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A La Perla, une génération défiait la dictature argentine à coups d'hymnes rock

A La Perla, une génération défiait la dictature argentine à coups d'hymnes rock

C'est ici qu'est né le rock argentin. Au milieu des années 60, une bande de jeunes musiciens rebelles investit La Perla, un bar du quartier de Once à Buenos Aires, pour « parler du monde » et composer leurs chansons à l'abri des regards malveillants. En 1967, un hit les fait passer de l'anonymat à la célébrité. Un demi-siècle plus tard, le bar, racheté par une chaîne de pizzeria, ferme ses portes. Non sans avoir poussé un dernier souffle.

Rodolfo Garcia l'a encore mauvaise. « C'était une mort annoncée, répète-il, agacé. La seule chose qui les intéressait vraiment, c'était de vendre des pizzas. » Cheveux blancs et longs, manches de la chemise retroussées jusqu'à l'épaule, le septuagénaire a donné rendez-vous dans un café de l'avenue Corrientes, entre les grands théâtres, les librairies et les disquaires. Le batteur, un des fondateurs du groupe de rock historique Almendra, peste contre les derniers propriétaires de La Perla, qui ont fini par vendre ce bar traditionnel de Buenos Aires à La Americana, une chaîne de pizzas locale. « Des enfants de gallegos (immigrés espagnols, ndlr), précise-t-il. Leurs parents, des gens très humbles, n'avaient pas compté leurs heures pour faire vivre ce lieu. Mais eux sont des businessmen, ils ne pensent qu'en terme de rentabilité. » Entre 2008 et 2015, Rodolfo Garcia a été le programmateur de La Perlasitué au croisement des avenues Pueyrredon et Rivadavia, dans le quartier populaire de Once. « Tous les vendredis et samedis soirs, je faisais venir nos rockeurs historiques : Javier Martinez, Moris, Alejandro Medina, le trio de Vox Dei, Ricardo Soulé, Hector Starc, Claudia Puyo, Emilio del Guercio, Kubero Diaz, Alambre Gonzalez... » Une aventure qui a pris fin au mois de décembre dernier, annonçant l'inévitable : la fermeture du bar, actée le 14 janvier. Aujourd'hui, les affiches de pub de la future pizzeria cachent la rénovation en cours d'une de ces esquinas typiques du Buenos Aires antiguo, chanté inlassablement par le tango argentin. Au vrai, La Perla avait bel et bien le style et l'âme de ces bars-restaurants du sud de la ville, pour la plupart ouverts au début du XXè siècle par ces migrants venus par milliers en bateau d'Espagne et d'Italie. Mais aussi quelque chose en plus. Comme une inscription l'indique encore sur sa devanture, elle était « le berceau du rock argentin ».

Chemises à fleurs

Années 60. Alors que sévit le régime dictatorial de Juan Carlos Ongania, une bande de jeunes en quête d'émancipation investit La Cueva, un bar de jazz situé au niveau de l'avenue Pueyrredon et de la Plaza Francia. Ils viennent des quartiers de Flores et de Caballitos, parfois de banlieue (Caseros) ou même de Rosario, la troisième ville d'Argentine. « Nous sommes arrivés à Buenos Aires en 1963, précise Litto Nebbia qui faisait partie de la horde. On vivait dans le quartier de Once parce que c'est là où tu trouvais les pensions les moins chères et les chambres d'étudiants. C'était une aventure d'adolescents, à la recherche d'un rêve : vivre de la musique. Parfois, on avait de quoi se payer une chambre. On y dormait à sept. Les beaux jours, on dormait surtout sur les places publiques» La Cueva fait donc une place à ces jeunes bohèmes, fans de musique, mais aussi de littérature, de cinéma, de poésie. « On avait décidé d'adopter le style de vie que nos parents critiquaient, relance Pipo Lernoud, le leader spirituel. On était contre les faux-semblants de notre société, on portait les cheveux longs, des vêtements colorés. Logiquement, on préférait être ensemble que chez nous, où nos amis n'étaient pas les bienvenus. Donc à la fermeture de La Cueva, vers 4h du matin, on descendait l'avenue Pueyrredon et on terminait à La Perla, face à la station de train de Once, le seul bar ouvert 24/24» A l'intérieur, les jeunes musiciens se mélangent à d'autres types de groupes : des étudiants en sciences humaines, qui forment des tables de dix et enchaînent les cafés au lait pour réviser toute la nuit, et des vendeurs ambulants, qui attendent le départ du premier train pour se rendre dans le grand ouest de Buenos Aires. « On profitait de ce climat éclectique pour écrire des chansons et parler du monde », précise Pipo Lernoud. Les discutions, interminables, tournent autour de la philosophie grecque, du marxisme, d'Aldous Huxley, de Jack Kerouac, de la nouvelle vague, du bouddhisme et de la science-fiction.

