Music par La rédaction 08.03.2017

Girls Just Wanna Have Fun ? Les riffs de Dream Wife vous prouveront le contraire

Girls Just Wanna Have Fun ? Les riffs de Dream Wife vous prouveront le contraire

8 mars 2017, journée internationale des droits des femmes. Soit le jour choisi par le quatuor Dream Wife pour sortir son nouveau single « Somebody ». Ce titre, carrément féministe, est un préambule à un premier album qui pourrait emmener ce groupe anglo-islandais au même niveau que Peaches ou Le Tigre. En attendant que cela arrive, la chanteuse Rakel Mjöll théorise sur son pays d’origine, l’Islande, le nouvel eden underground londonien, et, bien sûr, les combats du girl power. Entre autres.


« Nous sommes en 2015, et il existe encore des gens pour trouver normal de vous dire: Hey ! Tu joues bien de la guitare… pour une fille. » Le 11 octobre 2015, Rakel Mjöll poste un long message sur sa page Facebook. Dedans, elle raconte le privilège qu’elle a d’être la chanteuse d’un trio rock nommé Dream Wife. Dans ce groupe, cette Islandaise aux faux airs d’Elle Fanning version destroy occupe le double rôle de chanteuse et performeuse. En soutien à son charisme scénique difficilement contestable, une rythmique guitare/batterie qui peut évoquer la scène after punk du tout début des années 80 tenue par Isabella et Alice, deux copines rencontrées à l’Université de Brighton durant les trois années pendant lesquelles Rakel a étudié l’écriture, la musique et les arts visuels. Rakel poursuit au présent : « On avait déjà commencé à se construire une toute petite réputation de bon groupe de scène. C’est cette petite réputation qui nous a permis de tourner un peu en Europe, quelques dates dans des minuscules clubs en Irlande, Islande et même au Canada. Pendant cette tournée on s’est dit  »On a de la chance, personne ne nous a encore fait la moindre réflexion sexiste ». Bon, on a bien entendu un ingénieur du son, un jour, nous dire A propos, les filles, vous savez régler un ampli ? Vous voulez un coup de main ? »

En Allemagne, le ressenti est différent. « On venait de donner un bon concert et on se dirige toutes vers l’espace fumeur de la salle pour s’en griller une relance Rakel. Là, une bande de mecs nous branche. D’abord, ils disent à Alice notre guitariste qu’elle ne joue pas trop mal pour une fille. Ensuite, ils deviennent plus insistants et l’un d’entre eux lâche : Pour le moment, vous pouvez faire illusion avec vos dégaines, mais dans dix ans si vous n’avez pas énormément répété votre groupe aura sans doute disparu. Sérieusement, est-ce que ces mecs auraient osé dire le même genre de truc à un groupe de garçons ? »

Presque deux ans se sont écoulés depuis cette incartade que la chanteuse de Dream Wife conclut ainsi : « On a évacué notre colère en regardant Kill Bill dans notre chambre d’hôtel… » Aujourd’hui, Rakel Mjöl s’apprête à donner plusieurs concerts à travers les festivals les plus branchés : le South By Southwest d’Austin au Texas d’ici à la mi-mars en guise d’apéritif, le Great Escape de Brighton en mai pour confirmer la réputation. La réputation ? Elle est déjà bien lancée depuis une performance devant les caméras de KEXP au festival Iceland Airwaves, une session mode patronnée par la sainte styliste punk Vivienne Westwood, mais aussi la reprise de « Fuck the Pain Away » de Peaches, approuvée par l’auteure du hit electro punk en question. Tout ça sans oublier une triplette de singles de plus en plus sur les nerfs (« Believe », « Hey Heartbraker », « F.U.U »).

