Greenroom

Jok’Air : la future star de la variété française rappe, parle sexe, et dis « oui, volontiers »

Au sein du trio MZ, Jok’Air aurait dû connaître un succès rap en équipe. Finalement, il va devoir le faire solo. Alors il a pris des cours de chant et a sorti un EP audacieux, sophistiqué, qui ne se prend pas la tête avec la virilité. Résultat : un rappeur sensible qui pourrait prendre l’establishment du genre par surprise. Portrait d’un jeune homme qui a décidé de se foutre franchement de la désormais ringarde street credibilité.

D’habitude lors des balances, les salles sont vides. Sans une âme. Pleines d’un silence que les artistes sont chargés d’infiltrer, mais aussi pleines de promesses. Des salles vides, Jok’Air, Hache-P et Dehmo en ont vu passer en presque dix ans de rap sous les couleurs de la MZ, leur collectif devenu trio lancé courant 2007. Le 3 décembre 2016, c’est pourtant un vide différent qui les attend. Ce soir la MZ joue au Bataclan. Mieux, ils sont le premier groupe français à se produire à l’intérieur de la salle du Boulevard Voltaire depuis sa réouverture. Pas rien quand on est un groupe de Paris et qu’on revendique son ancrage dans la capitale jusque dans son blase : M pour « Mafia », Z pour « Zeutrei » (verlan désignant leur treizième arrondissement). Ce soir-là, leur ami Chich s’occupe de la première partie. Il se souvient de sa légère appréhension devant le vide du Bataclan. Même son de cloche du côté de Jok’Air : « Au début, tu te dis  »putain » quand même ». Mais les deux se rejoignent pour dire que, face à la même salle devenue bondée de monde, le poids du passé s’envole. Chich : « Face à la foule, franchement, j’ai tout oublié. C’était un concert de dingue où la joie s’est imposée ». Vrai. Au son des hits viraux de la MZ comme « FumerTiserBaiser », la jeunesse parisienne célèbre de nouveau sa vitalité. Avec ce concert symbolique et un second album à venir chez Sony, le trio est alors sur le point de s’imposer définitivement comme un poids lourd du rap français. Sauf que voilà, huit jours plus tard, Hache-P annonçait sur Twitter la fin de la MZ.

A peine deux mois après la date du Bataclan, Jok’Air a donné rendez-vous au sous-sol du fastueux immeuble parisien qui héberge la multinationale Sony Music. Avec ses dreadlocks blondes, son sourire juvénile un peu perché et sa dizaine de bagues aux doigts, le garçon ressemble à un rappeur d’Atlanta pas encore souillé par le mode de vie qui vient avec la célébrité. À l’image de son style musical, son débit mêle naturellement tendresse et saletés, la rue et le chic. Depuis la fin de la MZ, Jok’Air n’a pas chômé. Il a déjà sorti Big Daddy Jok, son premier EP solo, et quatre clips. Deux autres sont sur le point de voir le jour. Il n’a pas le temps, comme on dit. « C’est ce que la musique est devenue, tu dois être présent, explique-t-il. On prévoit tout à l’avance : on n’achète pas un parapluie le jour où il pleut, on n’achète pas le parachute le jour où l’on saute. Et là, je me dois d’envoyer, d’envoyer, d’envoyer, je suis en train de chauffer le fer. »