De ces échanges naissent de premières chansons. L'une d'entre elles va complètement changer l'histoire. Elle s'appelle « La Balsa » et est considérée comme la chanson fondatrice du rock argentin, d'abord nommé « beat », puis « rock national ». Litto Nebbia en a écrit les paroles, dans les toilettes de La Perla. « L'ambiance du bar était celle d'une bibliothèque, resitue-t-il. Donc quand on voulait montrer une chanson aux autres, on allait avec guitare et harmonica au sous-sol, tout au fond du couloir, où se trouvaient les toilettes. Ça durait maximum cinq minutes, parce que le serveur arrivait et nous virait. C'est ainsi qu'un jour, Tanguito (José Alberto Iglesias, membre de la bande, mort en 1972) m'a montré le début d'une chanson, que j'ai terminée et titrée ''La Balsa''. » Pour la première fois, du rock s'écrit et se chante publiquement en espagnol. Le groupe Los Gatos l'enregistre sur un 33 tours, sorti le 3 juillet 1967 et accompagné sur la face B de « Ayer Nomas », chanson elle aussi écrite à La Perla par Pipo Lernoud et Moris. Vendu à plus de 250 000 exemplaires en quelques semaines, le disque rend la bande de bohèmes célèbre. Et les éloigne de leur refuge nocturne. « Avec le succès, les gars se sont tous professionnalisés. D'un coup, il y avait beaucoup de travail avec l'écriture et les enregistrements », reconnaît Lernoud, le penseur, qui en profite de son côté pour organiser sur la Plaza San Martin la première réunion hippie du pays. « C'était le 21 septembre 1967, précise-t-il. Le jour du printemps. ''La Balsa'' nous avait offert un nouveau public. Ce jour-là, en Argentine, il est de tradition de se déguiser. Pour nous, c'était une aubaine. On pouvait s'afficher avec nos cheveux longs et nos chemises à fleurs sans être embêtés par la police. » Car le reste du temps, les jeunes rockers passent la nuit en prison pour « indécence ». « Au commissariat, les flics nous humiliaient en nous coupant les cheveux. »

« Boule de bruit » raconte

Dans son repère, le bar Sans, au cœur du quartier de Palermo, Alfredo Rosso sourit. Référence journalistique du rock argentin, il est, comme toute « la deuxième génération » - celle qui leur emboîte le pas -, profondément marqué par la bande de La Perla. « Lors de la sortie de ''La Balsa'', je n’avais que 12 ans, regrette-il. Mais je dévorais les premiers magazine de rock argentin et le seul à parler de ses trois groupes fondateurs : Los Gatos, Manal et Almendra» Tous sont nés dans les toilettes d'un bar et savent parfaitement filer la métaphore à travers leurs chansons dès qu’il s’agit de raconter les nuits en prison ou la théorie de la relativité. Sans encore les connaître personnellement, le jeune Rosso est fasciné par ces rebelles qui écrivent et chantent « des odes à la liberté, comme ''Rebelde'', de Moris, ou ''Jugo de Tomate'', de Javier Martinez ». Il faut bien que cette contre-culture se développe pour tenir le choc contre la dictature militaire, dans un premier temps, puis dès 1976, le « processus de réorganisation nationale ». Le rock national a donc désormais son circuit de concerts, ses studios d'enregistrement et bénéficie même d’une diffusion d'un bout à l'autre du pays. Parmi ses nouvelles têtes d'affiche, il y a José Luis Spinetta, considéré par beaucoup comme le « John Lennon argentin » et mort en 2012. Hector Starc, surnommé « boule de bruit », est de sa génération. « Lui et moi sommes, avec beaucoup d'autres, de l'année 1950 », pose-t-il d'entrée, dans son appartement de Vicente Lopez, la banlieue nord de Buenos Aires. Entre ces murs l'ancien guitariste d'Aquelarre et de Tantor stocke plus de 60 guitares, dont certaines détruites sur scène par ses amis Spinetta et Charly Garcia. Il conserve aussi le synthétiseur Farfisa qui a servi à enregistrer ''La Balsa''. « Moi, La Perla, je l'ai ratée de peu, explique-t-il. Mais j'en parle encore aujourd'hui avec toute la bande. Avant nous, seuls les Mexicains chantaient du rock en espagnol, mais c'était des traductions de chansons américaines. Nous, on a inventé un style bizarre, plus inspiré du tango et du folklore argentin que du blues. Il faut comprendre que l'Argentine dans les années 60 était coupée du monde. Par exemple quand on a reçu les premières photos des Beatles, on ne savait même pas qui était quiLors de mon premier voyage aux USA, je faisais écouter nos disques et on me répondait : ''Mais ça ce n'est pas du rock !'' Nous, on était persuadés que si.»