Mais avant que Dream Wife ne décolle réellement, il y aura d’abord « Somebody », premier extrait de l’album, dont la sortie colle, coïncidence, à la journée internationale des droits des femmes. Puis viendra ce premier album, sans titre et sans réelle date de sortie (« Je le sais, mais je n’ai pas le droit d’en parler » minaude Rakel). Tout cela pourrait confirmer une impression tenace : avec sa rythmique serrée qui rappelle le gang riot grrrl de Kathleen Hannah, Le Tigre, et ses guitares connectées aux grandes heures britpop des sous-estimées Elastica, le désormais quatuor Dream Wife (trois filles à la manœuvre et un garçon derrière la batterie) a certainement un coup à jouer en 2017. Le coup ? Être le groupe qui va réunir l’esthétique punk, la langue des mouvements féministes underground et le superficiel indispensable de la pop. Car on peut faire rentrer en collision The Stooges et Cindy Lauper et en tirer le message « Girls just wanna have No Fun ». Jointe par Skype, voilà à peu près le programme que Rakel Mjöl expose :

Première leçon : sharing is caring

« Que notre single « Somebody », sorte aujourd’hui, en cette journée internationale de la femme, ça n’a pas été planifié, je le promets, mais ça ressemble à ce que j’appelle un heureux hasard. Parce que dedans, on parle de ces femmes qui se font juger sans arrêt par les autres parce qu’elles sont des femmes justement. Ce titre, c’est une transcription de cet événement qui se déroule chaque été dans mon pays natal, L’Islande : la Slutwalk (« Marche des salopes », en V.F). La Slutwalk, ce sont des milliers de femmes qui se réunissent dans les rues de Reykjavik pour protester ensemble pacifiquement contre la culture du viol et ses conséquences, mais surtout pour parler. A l’origine, le mouvement est né au Canada. On dénonce ce mécanisme pervers qui veut qu’à chaque fois qu’une fille est victime d’une agression sexuelle, il y a toujours une petite voix pour dire : Oui, bon, elle a été agressée, mais est-ce que sa façon de se fringuer ou sa façon de se comporter avec son corps n’offre pas une explication ? Ce genre de réaction existe toujours dans nos sociétés civilisées… Quelle est la solution ? Pour moi, elle passe par les réseaux sociaux. Il faut que nous partagions de plus en plus nos expériences désagréables, que nous écrivions au sujet de ces moments où nous nous sommes fait insulter, suivre dans la rue par des inconnus, voire purement et simplement agresser. Il faut collecter toutes ces histoires, puis les réunir sur le web histoire de bien montrer l’injustice qui est celle que connaissent certaines femmes à cause de leur féminité justement. »

Deuxième leçon : rien n’est jamais gagné

« Quand je parle de féminisme, je ne m’inscris pas dans le cadre d’une guerre idiote entre les hommes et les femmes. Il n’y a pas de guerre des sexes. Il y a juste cette notion d’injustice faite aux femmes qu’il faut expliquer aux hommes. Par contre, je parle plus fort de ces sujets désormais à cause de ce qui est arrivé en Amérique récemment : un raciste et un machiste élu comme Président des États-Unis. Cela nous oblige, nous les musiciens, à raconter autre chose que nos problèmes de nombril. Je comprends complètement qu’une majorité de personnes méconnaissent les enjeux sous-tendus par les prises de positions féministes : combat contre la culture du viol, reconnaissance d’une égalité salariale entre femmes et hommes, droit à disposer de notre corps comme bon nous semble… Je le comprends d’autant mieux que je vis dans une bulle quand je joue dans un groupe de rock comme Dream Wife. Je viens d’un pays, l’Islande, où le rôle de la femme dans la société est valorisé. Beaucoup de nos politiques sont des femmes, le groupe qui a tout déclenché dans la musique locale, The Sugarcubes, était mené par une femme forte : Björk. Cette égalité est dans nos gênes. »

Troisième leçon : suivre ses icônes

« Il n’y a certainement pas mieux que Reykjavik pour passer son enfance et son adolescence. Dans ma famille, il y a beaucoup de comédiens de théâtre, de musiciens assez radicaux dans leur genre. Mon père est le mouton noir de la famille : il a eu sa petite vie d’enfant comédien, mais ensuite il a arrêté ça pour se consacrer à une carrière d’ingénieur spécialisé dans les logiciels. C’est sans doute aussi à cause de cet environnement et des disques de David Bowie, des Talking Heads ou des Sugarcubes que je me suis dit : Dans ma vie je serai soit chanteuse, soit actrice, soit éleveuse de chevaux dans un ranch. J’ai finalement choisi la première option. Celle à qui je voulais ressembler à cette période, mon héroïne, c’était la chanteuse Dolly Parton. Elle l’image même de la femme forte qui réussit à se faire une place dans le milieu tellement masculin de la country. Pour ça, j’ai étudié la musique en Islande, le chant et j’ai commencé à me faire les dents sur pas mal de groupes électro pop. »

