Greenroom

Aucun doute, Lias Saoudi (Fat White Family) est le dernier punk anglais

Le 24 mars, Lias Saoudi, leader des imbattables Fat White Family, revient en porte voix d’un nouveau groupe intitulé The Moonlandingz. Derrière ce projet, un des excellent album de rock électronique à l’anglaise, mais aussi une confirmation : le Iggy Pop 3.0 est toujours prêt à dégainer ses punchlines. Brexit, angoisses, Facebook et Trainspotting 2 : celui qui conçoit son rôle de rockeur comme celui d’« un cornichon sur une tartine » sait animer une interview.

On peut être très populaire et ne pas gagner un rond

Sans The Moonlandingz et la Fat White Family je serais juste un mec qui n’a pas du tout confiance en lui. Quand je lis des commentaires sur le thème « Ah, le chanteur de la Fat White Family, quelle bête de scène. C’est le nouveau Iggy Pop », ça me paraît toujours déconnecté de la réalité. J’ai pigé ça le jour où on a donné un concert complet avec la Fat White Family à la Brixton Academy de Londres. Et alors ? Alors, le soir, après le concert, et la soirée qui en a découlé je suis allé squatter sur le canapé d’un pote. Derrière le rock aujourd’hui, il y a cette vérité : tu peux être populaire dans ce milieu et ne pas gagner de thunes. Ceux qui pensent qu’il faut sortir d’une grande école, être très sophistiqué, ou appartenir à la classe supérieure pour être autorisé à exprimer quelque chose à travers l’art ont fait beaucoup de mal. A partir du moment où le rock est devenu le terrain de jeu favori d’une élite qui vivait déjà bien, ça s’est mis à déconner. Moi, je crois que l’art c’est le terrain qui doit rester entre les mains des outsiders. C’est le seul moyen qu’on a trouvé pour se payer une bonne thérapie, sans s’allonger sur un putain de divan. J’ai une méthode simple pour ne pas devenir cette caricature de rock star abrutie par les compliments : je refuse le rôle de chef. Je laisse volontiers les autres prendre le rôle du pain, parce que je ne suis bon que dans le rôle de la confiture que tu étales sur la tartine. Je suis une couche de confiture ou, disons plutôt, juste un gros cornichon dans son jus…

Fin de tournée, idées noires et cap sur l’Asie

Une fois notre tournée avec la Fat White Family terminée, en septembre dernier, je me suis forcé à m’octroyer quelques mois loin de tout. Quitter Londres et le monde de la musique pendant une longue période, c’est la seule chose à faire si tu veux survivre, ne pas devenir un bouffon imbu de lui-même. Moi, à la fin de cette tournée j’étais à ça de la dépression nerveuse. Parfois, je faisais des crises de panique. Ça n’allait plus. C’est le problème quand tu as passé des années à galérer et que, tout d’un coup, ton groupe devient un peu populaire. Tu réponds oui à toutes les sollicitations. Tu dis « oui » car tu as peur de manquer, peur de passer à côté d’un truc qui te permettrait de continuer à occuper les devants de la scène. Je suis tombé dans ce piège. Donc, à chaque fois qu’on venait me solliciter : « Lias, fais ce concert ! Lias, assure cette session photo ! Lias, répond à cette interview » je répondais juste « Oui, ok, bien sûr. Je vais assurer… » Très vite, tu en viens donc à accepter des trucs au dessus de tes forces. À un moment, j’ai donc appelé mon grand frère. Il vit depuis douze ans en Chine. Dans la journée il est prof. Le soir il lui arrive de faire le DJ dans les bars, dans les clubs branchés. C’est lui qui m’a dit : « Pars au Cambodge. Ta vie de prétendue rock star va te bousiller. Viens manger du riz, parler avec des gens qui sourient tout le temps. C’est ça le sens de la vie ! » J’ai pris le premier vol pour le Cambodge. Ensuite, j’ai zôné au Laos, au Vietnam… Tout le circuit ! Beaucoup de marche, parfois de la moto à travers la végétation. Deux mois sur place, juste pour me ressourcer.

