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"The Monitor" de Titus Andronicus est le plus grand disque punk du XXIe siècle

"The Monitor" de Titus Andronicus est le plus grand disque punk du XXIe siècle

En 2010, Titus Andronicus, groupe du New Jersey mené par l’intense et cultivé Patrick Strikles dégainait The Monitor, disque de rock majeur passé sous les radars en France. Punk de caniveau, passages de cornemuses et références à la Guerre de Sécession, voilà le programme. Derrière ce disque, l’histoire d’une mise en scène électrique de la gangrène rongeant l’Amérique, mais aussi celle d’une vraie « Déclaration d’Indépendance ».


S'il est possible de quitter le New Jersey, le New Jersey ne vous quitte jamais vraiment. C'est l'une des leçons tirées par Patrick Stickles, leader de Titus Andronicus, sur son deuxième album, The Monitor. Dans l'autobiographique « A More Perfect Union », qui ouvre l'album et pose les bases de « l'histoire », le protagoniste, un petit gars mal dégrossi du New Jersey, délaisse les paysages de son adolescence, les Pine Barrens et ses vastes étendues de conifères, le Riverfront Stadium de l'équipe de base-ball des Newark Bears. Direction Boston la sophistiquée, la bourgeoise. Pourtant, dès le deuxième morceau « Titus Andronicus Forever », Stickles s'aperçoit que ses démons ont fait le voyage avec lui. L'histoire prend alors un tournant imprévu.



Plutôt que de se lamenter sur son sort et histoire de mettre en scène son combat contre la maladie mentale qui le ronge (un mélange jamais nommé de dépression, d'ennui, de haine de soi et de doute existentiel) Patrick Stickles s'est choisi un théâtre inattendu : la Guerre de Sécession Américaine. Il sent « the enemy » pointer le bout de son fusil sur lui. Des extraits de discours du XIXe siècle sont récités. Des cornemuses saturées beuglent dans tous les sens. Pendant les deux-tiers de l'album, Stickles laboure le champ de bataille de son conflit intérieur dans une épopée chaotique et excessive, qui utilise le conflit fondateur de l'Amérique moderne comme métaphore des dangers et des épreuves, des victoires et scènes de liesse qui rythment la vie moderne.

Les intentions de The Monitor sont résumées dans le cri de ralliement patriotique « A More Perfect Union » (un extrait du préambule de la Constitution Américaine) qui s'ouvre et se ferme sur deux déclarations anti-esclavagistes. Entre les deux extraits, un chaos où s'entrechoquent le punk de caniveau des Pogues, des cornemuses, un verbe à la Springsteen, un spleen hérité du groupe culte The Replacements, dans un morceau qui donne tour à tour envie de danser, hurler, communier, tout brûler. Un registre duquel Titus Andronicus ne se détournera pas, et ce jusqu'à la fin de son voyage initiatique raté, marqué par un retour dans le New Jersey la queue entre les jambes, où Stickles reprend ses vieilles habitudes de post-ado dysfonctionnel. Plus largement, The Monitor, c'est soixante-cinq minutes de symphonie punk, avec une demi-douzaine de trames, des chansons en poupées russes, des violons débraillés, une franchise brutale dans les paroles, cinq chansons de plus de sept minutes, et un appel au meurtre à peine déguisé. Sans oublier ce foutu thème de la Guerre de Sécession.



Titus Andronicus a accouché non seulement de l'un des disques les plus ambitieux de la décennie de l'underground américain, mais aussi de l'un des plus marquants, avec plus de 50.000 unités écoulées. Il serait facile de disqualifier The Monitor comme un album-concept sur la Guerre de Sécession. Le principe de conflit ouvert face à un ennemi de l'intérieur lui sert surtout d'écho à « sa » propre guerre, contre un antagoniste qu'il désigne comme « the enemy » tout le long du disque. La plus grande force de Stickles sur The Monitor est de parvenir à évoquer les sujets les plus personnels tout en les faisant résonner à l'échelle de l'Amérique, et vice versa. D'ailleurs, lors de la tournée de Titus Andronicus en soutien de l'album, le groupe déployait chaque soir un drapeau américain sur scène, entre deux « Rally around the flag, rally around the flag, rally around the flag boys » tirés de « A More Perfect Union ». « Quelques articles nous ont accusé de nous foutre de la gueule de l'Amérique dans nos chansons, explique Patrick Stickles. Mais non : je suis formellement convaincu que l'Amérique est le plus grand pays qui ait jamais existé. Même si nous avons notre lot de problèmes, nous avons les meilleures idées. Nous avons produit de magnifiques documents, comme la Déclaration d'Indépendance ou la Constitution. »



Avec « A More Perfect Union », The Monitor débute sur un extrait de discours de l'ancien président américain Abraham Lincoln datant de 1837, époque où celui-ci n'était encore qu'un simple avocat de l'Illinois : « If destruction be our lot, we must ourselves be its author and finisher. As a nation of freemen, we must live through all time or die by suicide. » Traduction : « Si nous devons disparaître un jour, nous en serons nous-mêmes les auteurs et les perpétrateurs. En tant que nation d'hommes libres, nous devons vivre pour l'éternité ou nous mourrons par suicide ». Ce discours sur l'ennemi intérieur et la gangrène qui ronge l'Amérique, baptisé par la suite « Lyceum Address », posera les bases intellectuelles de la présidence de Lincoln, synonyme de victoire du camp abolitionniste.



