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Jonwayne, ou comment continuer à rapper lorsque le rap vous détruit à petit feu

Jonwayne, ou comment continuer à rapper lorsque le rap vous détruit à petit feu

Signé par un label prestigieux, adoubé par le Wu-Tang Clan et Madlib, Jonwayne avait tout pour devenir une star de l'underground hip-hop. Sauf que cet enfant des banlieues de Los Angeles a fini par s'auto-saboter fin 2014. De retour avec Rap Album Two, le MC de 26 ans (se) pose une question centrale : que doit faire un rappeur lorsque son art le ronge de l'intérieur ?

C'est l'histoire d'un décollage raté. Fin 2014, après plusieurs mixtapes et albums remarqués dans le microcosme du rap underground, et une signature sur l'un des labels les plus respectés qui soit Stones Throw (J-Dilla, Madlib, Peanut Butter Wolf), Jonwayne se voyait enfin sur le point de franchir un palier : le voilà en première partie du Wu-Tang Clan. Sauf que dans la fosse d’une spacieuse salle de concert californienne, rien ne se passe comme prévu : le public beugle son mécontentement, ne tient plus en place. Le grand gaillard de presque deux mètres occupe l’espace. Les spots sont braqués sur lui, les critiques du public aussi. Lui ne fait pas attention, il rappe. Et plutôt bien en plus. Problème : il n’est rapidement plus en mesure d’abattre ses rimes tant les cris du public se font entendre. Les bouteilles volent, atterrissent parfois sur son visage. Mais pourquoi ?

Première piste : le hip-hop tendance intimiste débité par ce mec à la dégaine improbable (entre le proverbial geek plongé dans sa collection de comic books et le Hurley de la série Lost) ne passe pas. Alors sans un mot, le MC âgé à l'époque de 24 ans quitte la scène. Dans la foulée, il annule sa tournée européenne. Plutôt que de franchir ce palier qui relie les l'underground au mainstream, ce concert en forme de plantade signalera le début d'une période de deux ans durant laquelle Jonwayne restera dans l’ombre. Reclus dans sa chambre, celui qui est redevenu l’anonyme Jon Wayne – c'est son vrai nom – bulle beaucoup, sombre dans ses addictions, qu'il met sur le dos de sa vie rappeur. Surtout, une pensée l'obsède, et offre une deuxième clé pour comprendre le rejet du public du Wu-Tang : il ne serait pas à sa place dans la scène rap américaine. Pire, il ne l’a peut-être jamais été.

Guerre des gangs et solitude

D'une voix traînante, Jonwayne met d'abord les choses au point. Il se « considère comme un homme de la campagne ». Sa campagne à lui, c’est la lointaine banlieue américaine. Celle qui gravite autour d’une Los Angeles rampante : La Habra, comté d’Orange. Un endroit « ennuyeux » selon l'intéressé. Il dépeint un espace bourré de lotissements, avec ses places de parking pensées pour d'épaisses berlines familiales. Sans aucune échappatoire. « Cette ville a été construite pour des gens équipés de voiture. Sans ça, tu ne peux aller nul part ». Surtout que quelques kilomètres plus loin, la grande ville est fiévreuse. Au tournant du millénaire, alors que Jon entre dans l'adolescence, les rues gardent les stigmates d’une guerre des gangs sanglante. « Avec une mère aussi parano que la mienne, vu ce qui passait sur les chaînes dinfos, je devais batailler si je voulais sortir de chez moi, explique le rappeur. Je vivais surtout dans ma bulle. La solitude ? Je me suis mis à préférer ça ».