Quantité au détriment de la qualité ? Pas vraiment. Car les sept morceaux de l’EP ressemblent à des tubes. Surtout, de l’hypnotique « Si J’y Vais Fort » à la splendide « Mélodie Des Quartiers Pauvres », il explore une face du Jok’Air qu’on n’entendait que par acoups chez la MZ : le Jok’Air crooner. Un crooner de son âge et de son époque, vantard et queutard qui murmure « Bébé dehors c’est la guerre / Offre-moi ton entrecuisse », à la façon d’un Doc Gyneco plongé dans un liquide amniotique trap. Pour autant le rap tel que le porte haut Jok’Air est tout sauf dénué de maturité. A preuve, le morceau « Abdomen » sur lequel il n’a pas honte d’exprimer sa douleur physique face à cette ex qui « sûrement baise avec un autre ». Et s’il joue plus tard de son côté « mauvais garçon », sa partenaire nuptiale est célébrée comme une femme « indépendante ». Quant à « Mélodie », on se trouve tout simplement face à une chanson de variet’ à tessiture gospel qui rend hommage à sa cité du Chevaleret, à l’opposé des habituelles dédicaces viriles. À l’entendre, la street-cred, de toute façon, le rappeur-chanteur s’en contrefout : « La seule chose qui me fait rêver dans la street, c’est d’en partir. C’est pour ça que j’ai beaucoup de mal avec les rappeurs qui te font des chansons sur leur quotidien de cité. Quand un artiste français me raconte ça, j’en ai rien à foutre. Viens pas me dire que chez toi ça tire, que t’as des potes en taule, je m’en fous. On vient d’un endroit auquel on doit échapper, pas qu’on doit parodier, alors viens pas raconter ta science, je connais. J’ai vendu, oui, mais je vais pas te raconter. Moi mon business, c’est la musique maintenant. Alors je vais te parler de mes exploits sexuels, de mes déceptions amoureuses. Moi je suis un auteur, je parle à la première personne du singulier, je te raconte ma vie. Et maintenant ma vie c’est d’abord faire du son, faire des concerts, faire de l’argent et niquer des putes ».

Plus branché Catwoman que Batman le Jok’Air ? Selon Chich, de quasi dix ans son aîné, il n’a en tout cas rien d’une brute : « C’est un petit très respectueux. Il va toujours te dire merci, même pour les choses les plus simples ». L’intéressé en rigole : « À la cité, quand je dis ‘‘oui volontiers », on me répond  » t’es un ouf’ ! ». Quand je vendais, je remarquais bien que je ne parlais pas comme les autres ». La raison de cette politesse presque too much ? Une éducation partagée par sa mère à Paris et un couple… suisse. De ses six ans à l’adolescence, Jok’Air profite en effet d’un programme offert aux gamins du quartier pour passer toutes ses vacances dans un village paumé aux abords du lac de Thoune, dans les Alpes. Là-bas, il fait régulièrement du bénévolat dans une maison de retraite où il fait du sport avec les personnes âgées. Surtout, il y fréquente un autre milieu social, aisé et traditionnel, avec ses codes et ses valeurs, son langage soutenu… mais aussi ses désagréments. Jok’Air : « On ne va pas se mentir, là-bas, ils n’avaient jamais vu de noirs. Juste au blaze des villes, tu sais qu’il y en a pas ! Petit, on me touchait les cheveux, on me regardait dans la rue… J’avais l’air exotique, mais c’est relou à force. Puis je rentre à la cité où je suis entouré que de renois. A chaque fois, il me fallait un temps d’adaptation ».

Lors de ses retours à Paris, il écoute, il fouine, et commence rapidement à aiguiser sa plume. Le « grand frère » Chich se souvient ainsi, le sourire aux lèvres, d’un gamin anormalement studieux au moment de l’inviter pour la première fois à rapper chez lui en compagnie d’autres petits de Chevaleret : « J’avais 22 ans, eux environ 14. À cet âge-là, la musique tient de la rigolade. Mais quand tout le monde est arrivé avec une feuille A4 et un stylo, Jok’Air s’est ramené avec un gros classeur, tout bien rangé, intercalaires et tout ! J’ai pas lu, il y avait trop de textes ! J’étais choqué, je me suis dit qu’il était chaud, déter’ ». L’année suivante, en 2007, il intègre la MZ, collectif de rappeurs locaux supervisés par un certain Davidson, homme de l’ombre à tout faire qui a pour mission d’emmener ses bébés du Treize vers les cimes du rap game. Sous son impulsion, le collectif devient quatuor, puis trio, en gardant ses éléments les plus prometteurs : Jok’Air, Hache-P et Dehmo. Les mixtapes tournent, quelques singles buzzent, suffisant pour que Sony, via le label Arista, les signe en 2013. La Dictature, leur premier album pour la major, deviendra Disque d’Or. La Dictature 2, son successeur, ne verra lui jamais le jour.

