Music par La rédaction 13.03.2017

Comment Slow Joe, vagabond et « Elvis de Goa », est devenu la mascotte de Lyon

Comment Slow Joe, vagabond et "Elvis de Goa", est devenu la mascotte de Lyon

Il y a moins d’un an, Joseph Rocha, alias Slow Joe, mourait à 73 ans, à Lyon. Aujourd’hui son groupe, Slow Joe & The Ginger Accident, sort un album posthume. L’occasion de raconter l’histoire d’un crooner de Goa demi clochard devenu presque star du rock à l’âge où la plupart prennent leur retraite. Celle qui a fait de Slow Joe l’emblème de la place Sathonay à Lyon.


Au fronton de la mairie du 1er arrondissement de Lyon trône le portrait d’un vieil indien, campé en icône religieuse. Lunettes à verres fumées, cheveux plaqués à l’arrière et rides creusant un visage couleur caramel. C’est à l’initiative du guitariste Jean-Pierre « JiPé » Bouchard et mis en pratique par la Maire d’arrondissement, Nathalie Perrin-Gilbert, que cette peinture murale réalisée par le street artist lyonnais Don Mateo a été commandée. Pour celle qui se bat contre la politique de hausse des loyers mise en œuvre par le Maire de Lyon, Gérard Collomb (capable de qualifier ce 1er arrondissement insoumis à la loi du marché de « Bronx underground qu’il faut nettoyer ») il y a là une certaine logique à cet hommage. Dans une salle de réunion sans faste ni dorure du premier étage de sa mairie, l’élue « citoyenne » à la chevelure sombre presque gothique farfouille dans une armoire. Elle met la main sur un livret d’une cinquantaine de pages. Titre de l’ouvrage : Mon Lieu Secret. Dedans, une quarantaine de portraits de Lyonnais pris en photo dans leur endroit favori de la capitale des Gaules dont… le vieil indien. Sur le cliché, il apparaît en chemise blanche froissée et feutre mou, devant les arbres du parc de la place Sathonay. A côté du portrait, juste une phrase : « D’ici tout rayonne, mieux encore qu’à Goa. I will walk the rest of the miles ». La déclaration est signée « Slow Joe », surnom de notre vieil indien au visage buriné par les années d’excès en tout genre et par le blues, le vrai. Nathalie Perrin-Gilbert referme le livret, visiblement émue : « Apprendre la disparition de Slow Joe, ça m’a touché, bien sûr. Je l’avais croisé plusieurs fois sur la place. Sa silhouette, son regard vous interpellaient. Maintenant, pour être honnête, je n’ai jamais osé lui parler. Je savais qu’il était musicien. Ça me rassurait juste de le voir tous les jours quasiment au même endroit. Ce sont aussi ces gens que l’on croise tout le temps sans les connaître qui font un quartier ».

fullsizerender-1

Mais pourquoi s’intéresser autant à un vénérable crooner fondu de rock et de vocalises jazz à la Nat King Cole ayant sorti son premier disque à l’âge de 68 ans, après des années d’errance entre Bombay, Delhi et Goa ? Dans un coin de la place Sathonay, Jean-Claude, cantonnier depuis trente huit ans et très proche du crooner, murmure : « Joe était vraiment devenu la mascotte de notre quartier ». Vrai. L’héritage de Slow Joe peut être désormais perçu comme un symbole de ce quartier. Un talisman capable de protéger contre les ravages de la gentrification, dans ce quartier situé en bas des pentes du quartier de la Croix Rousse à Lyon. Là où, jadis, le petit peuple des bords du Rhône se lançait jusqu’à tard dans des parties de boules lyonnaises. A cette heure, les cantonniers aux moustaches tombantes rappliquent par groupes de quatre, histoire de s’offrir une pause café fumant et viennoiseries industrielles tout à fait méritée. Pour tous, direction la sandwicherie Traboule et Paninis qui, entre autres avantages, offre une des seules terrasses chauffées de ce petit périmètre. Cédric de la Chapelle, guitariste et leader rouquin du groupe Slow Joe & The Ginger Accident et Olivier Bocon-Gibot, (bienfaiteur de ce projet musical risqué à travers son label Musique Sauvage) ont donné rendez-vous dans cet endroit qui pourrait devenir pour feu Slow Joe ce que le CBGB de New York a été aux Ramones et Patti Smith. Un périmètre dédié à la légende. « Ce n’est pas encore officiel, bien sûr, mais les patrons de la sandwicherie s’activent pour qu’il y ait une plaque sur leur boutique en hommage à Slow Joe. »