Quatrième leçon : se trouver une meute

« Il y a cinq ans, j’ai eu l’opportunité d’aller continuer des études à Brighton, en Angleterre. C’est là que j’ai rencontré Isabella et Alice. On a formé Dream Wife avec, au départ une seule idée : faire un trio rock pour se marrer et extérioriser notre rage. C’était un projet d’art school, censé ne jamais dépasser le cadre de nos études. A ceux qui nous demandaient ce qu’on voulait prouver dans ce groupe, on répondait : Oh c’est juste une expérimentation. On veut replacer les femmes au centre de la musique et aussi faire revivre la vieille utopie des communautés féministes. On y croyait vraiment. D’autant plus que très vite, pas mal de nouvelles personnes se sont agrégées à notre petit noyau dur. »

Cinquième leçon : répandre l’Évangile

« Mes proches en Islande et en Angleterre gravitent dans ce petit écosystème artistique. Nous avons réussi à former un clan homogène, mais peut-être un peu trop recentré sur les problématiques de vie relative à Londres. Par exemple, quand nous parlons ensemble, il ne viendrait à l’esprit de personne d’exprimer des positions autres que celles du féminisme. Il nous arrive évidemment d’échanger sur ces sujets et, à la fin de la journée, tout le monde rentre chez soi et se dit : C’est très bien, la tolérance est en train de progresser. Sauf que la réalité te rattrape quand tu sors un peu de cette bulle. Donner des concerts en Angleterre, dans des petits clubs où on connaît tout le monde ne nous donne pas une vraie vision du monde qui nous entoure. C’est en s’échappant de cette bulle, qu’on peut réaliser qu’il existe encore plein d’endroits où le live d’un groupe punk mené par des femmes, ce n’est pas complètement normal. Donc, qu’on le veuille ou non, je pense que nous avons un rôle féministe à jouer en tant que groupe. Il faut qu’on aille se produire dans ces endroits où une femme qui va monter sur scène, brancher son ampli et hurler dans un micro est toujours jugée en fonction de son sexe et pas en fonction de sa façon de tenir une guitare. »

Sixième leçon : le féministe est avant tout politique

« Je m’intéresse toujours de près à ce qui se passe en Islande actuellement. Nous avons vécu dans le mirage de l’opulence avant la crise. Tout le monde s’achetait des belles maisons à crédit, des vacances aux quatre coins du monde. Tout le monde faisait confiance à notre classe dirigeante, au pouvoir de notre monnaie. Puis, finalement, avec la crise, ce mirage s’est évanoui. D’abord, personne n’a compris pourquoi l’Islande était si durement touchée par les conséquences du krach boursier. Puis, très vite après, on a assisté à une grande prise de conscience collective : Mais finalement nos dirigeants et nos banquiers sont corrompus. Notre pouvoir d’achat était construit sur du vent ! Évidemment, cette ambiance a eu une conséquence : désormais, les prises de position politiques se sont infiltrées partout et dans la musique évidemment. Il y a tellement de groupes et d’artistes intéressants en Islande aujourd’hui. Je pense à mes copines du groupe Reykjavikurdaetur ; seize nanas qui rappent comme des mecs sur des morceaux très crus : ça parle de règles, de fellations, etc… Pour moi, elles sont la preuve que les femmes deviennent plus intrépides. Comme elles, nous ne nous considérons pas uniquement comme un groupe féministe, mais nous voulons faire mentir la phrase sortie par Björk dans une vieille interview : L’industrie musicale écoute l’homme quand il ne parle qu’une fois, par contre la femme a besoin de répéter les choses cinq fois avant qu’on tende l’oreille. »

Propos recueillis par Jean-Vic Chapus