ‘Blacks & Browns’ où Sad Boy balance un couplet dans lequel il lâche aussi quelques merdes sur Donald Trump. Les services secrets ont entendu ça et nous avions le choix de changer le texte ou de le couper. Nous avons donc ajouté un son parasite au dessus des lyrics en question. »

Il n’empêche, censuré ou pas, Still Brazy touche sa cible en plein cœur. Dès sa sortie en juin 2016, la critique acclame ce disque rempli du fuel le plus combustible possible. Rapidement, on voit en YG la version gangster du good kid Kendrick Lamar, à qui il place d’ailleurs une flèche discrète : « I’m the only one who made it out the West without Dre ». Au fil des morceaux de Still Brazy, le rappeur revient sur sa vie de lascar affilié au gang des Bloods (« Twist My Fingaz »), sa haine viscérale contre la police et ses bavures (« Police Get Away With Murder ») et sa paranoïa de malfrat pris dans les fusillades de son quartier (« Who Shot Me ? »).

YG héros ? Pas sûr.

Entre temps, l’Amérique a changé. Alors que « FDT » était dirigé contre un candidat à l’époque perçu comme incapable de remporter l’élection, la victoire de Trump a donné au morceau une envergure nouvelle. Dorénavant, YG devient d’un coup l’auteur d’un brûlot tout droit dirigé contre le président des États-Unis. Dès le lendemain de l’élection, « FDT » est aussitôt repris dans tout le pays, devenant un peu malgré lui le cri de ralliement d’une partie de l’Amérique résistante. En parallèle, des internautes rendent le morceau viral, en faisant circuler des mèmes comme cette improbable vidéo d’Obama rappant le texte de YG.

Mais surtout, comme le morceau est interdit sur la plupart des grosses radio à cause du mot « fuck » répété en boucle, certains hackers trouvent le moyen de catapulter le tube de YG sur les ondes américaines. Dans les états traditionnellement conservateurs de la Caroline du Sud, du Tennessee, de l’Indiana, du Kentucky et du Texas, des stations de radio locales sont piratées pour diffuser en boucle le fameux morceau, obligeant leurs directeurs à se confondre ensuite en excuses auprès de leur public. Certaines radios, comme We 96.3, décident quant à elles de passer volontairement « FDT » une heure par jour durant toute la semaine d’investiture de Donald Trump.

Dès lors, il est clair que la révolte anti-Trump tient là son chant de guerre pour les années à venir. Alors YG, nouveau héros du rap politique ? Pas vraiment. Aux dernières nouvelles, le lascar se prélassait en costume blanc et lunettes de soleil au volant d’une luxueuse décapotable. Sur la banquette arrière, pas de mégaphone ni de cocktail Molotov. Juste une Mariah Carey lascive étendue de tout son long. Retour à la normale.