Ces derniers jours, Cédric le guitariste enthousiaste et Olivier le producteur pragmatique se sont énormément activés à donner un ultime coup de projecteur sur la musique de leur pote commun, le chanteur Slow Joe. Point d’orgue à cette opération, la sortie de Let Me Be Gone, album posthume de psyché rock dont l’enregistrement a été terminé quelques jours avant la mort du chanteur. Dans ce disque hanté et souvent splendide plane un parfum de musique mystique à l’Indienne, de blues et de montées d’orgues et de guitares comme dans le San Francisco des 70s. Beaucoup d’amour et pas mal d’allusions à la mort également. Dans quelques jours les quatre musiciens qui forment encore The Ginger Accident joueront une série de concerts sans pathos. Objectif : célébrer, une dernière fois, live l’héritage d’un crooner de Goa, Inde, devenu un objet de curiosité à Lyon. Mais avant ça, les deux anges gardiens de Slow Joe veulent recomposer à leur manière le puzzle qui forme la vie de leur « Joe ». Pour ne pas oublier que ce vieil homme, mort des suites d’une rupture d’anévrisme à 73 ans, a peut-être vécu la plus belle période de sa vie ici, au milieu de ce quartier des Pentes lyonnaises. L’événement s’est produit dans la nuit du 1er au 2 mai 2016. Quelques heures avant le décès d’un autre héros de la pop à la Lyonnaise, le leader de L’Affaire Louis Trio, Hubert Mounier.

fullsizerender-2

Pour refaire ce tour dans l’histoire, pas de meilleur endroit que le Traboule et Paninis de la Place Sathonay. « Quand Joe est venu vivre à Lyon en 2011, il a dû se reconstituer une vie de quartier donc des habitudes, pose d’entrée de jeu Cédric de la Chapelle en formant un sourire mélancolique. C’est comme ça qu’il a débarqué au Traboule et Panini. Il avait pigé qu’il s’agissait d’un endroit pour la restauration rapide. » Bocon-Gibot coupe : « Il nous entendait répéter ça « restauration rapide, restauration rapide ». Donc, lui, qui avait du mal avec le français il a transformé ça en un mot de son cru ‘Ra-Pi-Deih’. Parfois il nous appelait dès le matin et gueulait : ‘Guys, let’s go out ! Let’s eat something good at Ra-Pi-Deih !’ Fallait pas être en retard ! »

Dans un coin de la salle, Pierre et Laurence – le couple propriétaire et originaire de Lorraine – ne perdent pas une miette de la conversation. « Slow Joe ? Bah il était là dès l’ouverture, rembobine Pierre, le patron coiffé en brosse aux faux airs de Régis Laspalles. Parfois, il attendait dans le coin depuis 6h du matin avec ses petits carnets à la main. Il saluait en anglais, causait de tout et de rien, de sa passion pour Elvis Presley souvent, et il filait s’asseoir à une table dans le fond. Le tout c’était de ne pas déconner avec ses habitudes gastronomiques. » Les habitudes gastronomiques du crooner ? Épicées bien sûr. Pierre bombe la bedaine : «  Joe son truc c’était un pain au chocolat qu’il ouvrait en deux et qu’il badigeonnait de ketchup et de mayonnaise. » Parfois, le vieux Joe roule des yeux doux devant la patronne Laurence pour qu’elle satisfasse son pêché mignon : « Les boissons gazeuses, pour lui, ça devait être servi bouillant, deux bonnes minutes au micro-ondes, sinon il recrachait… »

