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Nouvelle scène de Hollande : et si le changement c’était maintenant ?

Nouvelle scène de Hollande : et si le changement c’était maintenant ?

Birth Of Joy, Jungle by Night et Mozes & the Firstborn avaient tracé un sillon, Aujourd’hui c’est au tour des nouveaux venus Canshaker Pi, Amber Arcades et Pip Blom de promettre à la nouvelle scène pop, rock et electro des Pays-Bas un avenir en ligue des champions européenne. Reportage dans l’épicentre d’une révolution discrète : le Paradiso, à Amsterdam.

Pip Blom a 20 ans. Dans sa besace, Hours, une des ritournelles rock les plus entêtantes qui soit. Derrière son physique de poupée en porcelaine et ses joues roses, difficile de voir en elle une néo PJ Harvey ou Courtney Barnett qui aurait poussé au pays des tulipes. Pourtant, ils sont de plus en plus nombreux à considérer le rock parfumé aux dissonances 90s de cette gamine comme une évidence. Une évidence qu’on peut traduire en ces termes : Pip Blom serait le nouveau grand espoir d’une scène musicale hollandaise qui n’en finit pas de tailler des croupières à ses voisins d’Allemagne, de France et de Belgique. A preuve? ses récents concerts à l’affiche de l’édition 2017 du plus grand festival de showcase européen, l'Eurosonic, qui ont réuni une belle brochette de directeurs artistiques tous à la recherche d’une nouvelle tête hollandaise à signer.

Pour autant, la jeune femme n’est pas la seule à faire office de cheval de Troie pour cette nouvelle vague hollandaise. Dans son sillage, plusieurs dizaines de groupes et d’artistes se déploient, squattent les programmations de festivals, partent enregistrer hors de leurs bases. Leurs noms ? The Mysterons, Pink Oculus, Amber Arcades et les réjouissants branleurs indie de Canshaker Pi. A ceux là, il est possible de rajouter quelques « anciens » parmi lesquels le trio garage psyché Birth Of Joy, Mozes & The First Born, mais aussi Jungle By The Night, orchestre de blondinets aux inspirations afro jazz. Pas rien pour un pays dont la scène musicale a souvent été réduite à ses années rock fusion (Urban Dance Squad) et à son goût immodéré pour la techno qui tabasse.

Mais alors, comment les choses se sont-elles remises en place ? Pour Pip Blom, comme pour beaucoup de ses contemporains, le réveil a pris forme ce jour où le club Paradiso leur a proposé de sortir un single sur son label. Aujourd’hui, Pip Blom est assise dans un café d’Amsterdam et touille délicatement son gobelet de thé à la menthe. Si la jeune blonde raconte volontiers que sa carrière s’est accélérée le jour où l’algorithme du site Spotify l’a mise en avant dans la catégorie « Fresh Finds », elle remet aussi une partie de son actuel succès sur le compte d’un événement plus local « Je reste persuadée que la sortie de notre single ''Working on it'', au Paradiso Vinyl Club nous a permis d'aller jouer sur le plateau de De Wereld Draait Door (sorte de Grand Journal batave). Mais ça a aussi permis de faire connaître notre travail à des gens plus exigeants. »

C'est un peu comme si le Bataclan lançait son propre label dans l'idée d'offrir la fine fleur de la scène musicale émergente parisienne à un parterre d'initiés sur le meilleur support qui soit – le vinyle – et ce, pour la modique somme de 6€ par mois. Une folie ? Et pourtant, cette initiative existe en plein cœur d'Amsterdam. Nommé le Paradiso Vinyl Club, d'après le nom de la légendaire salle de concert de la capitale néerlandaise Paradiso, le projet sélectionne six artistes ou groupes par an pour presser leur premier single sur galette. « Les artistes apportent leur master, leur artwork et on s'occupe du reste. En plus de plusieurs centaines de vinyles écoulés, le Paradiso organise un concert dans la kleine zaal (la deuxième salle de 250 places du Paradiso, la première faisant 1500 places, ndlr) en guise de release party. Les abonnés, eux, reçoivent les vinyles en question ainsi que des goodies et du contenu exclusif sur Internet », introduit Ben Kamsma, longue tige chauve à lunettes voûtée sur une chaise de bar du Paradiso, qu'il arpente depuis presque deux décennies comme programmateur. Les abonnés sont contents, les groupes aussi. Ça fait deux ans que ça fonctionne. »