Surtout, ce discours résonne encore, presque trois siècles plus tard, dans un pays qui n'a peut-être jamais été aussi divisé que depuis cette période, avec l'accession au pouvoir de Donald Trump, la propagation des théories du complot et la résurgence de groupuscules néo-nazis au pays de la Statue de la Liberté. Malgré les fréquents regards dans le rétroviseur du disque, l'Amérique de The Monitor est bien une Amérique contemporaine, celle de la crise des subprimes, des plaies ouvertes par l'ère Bush, des déceptions amenées par la présidence de Barack Obama. Cette même Amérique qui a vu mécaniquement émerger deux mouvements populaires que tout oppose : l'ultra-conservateur Tea Party et le plus progressiste Occupy Wall Street. Deux nouvelles visions radicalement différentes de l'Amérique.

Et le rôle de la musique, dans tout ça ? Stickles, qui balaie d'un revers de la main toute possibilité d'un « sauvetage » de son pays par la musique, a ouvertement tenté, avec The Monitor, de formuler les contours d'une sorte de patriotisme punk, progressiste, premier degré, à une époque où cela représentait l'exact opposé du « cool » dans un microcosme rock indé arty et sophistiqué. « Les gens veulent juste de l'évasion ! Ils veulent que les artistes leur disent que rien ne compte du moment qu'on continue à danser, rationalise Stickles. Le rock indé actuel a pour effet d'anesthésier tout le monde dans une espèce de zone neutre ou rien n'a d'importance, ce n'est qu'une version à petit budget de ce que font les grosses stars. On voit beaucoup ça à New York, où un endroit comme le Shea Stadium servait de lieu de rencontre à une communauté avec ses valeurs, et qui mettait en valeur certains comportements plutôt que d'autres. Ils voulaient améliorer la communauté, ont mis toute leur énergie à son service. »



Un thème que l'on retrouve dans l'extrait sonore qui conclut « A More Perfect Union ». Sur celui-ci, un homme prend la parole, implacable, et déclame : « I will be as harsh as truth and as uncompromising as justice… I will not retreat a single inch and I will be heard » (« je serai aussi impitoyable que la vérité et aussi intransigeant que la justice... je ne reculerai pas d'un pouce et je me ferai entendre »). Affirmation de soi, ou redéfinition de l'éthique punk selon Titus Andronicus ? Ni l'un, ni l'autre : le texte date là encore de 1834, et son auteur, William Lloyd Garrison, l'avait conçu comme un hymne patriote et abolitionniste. « Ce que nous voulons faire, avec ce groupe, c'est de se réclamer d'une forme de patriotisme, de montrer qu'il est acceptable pour des jeunes marginaux d'être fiers de leur pays, expliquait Amy Klein, ancienne guitariste et violoniste de Titus Andronicus, en marge de la sortie de l'album. Et si ce n'est pas pour les actions actuelles ou passées de nos gouvernements, alors que ce soit pour les idéaux défendus par l'Amérique. Notre génération grandit à une époque où la droite possède le monopole du patriotisme, de la définition de ce qui est américain ou non ».

Dans cette Amérique à nouveau divisée, Titus Andronicus a choisi son camp : celui du progressisme. Fin 2011, Patrick Stickles a publié un texte sur le blog de Titus Andronicus afin d'expliquer les raisons de sa participation à un concert de soutien à Occupy Wall Street : « PARCE QUE notre belle Déclaration d'Indépendance et notre Constitution sacrée ont été traînées dans la boue par ceux qui ont juré de les protéger / PARCE QUE l'Amérique nous a fait la promesse, via nos Pères Fondateurs, que chacun aurait sa chance / PARCE QUE dans cette Amérique qu'on nous a promis, il ne devrait pas y avoir de limite à l'élévation par le travail, la discipline, et l'ingéniosité ». Un post qui fait écho à la chanson « Four Score and Seven » de The Monitor, où Stickles hurle à une dizaine de reprises que « it's still us against them ». Avant de conclure, dépité, « and they're winning ».



Depuis ces prises de parole de Stickles, « ils » ont effectivement gagné. Le Tea Party a propulsé Donald Trump à la Maison Blanche. Occupy Wall Street a fini par s'évaporer, même si les résurgences du mouvement ont failli damer le pion à Hillary Clinton en soutenant le sénateur Bernie Sanders lors de la primaire du Parti Démocrate. Une première bataille perdue, mais l'âme de l'Amérique reste à prendre. Quant à l'âme de Patrick Stickles, le succès de The Monitor a failli en avoir raison, après le relatif échec de son successeur, Local Business. Moins ambitieux, plus personnel, mais toujours aussi radical dans l'intention, il ne s'est écoulé « qu'à » 20.000 exemplaires. Plus que ça, tout le monde lui parlait encore de The Monitor. Un nouvel ennemi intérieur ? « Très égoïstement, je veux croire que les gens aimaient le mec que je suis aujourd'hui, pas le gamin de 23 ans qui a écrit The Monitor en 2009, explique-t-il. Je ne pouvais pas avoir cette pression de 'faire mieux' sur les épaules. »



Au printemps 2015, lors de la sortie de son quatrième et dernier album en date, Stickles développait le contexte. « Depuis un an, ça va. Mais après la sortie de Local Business, j'ai vécu une période désastreuse, à rester enfermé dans ma chambre jusque six mois d'affilée. » Forcément, le quatrième et dernier album en date de Titus Andronicus, The Most Lamentable Tragedy, devait aller encore plus loin : ce « rock opéra » en cinq actes compte 28 morceaux, dure plus d'une heure et demie, et livre les meilleures chansons de Stickles depuis The Monitor. Il y aborde encore plus frontalement ses problèmes psychiques. Une manière de se défaire pour de bon d'un album-boulet ? Pas forcément, à l'en croire. « J'ai enfin été diagnostiqué : depuis le début, je souffrais de troubles maniaco-dépressifs. » Encore et toujours la même problématique. Qu'il s'agisse d'esclavagistes du Sud, du Tea Party, du rock indé ou de troubles bipolaires : nommer l'ennemi.