Ce n’est qu’une fois des clés de voiture en mains qu’il a pu sauter le pas jusqu’à L.A., et le Low End Theory, haut lieu du hip-hop expérimental où traînent régulièrement toute sorte de francs-tireurs hip-hop comme Earl Sweatshirt, Flying Lotus ou encore Gaslamp Killer. Sur place, Jonwayne ne se présente jamais comme MC, mais préfère mettre en avant son appartenance à la confrérie plus discrète des beatmakers. De toute manière, ses productions, plus inspirées par le rap côte est que son cousin de l'ouest, tranchent déjà avec la tradition locale. Mais surtout, il s'aperçoit que personne ne veut rapper sur les sons qu’il propose. Alors, il le fait lui-même, tout en confiant se sentir comme une « imposture » auprès de ses proches. Il met malgré tout au point son propre style, à contre-courant des codes en vigueur à l'époque dans le rap, à l'entendre, qui relèveraient d’une « auto-mythologie » artificielle. Peu d’intérêt selon lui dans tous les abus d’autres artistes, leurs grosses chaînes en or, sans forcément de lien avec leur vie quotidienne. « Quand je pense à ces jeunes blancs qui écoutent Chief Keef par exemple, c’est du fétichisme concernant la culture gangster. C’est un fantasme » philosophe le Californien, engoncé dans une large veste polaire qui le fait franchement ressembler à un trappeur. Alors lui a décidé d’assumer son spleen, et d’en faire le cœur de ses productions. Quitte à se recevoir encore et toujours d’autres bouteilles en plein concert.

A la retraite

Mars 2017. Deux ans et demi après le fiasco du Wu-Tang. Jonwayne débarque à Paris avec son look toujours aussi improbable : pantalon cargo, t-shirt, sandales, cheveux bouclés, et barbe fournie. Pour son premier concert hors du grand ouest américain depuis 2014 et ce fameux exil, Jonwayne investit la Bellevilloise, dans le XXe arrondissement. De l'eau a manifestement coulé sous les ponts : son deuxième album, Rap Album Two, sorti mi-février, a bien été reçu par la critique US. Certains ont même parlé de « rap existentialiste ». Rien de moins. Un retour surtout improbable, quand on se souvient que son dernier EP en date, sorti en 2015, était titré Jonwayne Is Retired — « Jonwayne est à la retraite ». Un baroud d'honneur parachevé par la rupture de son contrat avec Stones Throw Records, qui l’avait pris sous son aile.

Sauf que Jonwayne, qui avait déjà commencé à travailler au successeur de Jonwayne Is Retired, n'avait jamais prévu de mettre la clé sous la porte. En définitive, s'il rappait autrefois sur ses propres productions par défaut, puisque que personne ne voulait les acquérir, le voilà désormais doté, avec sa dépression et son combat contre ses addictions, d'un matériau tout neuf pour l'écriture. L'homme a dû tomber au plus bas pour trouver sa propre patte de rappeur et ne plus être qu'un simple « beatmaker qui rappe ». « Quand j’écrivais, je me disais souvent ''Merde, tout le monde va apprendre telle histoire me concernant quand ça sera sur l’album''. » Il prend une courte pause, esquisse un sourire, la main plongée dans sa barbe. « Mais bon... fuck it ».

Il parle de « rap brutalement honnête ». En conversation, en revanche, il refuse d'évoquer les sujets qui fâchent. Alors c'est sa musique qui parlera pour lui : sur « Live From the Fuck You », il explique souffrir de son rap « comme un singe au cirque ». Sur « Out of Sight », il raconte ensuite qu'à « chaque fois que j'essaye d'arranger les choses, je bugge / à la vision des ombres de mes démons / qui ont disparu ». Le point de tension principal de Rap Album Two se joue entre ce que le hip-hop lui apporte et ce qu'il est contraint de lui céder en échange. Pourquoi rapper quand le rap a failli vous détruire ? Face au public de la Bellevilloise, Jonwayne, sandales au pied, porte sa différence comme un étendard. « Regardez, je ne vous ai même pas demandé de lever les mains en l’air comme dans d’autres concerts. Écoutez ! Moi, ça me suffit » se marre-t-il entre deux petites bouteilles d’eau près de la table de mixage. De temps en temps, il s'arrête même pour lire des poèmes.