Le premier des quatorze singles édités par le Paradiso Vinyl Club fut Echoes de The Mysterons, groupe psyché originaire d'Amsterdam, sorti en novembre 2014. Pyke Pasman, clavier du groupe – et accessoirement celui du big band Jungle by Night – défend le sacerdoce du tout nouveau label, bien installé dans les fauteuils éclatés du Soundgarden, bar punk historique de « Dam » : « Ici, si tu veux qu'on t'entende, tu dois jouer la musique que les gens veulent entendre. Comment tu fais quand tu composes ton propre truc ? Personnellement, c'est pas comme ça que je veux devenir célèbre ! Et le Paradiso Vinyl Club, c'est un bon tremplin pour rester vrai. » Depuis, des groupes tels que Gallowstreet, Tears & Marble, Pink Oculus, The Deaf ou Indian Askin ont connu les honneurs d'un premier disque estampillé « PVC ».

« Le Paradiso essaie de construire une image de marque de la culture indie ici. Sans des mecs comme Ben Kamsma, le paysage musical indie aux Pays-Bas serait complètement différent », lance Menno Pot, journaliste musique au sein du journal De Volkskrant. Le fameux Ben Kamsma, lui, parle de « quête » pour qualifier sa démarche : « Certains appellent ça un investissement mais pour moi, peu importe l'argent qu'on met sur la table, tant que la musique perdure, on n'y perd pas. » Le Paradiso a mis à exécution son masterplan : développer un réseau tentaculaire de presque trente salles de concert partenaires allant de 150 à 1500 places et d’événements (Sugar Mountain, Supersonic Jazz, Tickets to the Tropics) un peu partout Amsterdam, offrant ainsi une culture underground à échelles multiples.

Pour le reste, le mythe du Paradiso agit toujours sur les esprits jeunes à la recherche de belles histoires qui sentent le vintage et les belles heures du rock’n’roll. Ouvert en 1968 comme un centre hippie du nom de Cosmic Relief Center, l'ancienne église s'est vite transformée en asile pour les groupes de punk ou de new wave en tournée européenne. Plus tard, les Rolling Stones choisiront la salle pour y tourner le documentaire signé Martin Scorsese Shine A Light. Dans les années 90, le lieu devient « la première étape des groupes anglais à l'étranger. Les Blur, les Oasis, les Coldplay... Ils prenaient le ferry et venaient jouer. Le public faisait pareil, composé à 50% d'anglais parce que ça coûtait moins cher de venir à Amsterdam en ferry que d'acheter une place en Angleterre » rigole encore aujourd'hui Menno Pot, arrivé dans la capitale néerlandaise au début des années 90.

Le revers de la médaille ? A l'exception du Paradiso et du Melkweg, il n'y a nulle part où jouer à Amsterdam et les formations hollandaises ne peuvent pas lutter face aux locomotives brit-pop. « La musique hollandaise au début des années 90, c'était comme blasphémer dans une église » résume Kamsma. Une privation qui entraîne forcément une sacralisation du Paradiso. Dennis van Leeuwen, touffes grisonnantes sous bonnet rouge, file la métaphore : « On parle d'une putain d'église, dans tous les sens du terme ! Tous les gens qui travaillent là-bas sont engagés dans leur truc. D'ailleurs, ils étaient soit dans un groupe soit en couple avec quelqu'un qui faisait de la musique. » Dennis sait de quoi il parle. Dans les années 2000, ce dernier est guitariste de Kane, l'un des rares groupes néerlandais à tenir la dragée haute aux Arctic Monkeys, Libertines et autres Coldplay en termes de popularité. Désormais âgé de 46 ans, il s'est improvisé manager d'Indian Askin et de Nambyar, « pour repartir du début et ressentir l'adrénaline » mais aussi faire atteindre le Graal batave à ses ouailles : « Jouer au Paradiso, pour un groupe néerlandais, c'est un peu l'étape ultime. Une fois que t'as fait ça, tu te dis : ''Bon, on fait quoi?'' T'es obligé de monter d'un cran. »