Pizzeria et contexte douloureux

Mais Hector Starc est aussi le dernier à avoir joué à La Perla. C'était le 17 décembre dernier, devant 200 personnes dont beaucoup de nostalgiques, venus aux concerts en famille pour faire signer leurs vieux vinyles. Starc relance en s’agaçant : « La vérité, c'est que nous, les historiques, on n'a nulle part où jouer aujourd'hui. On est invités dans aucun festival, bienvenus nulle part. C'est dommage, parce que sans nous, tout ça n'existerait pas. » Rodolfo Garcia, l'homme qui a réinstallé les premiers rockeurs argentins à La Perla ces dernières années, préfère quand même garder le positif. « Les artistes étaient une attraction pour le public, défend-il. Ils venaient à tous les concerts et se regroupaient autour d'une ou deux tables. Des groupes d'amis qui s'étaient perdus de vue se sont reformés. Des gens venaient me voir et me disaient que je les avais ramené à l'adolescence» Alfredo Rosso, le journaliste, « ravi et comblé » d'avoir connu la « deuxième vie » de La Perla. Confirme : « C'est comme si, à Paris, le Caveau de la Huchette avait à une époque fait revenir Brassens, Ferré et tous les autres. » La transformation de La Perla en chaîne de pizzeria, Rosso la juge « malheureusement cohérente avec ce qu'il se passe au niveau mondial. A Londres, le Marquee est devenu une banque Santander et le Rainbow Theatre est aujourd'hui une église évangélique. »

Il n'empêche : pour le quartier de Once, c'est un coup dur de plus. En 2004, l'incendie de la boîte Cromañon, lors du concert de Callejeros, avait coûté la vie à 194 personnes (voir notre reportage sur la chasse aux sorcières anti-électro à Buenos Aires). Son propriétaire, Omar Chaban, un entrepreneur fan de rock, était alors condamné à 20 ans de prison. Conséquence : son autre club du quartier, Cemento, sorte de Perla des années 80 – post-dictature – avec son rock underground et son mixte culturel (musiciens, écrivains, poètes, journalistes), fermait lui aussi ses portes. « Aucune mairie, aucun gouvernement, aucun ministre de la culture n'a aidé à préserver ces lieux, qui sont pourtant notre patrimoine culturel », se plaint Bruno Larocca, directeur du magazine Mavirock et organisateur d'une soirée « les 50 ans du rock national », fin 2015, à La Perla. Le 22 février 2012, autre drame : un train s'écrase sur les quais d'une station du quartier. Bilan : 55 morts. On l'appelle « la tragédie de Once ». Dernièrement, ce sont les vendeurs ambulants qui ont disparu, chassés par le gouvernement Macri. « Ça fait beaucoup, constate Alfredo Rosso, avant de partir pour assurer son programme radio. Mais c'est souvent dans ce contexte douloureux que naissent les plus belles choses. Il y a une nouvelle génération de rockeurs argentins excellente qui pointe le bout de son nez. Ils pourraient bien être la nouvelle bande de La Perla. » A condition de trouver leur repère nocturne.