Pour comprendre comment Slow Joe l’Indien est devenu cette mascotte du 1er arrondissement lyonnais, il faut remonter en arrière. En juillet 2007 plus exactement. A Goa et sous la mousson. C’est dans cette ville considérée comme le paradis des amateurs de trance aux yeux cernés et des routards en quête d’épiphanie mystique ou de « bon trip, man » que Cédric de la Chapelle a atterri. « On s’était payé deux mois de vacances à travers l’Inde avec ma copine Marion, expose calmement le musicien. A l’époque, moi, je joue un peu de guitare dans des groupes noise à Lyon, rien de très professionnel. Pour donner des concerts on prenait la route, entassés dans la 205. Le reste du temps je donnais des cours de soutien scolaire. » Alors que le deux touristes font les cent pas sur une plage histoire de prolonger de quelques nuits leur séjour, ils ont en visuel une petite baraque qui peut se louer façon chambre chez l’habitant. Le vieux Joe les repère. Cheveux plaqués en arrière, chemise manche courte et bouquin aux pages usées à la main, l’homme engage sa démarche chaloupée vers le couple.

Si de loin, on dirait un clodo, de près il donne l’impression d’un dandy rock. En tout cas l’homme a de l’allure et il ne lui faut pas plus de quelques secondes pour tester son baratin : « Hey mister ! Vous cherchez une chambre sur Goa ? Si vous me suivez, je vous trouve mieux. Garanti. » Marché conclu. Maintenant que le couple a réussi à prolonger son séjour en Inde, Joe et Cédric ne se quittent plus. Début d’une vraie bromance. De temps à autre, le jeune lyonnais et le vieux filou de Goa rallient ensemble les plages de sable tiède avec un objectif respectable : glander en position du lotus et se lancer dans des duos ukulélé / voix improvisés comme des ados en vacances en basse Bretagne.

Un matin, alors que Marion dort, Joe débarque sans s’annoncer dans la chambre des amoureux. Il emmène alors Cédric sur la terrasse et se met à parler de sa vie à la troisième personne du singulier. Par extrême pudeur ou pour brouiller les pistes, c’est selon. « Il est parti dans un grand récit. Il a dit ‘C’est l’histoire d’un petit garçon. Le petit garçon a été maudit par sa mère à l’âge de 7 ans. Le petit garçon a été pris en flagrant délit alors qu’il jouait à touche-pipi avec sa voisine’. Evidemment, le petit garçon, c’était lui. C’est ce traumatisme d’enfance qui l’a créé en tant que personnage. » A partir de 7 ans Slow Joe se met à écrire ses premières chansons sous double influence. D’abord celle des 45 tours de crooners américains que son père l’envoie acheter avec ses frères, dans les marchés à épices et tissus locaux. Ensuite, celle qui s’est imposée à lui après de nombreux passages dans les cinémas de Goa où l’on projette le film Rock Around The Clock ou des comédies musicales avec le King Elvis Presley.

Dans sa famille classe moyenne et catholique de Bombay, beaucoup de sœurs mais aussi un grand frère considéré comme une star depuis qu’il a gagné le prix de « Mister Bombay ». Au sein du clan, le jeune Joe occupe, lui, le créneau que personne ne veut : celui du vilain petit canard toujours entre deux errances. « Il a eu une vie de beau parleur. La musique, il n’a jamais voulu que ça devienne professionnel, malgré son surnom ‘Le Elvis de Colaba’. Il était vraiment talentueux de façon, disons, innée. Un mec avec un don. D’ailleurs il disait : ‘Je ne suis pas chanteur, attention, je chante ! C’est quand même pas pareil’. » Ce que veut dire le vieil homme c’est que plusieurs fois il a failli faire carrière dans son pays, mais qu’à chaque fois il s’est débiné au moment de signer un contrat. Dans les années 70 et 80, alors qu’il est encore jeune et pas trop attaqué par la vie, les propriétaires de clubs tout en dorures qui animent les nuits de Bombay et Goa proposent au bonhomme de se produire sur place. A chaque fois sa réponse fuse : « Moi ? Chanter des standards devant les touristes pour quelques roupies ? Jamais de la vie ! »