La honte du Brexit et Donald Trump

Qui s’intéresse aux conséquences du Brexit aujourd’hui ? Nous sommes tous dans le même bateau. Nous essayons d’écoper le bateau qui prend la flotte de toute part, mais le bateau s’enfonce dans les profondeurs. Inexorable. Alors bon, l’idée selon laquelle le Brexit et la situation politique en Angleterre peuvent influencer la musique actuelle, ça me semble être une énorme blague, non ? Est-ce qu’une bonne dictature rend la production artistique plus intéressante ? Je ne suis pas certain que la Chine puisse se vanter d’être à la pointe dans le domaine des nouvelles musiques ou alors j’ai raté des épisodes. Les études démographiques le disent bien : celles et ceux qui ont voté pour le Brexit, ce sont les vieux ploucs incultes, ceux qui ne comprennent rien d’autre que les articles des tabloïds. Ces gens s’intéressent-ils au réchauffement climatique ? Est-ce qu’ils en ont quelque chose à foutre de la scène rock du sud de Londres ? La seule chose un tant soit peu rock qu’ils peuvent se permettre, c’est d’aller une fois par an au festival de Glastonbury et reprendre en chœur les chansons d’Ed Sheeran avec les pieds dans la boue… Le vote pour le Brexit, c’est un pur moment de honte dans l’histoire de l’Angleterre. Pendant l’été, on a entendu les autres pays pointer du doigt l’Angleterre : « Ah, ah, les Anglais, vous avez voté pour le Brexit ! Vous êtes baisés…» Sauf que quelques mois après, surprise, les États-Unis élisent Donald Trump. Du coup, maintenant nous avons le droit de nous foutre des Américains, de les traiter de nazis si ça nous chante. Si Marine Le Pen devient Présidente, ça sera à votre tour de connaître la honte, mais je ne crois pas à ce scénario. De toute façon je ne connais pas assez la politique française. J’ai l’impression que les Américains en viennent à regarder les années George W. Bush comme des bonnes années. Peut-être qu’il faut leur laisser quelques années et ils verront Trump comme un Franklin Roosevelt. Tout est possible et souvent le pire…

Trainspotting et l’Angleterre des années Blair

Le premier Trainspotting, je l’ai vu quand j’étais très jeune. Ça fait partie de ma culture comme les bouquins d’Irvine Welsh, le retour du rock anglais… À cette période, rien ne semblait plus cool que de faire partie de cette Angleterre là. Même Tony Blair et son parti le New Labour vendait du cool. Aujourd’hui, je déteste la façon dont Blair a fait basculer ce pays dans la guerre en Irak au côté de George W. Bush, mais au départ, ce type avait l’air tellement charmant. Je pense que si je m’étais retrouvé un jour à parler politique avec lui, il aurait sans doute trouvé les mots pour me persuader que la guerre en Irak était la bonne option. Aujourd’hui, tout ce mirage anglais personnifié par Tony Blair et par des films comme Trainspotting a disparu. On regarde  la réalité en face. C’est peut-être pour ça que Trainspotting n’a pas très bien vieilli d’ailleurs.Les marginaux de l’époque ne ressemblaient pas à Ewan McGregor, ni à Johnny Lee Miller. À la limite, ils ressemblent à Ewen Bremner, le mec qui joue Spud, mais encore ce n’est pas si évident… C’est un bon film, mais ça a surtout l’allure d’un très long clip de 1h30.  Le second volet est un peu déconcertant  : il y a plein de scènes d’action étranges, on a l’impression d’être dans un film qui pourrait s’appeler Jason Bourne au pays des marginaux. Pourquoi on a accepté d’ inclure une chanson de la Fat White Family sur la B.O de Trainspotting 2 (The whitest boy on the beach) ? Oh, allez… Tu devines bien pourquoi on a accepté. Par orgueil et pour l’argent, même si ce fric a été dilué dans une avance faite à notre éditeur musical.