Mais que s’est-il passé avec la Mafia Zeutrei ? Comment une bande de potes d’enfance en pleine route vers le succès a-t-elle pu se disloquer si soudainement ? Même Chich, pourtant leur compère de toujours, avoue n’avoir rien vu venir de flagrant. Pourtant, à en croire Jok’Air, ça faisait déjà un certain temps que leurs liens s’étaient affaiblis : « Les autres gars de la MZ ne sont pas comme moi. On n’a pas la même vie. De l’extérieur, on pouvait croire qu’on était tout le temps ensemble, mais faut savoir qu’en tournée, on se voyait sur scène et salut. Puis on se voyait en studio, chacun ramenait ses morceaux, demandaient aux autres de se poser dessus, et au revoir. C’était devenu une relation de boulot, professionnelle. À un moment c’est mieux d’y mettre fin, mais c’est dommage que ce soit fini comme ça ». Pour les détails, Jok’Air restera évasif. On était d’ailleurs prévenu par Sony : « Pas de questions sur la séparation de la MZ, svp ». Contactés par Greenroom, Hache-P et Dehmo préfèrent également garder le silence. Seul indice, cette vidéo lâchée par le second sur Facebook au lendemain de la séparation où il accuse frontalement le manager Davidson : « J’ai suivi aveuglément quelqu’un que j’ai cru être mon grand frère, mon mentor, mon protecteur, et qui est le plus grand manipulateur et le plus grand bâtard que j’ai jamais vu ». La veille, Hache-P annonçait également sa prise de distance avec Davidson. Jok’Air, lui, est resté fidèle à celui « sans qui tout ça serait inaccessible ». Il est aussi le seul à demeurer chez Sony.

Alors les rumeurs circulent. Sur les pages Facebook de chacun des membres, certains fans de la MZ choisissent leur camp et insultent l’autre. Les sons relativement commerciaux de Jok’Air n’arrangent rien dans le monde puriste du rap français, sa rapidité à tirer la gâchette sur sa carrière solo non plus. Certains pensent donc que Davidson, Sony et Jok’Air ont expulsés les deux autres par appât du gain. Chez la maison de disque, on assure pourtant avoir été autant surpris que tout le monde par la fin de la MZ, même si on avoue à demi-mot avoir toujours vu en Jok’Air le meilleur talent du trio. Vision que l’intéressé rejette en bloc : « Dans la MZ, j’ai toujours mis les autres sur le même pied d’égalité ». Ce qui ne l’empêche pas d’être clairvoyant sur son propre potentiel mainstream, le tout en revenant à ce fameux concert du Bataclan… Il développe : « Je m’étais préparé comme jamais, et on avait tous assuré. C’était terrible, le public était content, mais quelque chose m’a fait de la peine : les médias n’ont pas parlé du concert, malgré le symbole. Je m’en fous des médias, mais dire qu’on était les premiers artistes français à rejouer au Bataclan… C’est parce qu’on a pas la gueule qui plaît à la ménagère, on m’a dit. Est-ce que moi solo je peux plaire à la ménagère ? Ça dépend. Je pense que j’ai des goûts qui lui plaisent. Donc ouais, c’est possible que je plaise à la ménagère ! » La troupe de cité fait peur, un peu moins le charmant crooner. Poli, qui plus est. Ce n’est pas Black M, que l’on croise à notre sortie sur le trottoir devant Sony, qui dira le contraire.