Alors au lieu de monétiser sa voix, le vieux Joe prend la tangente et s’offre une bonne vie à la marge de tout. « Le mec, il chantait en te regardant dans les yeux. Super émouvant. Donc, moi je commence à l’enregistrer sur mon mini-disc et je me dis ‘Putain, il y a peut-être quelque chose à en faire’, raconte Cédric. Il nous a raconté qu’il avait vécu pendant douze ans sous un arbre à Bombay. Mais aussi qu’il avait réussi à s’en tirer en tapant un peu de fric à droite, à gauche, en faisant des affaires, en bossant comme guide pour son neveu. » Cédric marque une pause et reprend sur un mode de pensée plus théorique : « Joe c’est un mec à l’écoute du cosmos. Avant de le quitter, je lui avais dit ‘Moi, je vais t’enregistrer un disque’. Résultat, il me trimballe en studio, se pose devant un micro et là, en vingt quatre minutes, il me lâche six titres presque sans se chauffer. Il y avait un truc à creuser. »

Dès lors va se monter une opération commando pour donner un avenir au Elvis de Colaba. Dès son retour à Lyon, Cédric de la Chapelle bat le rappel parmi ses potes musiciens. A tous, il raconte son voyage initiatique en Inde, et annonce carrément la couleur : « Il faut qu’on joue par dessus le chant d’un vieux mec Indien complètement dément que j’ai croisé. » Si beaucoup interprètent l’appel comme une illumination, voire un des effets à retardement des expériences psychédéliques made in Goa, le guitariste a l’enthousiasme communicatif. Résultat, un groupe de quatre va se former. Cédric passe le plus clair de son temps dans son home studio pour voir comment faire sonner les maquettes a cappella de Slow Joe. Il continue aussi à entretenir le contact avec Joe pour bien s’assurer que son « marginal Indien » pourrait avoir envie de tenter un dernier coup de karma. Pour transformer cet essai, Olivier Bocon-Gibot – connaissance de jeunesse lyonnaise de Cédric et producteur basé dans la cité des Gones – tient un rôle décisif. C’est lui qui va faire passer les maquettes de Slow Joe & The Ginger Accident à Jean-Louis Brossard, boss des Transmusicales de Rennes. Et quand le patron du célèbre festival écoute ce mélange voix suave à la Elvis Presley et arrangements rock psyché, il flashe totalement. « J’étais venu lui faire écouter une poignée de groupes que je voulais lui proposer pour les Trans’, mais rien ne l’accrochait, relance Bocon-Gibod. A la fin de la session, je lui dis ‘Bon, j’ai bien un truc, c’est le projet d’un guitariste Lyonnais qui a mis en musique les chansons d’un vieux chanteur Indien.’ J’appuie sur le bouton ‘lecture’ et, là le visage de Brossard s’illumine: ‘C’est l’ouverture du festival, tes gars !’ »

Ce coup du destin va emballer la machine. Et voilà que la presse Indienne se met au diapason. Le Times Of India – plus grosse publication mondiale – affiche même le visage buriné de Slow Joe en une, sous le titre « Le Cendrillon Indien va jouer en France ». Oui, mais encore faut il trouver un visa au vieux Joe. Tout sauf une mince affaire. Si ce dernier possède bien une carte de rationnement dont il se sert le plus souvent comme marque page, il vit sans passeport depuis des lustres. « Il avait un passeport, replace Olivier, mais la vérité c’est qu’il avait découpé la photo dessus pour la filer à une nana qu’il trouvait jolie pour qu’elle se rappelle de lui. Imaginez le bordel devant les autorités ! Et lui ? Lui, il s’en foutait. Il disait : ‘On verra bien si on obtient un passeport, si on n’en a pas, c’est le destin’. Là, je crois qu’on a failli le tuer… » Une deuxième possibilité d’étrangler Joe le désinvolte va se produire lors du fameux concert inaugural des Trans’. Devant une salle blindée de quelques milliers de curieux, Slow Joe & The Ginger Accident joue la naissance aux yeux du public de son chanteur de 67 piges. Qu’en pense ce dernier ? Il se dit qu’il faut sortir son plus beau costard, son chapeau mou le plus chic et se préparer à roucouler devant « les french ladies » mais pas forcément plus. « Il n’a jamais voulu répéter le concert, ni faire les balances. Lui, c’était plutôt le genre ‘ça passe ou ça casse. Si ça casse, c’est le destin ». Le pire, c’est qu’il a été nickel pendant le concert. Pas une plantade ! »