Et force est de constater que ledit Graal est à la portée de nombreux groupes néerlandais actuels tant le vivier semble infini. Dans le sillage des succès indé de Birth of Joy, Mozes and the Firstborn, PAUW et Jungle by Night, on retrouve le grunge doucereux de Pip Blom, la pop 60's d'Indian Askin, le glam-rock de Faut Haut, le son british de Lookapony, le punk de Bartek à Amsterdam, ou encore la pop aérienne Amber Arcades à Utrecht et le post-punk de The Sweet Release of Death à Rotterdam. Le son de Canshaker Pi, lui, est qualifié de slacker rock. « Slacker rock, indie pop garage, goofy slacker... Ouais, d'accord. Par contre, j'ai aucune idée de ce que ça peut bien vouloir dire. J'en ai aucune idée, putain ! Ça sert à rien ! » s'emporte Ruben, bassiste du groupe.

S'il est donc difficile de lui donner un qualificatif, la musique de Canshaker Pi commence à faire des émules : en plus d'avoir joué deux fois dans la grande salle du Paradiso, l'un de leurs plus célèbres fans s'appelle Stephen Malkmus. À tel point que la tête pensante de Pavement a produit leur premier album éponyme. « Pavement, c'est un peu le meilleur groupe de la terre selon moi. Avant de produire l'album, on se disait : ''T'imagines si Stephen Malkmus produisait notre album ? Ha ha ha !'' Et avant que t'aies compris quoi que ce soit, le mec est dans le studio avec toi » plaisante – à moitié – le bassiste à petites lunettes rondes.

Le fait que Malkmus se soit greffé à des mômes tout juste sortis du lycée n'a rien d'un hasard ou d'une hype. « Je suis un gamin des années 90, j'écoutais Pavement, Dinosaur Jr. et je retrouve ça dans leur musique. Bon, eux n'étaient pas nés mais en plus de la musique, des chansons, ils ont l'énergie... Le swagger. Quelque chose qui n'est pas donné à tout le monde. Tu peux avoir un groupe qui sonne bien mais à qui parler est un cauchemar. Par modestie, par normalité. Eux, ils ont l'attitude, l'arrogance ! » confesse Menno Pot. Dennis van Leeuwen ne dit pas autre chose : « L'industrie musicale néerlandaise a touché le fond il y a de ça trois ans. C'est comme si ce manque d'argent leur avait enlevé l’appât du gain pour ne laisser finalement que l'amour de la musique. On leur demande pas de réinventer la roue à chaque chanson, simplement de garder un peu de folie et de bêtise. Jungle by Night, douze mecs qui se mettent à jouer comme Fela Kuti, c'est impossible à manufacturer. »

Canshaker Pi non plus n'aurait jamais pu sortir d'une usine comme une belle voiture couleur rock metallisé. « On avait un autre groupe, Palio SuperSpeed Donkey. On a décidé de monter un autre groupe quand on a rencontré Boris, notre guitariste. La première batteuse était nulle à chier. C'est là que Nick est arrivé. Parce qu'il venait d'acheter une batterie » explique Ruben. De pote de lycée « qui a eu une période musicale trouble, d'abord comme metal kid puis fan de drum and bass », Nick devient donc batteur du groupe après seulement trois semaines d'exercice sur ses nouveaux tambours. « Et aujourd'hui, je commence à peine à prendre des cours, rigole-t-il. Son camarade lui emboîte le pas : « Ta technique est nulle mais hé, t'as l'attitude, tu tapes fort ! Tu surbats pour compenser le fait de pas avoir la technique... C'est tout ce qui compte pour un batteur! » Question de swagger, encore et toujours.