Des dangers de mettre le boxon sur les réseaux sociaux

Je me sers de Facebook comme d’un exercice pour rester en forme. Les réseaux sociaux, c’est le terrain idéal pour les asociaux qui ne peuvent pas vivre dans la réalité. Dans ta poche, il y a toujours ce téléphone qui vibre et qui te rappelle qu’il existe un endroit sur internet où tu peux être populaire, drôle, charmant. Il y en a qui commencent leur journée en avalant des protéines ou en allant faire du sport. Moi, je commence en me connectant sur notre page Facebook et je balance des conneries. Ça m’amuse de provoquer des engueulades. Ça m’occupe quand je m’ennuie. Rien de tel qu’un bon round d’insultes pour affronter la journée. Je m’assois face à l’ordinateur et je me dis : « Voyons si je peux attraper une centaine de like sur ma page en balançant une connerie. » Ça ne rime à rien, bien sûr, mais c’est drôle. Je préfère lire les déclarations stupides de Kanye West que les prises de position politiquement correctes de Kate Tempest. Les meilleures insultes que j’ai reçues ? Sans doute la fois où on a écrit un statut pour se foutre de Mac DeMarco (« Si Mac DeMarco n’arrête pas immédiatement la musique, nous prendrons le premier avion pour la Syrie avec la ferme intention de rejoindre l’État Islamique »). Je ne suis pas contre MacDe Marco, mais qu’on me prouve de façon rationnelle et argumentée que le mec ne fait pas de la merde ! Les fois où on a posté des statuts pour engueuler celles et ceux qui ont voté pour le Brexit nous ont valu pas mal de retours énervés également. On a reçu des milliers d’insultes, quelques menaces de mort aussi. C’est très bien. Quand quelqu’un m’envoie un message avec écrit « Je vais venir te tuer, mec », je lui réponds toujours « Très bien, mec, essaye de me tuer. C’est moi qui vais te crever le premier ». Ça reste un jeu. Sauf cette fois où l’on sortait d’un concert en Australie, où j’avais fini complètement à poil. Ça avait beaucoup choqué. Les journaux en parlaient. Voilà donc que je consulte un article sur ce concert et que je tombe sur le commentaire d’un lecteur. Le type n’arrête pas d’écrire « Que ces crétins de Fat White Family aillent se faire foutre. Ils sont pathétiques. Surtout leur chanteur ». Comme je m’ennuyais, je lui réponds en dessous de son commentaire « Va te faire foutre aussi, mec. Si tu cherches la bagarre, viens me trouver. Je suis à l’hôtel. Pointe-toi si tu en as le courage. » Le mec enchaîne : « D’accord, file ton adresse et on va s’expliquer, pauvre type ». Donc, je lui envoie l’adresse de mon hôtel. Pour moi, ça ne devait pas porter à conséquence. Ça devait rester au niveau des échanges de vannes. Une demie heure plus tard, le réceptionniste de l’hôtel appelle ma chambre. Il a une toute petite voix : « Heu, monsieur Saoudi, il y a un monsieur Steven Rodison, en bas qui demande à vous voir. Il a l’air très énervé. » Je descends l’escalier en rasant les murs et, à bonne distance, je vois un mec avec une dégaine de bûcheron : cicatrices sur le visage, mâchoire serrée… Qu’est ce que j’ai fait ? J’ai remonté les quatre étages jusqu’à ma chambre, j’ai appelé la réception et je leur ai dit : « Bon, appelez la sécurité ! Faites sortir ce gars ! »

Fashion week et embourgeoisement

Pour la première fois de ma vie, je suis propriétaire d’une maison, à Sheffield. Je m’embourgeoise, parce qu’il arrive forcément un âge où tu en as assez de vivre comme un putain de bohémien crasseux. Le seul truc déprimant avec Sheffield, c’est l’ennui total que tu ressens la nuit tombée si tu veux sortir. La vérité, c’est qu’il n’y a pas de soirées sympas à Sheffield, pas de jeunes dans les rues.  Là, ce soir je vais profiter de mon passage en promo à Paris, pour aller traîner à la fashion week. Déjà je vais retrouver Saul (Adamczewski, guitariste édenté avec qui Lias forme la paire sur The Moonlandingz et la Fat White Family) qui est aussi à Paris en ce moment. Ce n’est jamais moi qui décide d’aller dans ce genre d’événement, mais on m’y invite. Au début, tu penses : « Mais qu’est ce que je vais aller foutre là-bas. ». Ensuite, tu te dis : « Ok, je vais prendre ça comme un moyen de choper des fringues de marque gratos. Il y aura toujours un gars bizarre ou une fille chelou pour m’en filer. » Les gens de la mode doivent être intrigués par les gars comme moi. Donc, la fashion week, ça me donne une raison de me sociabiliser.

Le prochain album de la Fat White Family

On est en train de bosser sur le troisième album de la Fat White Family. Notre objectif c’est que ce disque sonne comme le point de rencontre entre les musiques de films de John Carpenter et les ambiances de Taxi Driver. Sans doute que ça ne ressemblera pas du tout à ce que je te dis,  mais c’est la feuille de route pour l’instant. De toute façon, j’en suis arrivé à un point où les musiques nouvelles m’intéressent moins que le cinéma ou les livres. Les mecs de Sleaford Mods sont bons. The Insecure Men, le groupe dans lequel Saul joue à côté de la Fat White, est excellent. Mais sinon, la plupart des trucs qui sortent sont produits par des énormes poseurs sans humour. Où est passé l’humour dans la musique ? The Fall, Lou Reed, The Beatles et même Leonard Cohen savaient être marrants. Ils avaient pigé que ce qu’ils faisaient n’était que du rock. Pas un putain de prix de beauté ! Plus tard j’aimerai bien devenir un vrai écrivain, mais je ne sais pas si j’en ai la ressource. C’est facile de se comparer aux grands groupes du passé. C’est parfois même possible de faire illusion sur leur terrain. Par contre, faire mieux que Nabokov, T.S Elliot, James Joyce, Camus ou Jean Genet, ça me paraît nettement plus difficile.

The Moonlandingz / Interplanetary Class Classics (Transgressive Records/PIAS) sortie le 24 mars