2011, le groupe a déjà enregistré un premier album, rodé son spectacle de rock vintage parfumé au curry sur les scènes européennes. La presse et les radios rappliquent ventre à terre car l’histoire est belle. Slow Joe, lui, continue à se comporter comme le marginal qu’il a toujours été. « Un matin, par exemple, on était venus le chercher à sa chambre d’hôtel et le lit était vide, hallucine Cédric. On s’inquiète, on passe plein de coups de fil. Et finalement, on le retrouve dormant comme un bébé sur une bouche de métro, là où il fait chaud. Il avait juste perdu son chemin en allant pisser. » Olivier Bocon-Gibod : « Et au lieu de s’excuser pour notre flip, il nous a engueulé : ‘Oh les gars, ça fait cinquante ans que je dors dans les rues. C’est pas une nuit à la belle étoile en Suisse qui va me tuer !’ »

Quand il a finalement posé son baluchon (pour que les répétitions, les concerts et les enregistrements se passent au mieux), du côté de la Croix Rousse, le vieux chanteur a d’abord habité sous le toit de Cédric, de sa copine et leurs enfants, assez à l’aise dans son nouveau rôle de pépé indigne qu’on dorlote. Mais une fois domicilié dans un deux pièces au cinquième étage sans ascenseur d’un immeuble de la place Sathonay, Slow Joe refait du Slow Joe. A preuve ses quelques rituels immuables. Tous les matins, dès 6h, il ramasse les papiers gras au sol et fulmine : comment la France, pays qu’on lui a pourtant vendu comme un endroit civilisé, peut se révéler plus crade que les faubourgs de Goa ? Le second rituel plait moins aux habitués et occasionne même un début de crispation. Dès l’ouverture de la pharmacie du quartier, le vieux Joe fait la queue. Une fois arrivé au comptoir, il pose une poignée de billets froissés et ressort les poches gonflées de bonbons miel, eucalyptus ou gingembre. Il file alors s’asseoir sur la place, guette l’arrivée des cartables et se met à distribuer ses friandises par poignées. « Les mamans du quartier ont flippé, relance Cédric de la Chapelle. Je crois même que des familles sont allés signaler le comportement louche de Joe à la mairie du 1er. On était à ça que notre Joe se fasse une réputation de pédophile. Donc on a essayé de désamorcer le malentendu. On a dû expliquer : ‘Il n’a pas de mauvaises intentions, Joe. Il essaye de faire plaisir aux gosses, même si c’est maladroit’. »

fullsizerender

Pour faire baisser la pression, la bande a donc l’idée d’organiser une sorte de « pendaison de crémaillère » live sur la place Sathonay. Le 24 juin 2012, Slow Joe & The Ginger Accident s’installent sur un podium dressé au milieu de la place. 17h. Le groupe aiguise ses guitares, ses rythmiques, ses orgues pour un concert de pur rock’n’roll parfumé au psychédélisme californien des années The Doors et Jefferson Airplane. Au milieu, Joe porte une chemise blanche et une veste noire qui le fait ressembler au membre caché du gang des Reservoir Dogs de Tarantino. Ni courbé, ni titubant, il cloue son regard bleu sur les femmes présentes dans la foule. Surtout, le vieil homme remue du pelvis et miaule sensuellement comme s’il était rentré en communication avec les esprits d’Elvis Presley et Sinatra. « C’était un dimanche en fin d’après-midi, s’illumine Cédric encore ému par le souvenir. Dimanche c’était une super date, parce que les gens pouvaient venir en famille. Joe habitait ici depuis un peu moins d’un an et c’était la première fois qu’il se montrait à la population en tant que chanteur. Toute la place était blindée et on voyait bien que Joe était fier, donc super concert. Il cabotinait. Il avait la classe. »

A partir de ce moment Joe l’Indien s’est vraiment fondu dans les habitudes de la Place Sathonay. Toujours fourré dans ses carnets d’écriture, ses bonbons à distribuer ou ses achats de DVD d’occasion par sacs entiers. C’est aussi entre 2013 et 2016 qu’il a appris à se choisir ceux qui allaient devenir ses derniers compagnons de route. Parmi eux, il y a Jean-Claude, le cantonnier. Ce dernier a donné rendez-vous au Traboule et Panini. Pendant des années, cet homme aux cheveux mi-longs et à la moustache d’Astérix a essayé de décrypter les borborygmes et cet étrange mélange d’onomatopées, de français approximatif et d’Anglais dont abusait Joseph Rocha. C’est aussi lui qui fournissait au crooner sa garde robe à l’Occidentale. Problème : celle-ci n’est pas toujours adaptée, à en croire l’éclat de rire de Cédric. « L’apparence de Joe ? Oh la la, mais quel poème. En France, il avait pris l’habitude de mettre trois pulls en laine super épais les uns sur les autres. Par dessus le tout, il portait une veste hyper chic ! »