« Les labels ne te signent plus aussi vite que par le passé donc de nos jours, on doit souvent se faire sa place soi-même. D'une certaine manière, c'est une bonne chose parce que ça amène une certaine démarche DIY », expose Pip Blom, qui élabore les prompteurs pour la chêne Fox Sports pour gagner sa vie même si elle « déteste le sport ». Annelotte de Graaf, chanteuse derrière le projet Amber Arcades, était assistante aux Nations Unies avant de signer chez Heavenly Recordings. Du côté de côté de Canshaker Pi, Nick travaille dans la restauration tandis que Ruben est roadie au... Paradiso. Et quand ce dernier ne bosse pas, il passe son temps à gérer la logistique du groupe. Après une conversation téléphonique avec sa mère, il explique : « Je suis en train de nous dégoter un van parce qu'on doit aller jouer avec Pip ce soir à Gouda. Et comme seul Nick a le permis bah, c'est ma mère qui conduit ! »

Les enfants des Happy Mondays ou Guided by Voices néerlandais

Où l'on touche du doigt l'un des fondamentaux de cette nouvelle et vivace scène néerlandaise : le passage de bâton générationnel, et l'éducation. « Ce sont les enfants de leurs parents. Ils ont été infectés par leur musique et ça n'a rien d'une coïncidence s'ils sont aussi bons » théorise le sibyllin Ben Kamsma. Une façon de dire que les nouveaux têtards du rock batave ont été à bonne école, au sens propre comme au figuré. Si la mère de Ruben ne fait que conduire et que le père de Nick « écoutait seulement Toto dans la voiture, ce genre de conneries », il en est tout autrement pour le père du chanteur de Canshaker Pi Willem Smit. « Il était dans Scram C. Baby, un super groupe qui sonnait un peu comme Guided by Voices, signé chez Excelsior Records, un label qui a beaucoup fait pour la musique indé aux Pays-Bas » relate Menno Pot.

Quant à Pip Blom, ses parents jouaient tous deux dans Eton Crop, sorte de version dutch des Happy Mondays, chouchous de John Peel qui les invita à plusieurs reprises en studio pour ses fameuses Sessions. On a fait pire, comme éducation musicale, comme l'explique la chanteuse vingtenaire : « A la maison, les Arctic Monkeys, Blur, Oasis, New Order ou The Fall tournaient en boucle. J'ai eu ma période de révolte quand j'avais douze ans, je disais : ''Je vais écouter Justin Bieber !'' Comme ils ont fait plein de trucs en tant que musiciens, le principal conseil qu'ils m'ont donné, c'est : ''Fais ton truc, vas-y à fond et si ça ne marche pas, tant pis, tu changes ton fusil d'épaule!''. »

Quant à ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir des parents musiciens, ils peuvent s'en remettre aux nombreuses écoles de musique qui parsèment le plat pays. « L'un des grands pas pour la musique indé aux Pays-Bas, ça a été l'institutionnalisation de la musique rock. On a la Rock Academie à Tilburg, on commence à avoir des ''options rock'' dans celles d'Amsterdam, développe Menno Pot. Tu vois PAUW ? C'est un cas typique de l'évolution de la scène indé aux Pays-Bas : ils passent leur temps à écouter de la musique et à en acheter, mais ce sont aussi des mecs qui connaissent parfaitement les outils pour faire de la musique. Comme une sorte de théorisation, de science. » Théorie validée par Pyke Pasman, ancien élève du Conservatorium van Amsterdam où « les gens se rencontrent et décident souvent de monter des groupes. C'est drôle parce que tous ces mecs que je croisais là-bas, je finis par les retrouver dans les soirées un peu partout, souvent sur scène. » Quant à Dennis van Leeuwen, il assure que « les gamins de 20 ans d'aujourd'hui sont bien meilleurs que je ne l'étais quand j'avais leur âge. Cinq fois meilleur, vingt fois meilleurs. »