Aujourd’hui, le dénommé Jean-Claude trempe lentement les lèvres dans son café tiède et sourit en pensant qu’il a « été pote avec un grand rockeur. Un mec gentil qui me disait ‘Un jour, Jean-Claude, toi et moi, on ira à Goa. Je te montrerai mon pays’. Bien sûr que j’aurais bien aimé, mais bon, vous savez avec le boulot, la famille, voir l’Inde… » Assise devant un thé nature, Elisabeth la blonde et délicate pharmacienne de la place partage une anecdote : « Ça devait être au tout début de la vie lyonnaise de Joe. Un jour, je le vois se pointer à la pharmacie et me présenter ses mains qui étaient quand même dans un état lamentable. On aurait dit que ce pauvre homme avait contracté une maladie de peau. » Sauf qu’Elisabeth a surtout largement sous-estimé le manque de sens pratique du crooner de Goa « En parlant avec lui, je me rends compte qu’il se lavait les mains avec le produit vaisselle. Peut-être même qu’il prenait ses douches avec ce truc nocif. Donc je l’ai un peu engueulé et je lui ai prescrit des crèmes. »

Si Slow Joe apprécie le côté prévenant de la pharmacienne, possible qu’il soit aussi tombé sous son charme. John, son traducteur d’origine Australienne aux cheveux blancs, veut bien éclaircir les choses : « Est-ce que Joe était amoureux d’Elisabeth, la pharmacienne ? Ça reste quand même une évidence pour moi ! » John, qui a été pour Slow Joe un interprète, une béquille, mais surtout le plus fidèle des compagnons dès qu’il s’agissait « d’aller visionner des vieux westerns en DVD ou de parler de musiques mystiques indiennes » a même un souvenir précis sur « l’idylle » jamais consommée. « Un jour, sur la place, je l’ai vu foncer vers le mari de la pharmacienne. Il s’est figé devant lui et il lui a juste dit, très sérieusement ‘Mister, je crois que j’aime votre épouse !’ L’autre ne s’est pas dégonflé et lui a répondu : ‘D’accord, j’entends bien, monsieur, mais il se trouve que moi aussi j’aime mon épouse’. Joe a haussé les épaules : ‘Ok, fair enough’. Ca s’est terminé comme ça… » Ceux qui connaissent bien Joe l’indien sont tout de même persuadés que la pharmacienne est devenue la dernière muse du rocker et que les chansons les plus explicitement sensuelles de son dernier disque lui sont sans doute consacrées. Mais au lieu de confirmer cela, Cédric de la Chapelle et Olivier Bocon-Gibod feuillettent de nouveau les pages cornées des Moleskine que le musicien a sorti de sa besace et contemple comme un véritable trésor. Dedans, des chansons inachevées, des poèmes romantiques qui pourraient avoir une seconde vie. Pas mal d’aphorismes sans doute applicables au quotidien du vieux Joe pendant ses cinq années passées sur la place Sathonay. Au milieu de ce petit peuple lyonnais qui l’a adopté et a vu quelque chose qui tient de la lumière rock à travers lui. Cédric de la Chapelle bloque sur une phrase écrite en bas de page dans une calligraphie régulière et appliquée. La phrase ? « Ce sont les gens qui transforment certains lieux en beaux endroits… » Difficile de dire mieux.

Par Jean-Vic Chapus, à Lyon
Slow Joe & The Ginger Accident, Let Me Be Gone (Musique Sauvage / PIAS)
The Ginger Accident sera en concert à Paris (Café de la Danse) le 28 mars pour un live hommage à Slow Joe et à Lyon (Le Transbordeur) le 13 avril.
scan-depuis-copieur-so-press-4-page-001