Non classé par La rédaction 27.02.2017

Espace temps, catastrophe naturelle et Nekfeu : la fin du monde selon Superpoze

Espace temps, catastrophe naturelle et Nekfeu : la fin du monde selon Superpoze

Après un premier album très réussi sorti en 2015, Gabriel Legeleux, alias Superpoze, revient avec For We the Living, un disque à prendre comme une œuvre totale dont le thème ne laisse pas trop de place au doute : la catastrophe comme expérience artistique absolue. L’occasion de discuter espace-temps, films de Jeff Nichols et difficulté d’être un control freak.


Sur ton nouveau disque, le dernier titre s’intitule « The Importance of Natural Disasters ». Ce thème de la fin du monde appliqué à ton nouvel album, il t’est venu comment ?
La première chose à savoir, c’est qu’il s’agit d’un traitement purement esthétique et non écologique. Je me suis intéressé à plein d’artistes de land art qui ont travaillé sur la catastrophe comme œuvre artistique. Au même moment, j’ai également découvert ce mouvement du XIXe siècle qu’on appelait Le sublime. C’est un mouvement dans lequel les artistes voyaient la catastrophe naturelle comme une sorte d’expérience esthétique suprême. Je trouvais ça très inspirant dans une époque où on a soi-disant tout vu, où plus rien ne nous étonne. De toute façon, je ne suis pas loin de penser que la seule sensation qui peut encore donner le vertige, c’est d’imaginer que le monde puisse s’effondrer.

C’est-à-dire ?
Je ne vois pas trop l’intérêt de reproduire le monde dans lequel on vit parce qu’il est déjà là, on le voit. C’est la raison pour laquelle j’adore les films de science-fiction, d’anticipation. Autant essayer de créer d’autres mondes, faire apparaître l’invisible qui est au-dessus. Alors ce dernier titre est tiré d’un petit essai de l’artiste Walter De Maria, On the Importance of Natural Disasters, dans lequel il dit : « Je pense que les catastrophes naturelles ont été regardées de la mauvais manière depuis des années. On les voit comme quelque chose de dangereux, morbide, terrible. Imaginez-vous des gens qui regardent La Joconde et ce qu’ils pourraient ressentir face à une éruption volcanique, un tsunami ou un cyclone qui nous arrive. » Je venais de revoir Melancholia de Lars von Trier, Take Shelter de Jeff Nichols et surtout, Donnie Darko de Richard Kelly. Comme je suis né dans les années 90, c’est vraiment le film de mon adolescence. Son ami imaginaire à tête de lapin qui lui explique que la fin du monde arrive, la réflexion sur l’espace-temps, c’était inspirant.

Tu cites Melancholia, Take Shelter, Donnie Darko mais ton clip de « For We the Living » fait surtout penser à la scène de fin de Midnight Special, non ?
Ah, j’adore ! Ça n’était pas une des références principales mais maintenant que tu le dis, c’est vrai qu’il y a de ça. Je n’ai pas encore vu Loving – qui a l’air de traiter de toute autre chose – mais Jeff Nichols est l’un de mes réalisateurs préférés. La couleur dans ses films, ce « grain du Bayou »… Je ne sais pas comment il l’obtient mais ça reste vraiment transcendant.

Est-ce que tu as une conscience écologique ?
Bien sûr ! Ça n’est pas quelque chose qu’on retrouve dans ma musique comme on peut par exemple le retrouver dans celle de Dream Koala. Mais en tant que moi, Gabriel, 24 ans, je trouve que c’est fou de ne pas prendre conscience de ces problématiques-là. Moi, je suis un hypersensible, très empathique, je pleure beaucoup donc mes disques sont peut-être plus sensibles que la normale. J’espère simplement que les gens n’essaieront pas de donner une teinte sociale à ma musique…

Est-ce que tu te définis comme quelqu’un de pessimiste ?
Non, pas du tout. For We the Living est construit en deux parties. La première est plus percussive, épique dans les mélodies et la seconde est beaucoup plus calme, apaisée. Le piano est plus au centre, avec moins d’arrangements électroniques. Pour moi, ça évoque l’après, la quiétude. Une sorte de tabula rasa qui n’a rien de pessimiste, un « après » plus lumineux. Le propre de tous les artistes, c’est de lutter contre l’entropie, le chaos. Pourquoi on décide de mettre des tableaux dans des cadres, de presser des albums sur des vinyles ? Pour remettre de l’ordre, quelque part. Quand tu deviens musicien, tu deviens de plus en plus control freak, tu es obsédé par tes créations. C’est comme La Promesse de l’aube de Romain Gary : il explique que le basculement, la découverte de l’absolu et l’obsession du livre parfait qui s’ensuit. Mais je te rassure, je ne pense pas à ça quand je me lève le matin !

Cette obsession de la création, c’est ce qui t’a poussé à être en auto-production depuis le début avec Combien Mille Records ?
Au début, tu imites toujours tes références et les miennes, c’étaient des musiciens qui avaient leur propre label comme Four Tet et Text Records. J’étais fasciné, je trouvais ça beau de tout faire tout seul, les vinyles en kraft, etc. C’est aussi parce que je déteste déléguer. Si ça n’est pas moi qui décide de la date de sortie, de la pochette, du clip vidéo, c’est impossible pour moi. Ça peut vite être horrible. Heureusement, j’ai une équipe de management, un tourneur, un éditeur qui acceptent ma manière de faire. Dans cette industrie, ça n’est pas compliqué : sans tomber dans le manichéisme, soit tu choisis de respecter des règles commerciales soit tu décides de ne pas t’y plier et de faire ce que tu veux. Sans langue de bois, tu te demandes parfois ce que les gens font dans les labels. Je ne veux pas faire de généralités mais tu rencontres parfois des directeurs artistiques… Le directeur, OK, l’artistique, je ne sais pas où il est. Donc je n’avais pas forcément envie de travailler avec eux.

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Tu as produit le dernier album de DJ Pone, Radiant, et participé à celui de Nekfeu, Feu. Pourquoi être passé à la production ?
Pone, je l’ai rencontré pendant une soirée, il m’a dit : « Passe à mon studio, j’ai envie de te faire écouter ce que je fais ». J’ai écouté, j’ai donné mon avis sur un morceau et lui a répondu : « Tu veux pas donner ton avis sur tout le reste ? » En gros, c’est ça. Nekfeu, il était en train de mixer son album juste à côté de chez moi, je suis passé au studio et on s’est retrouvé à faire un morceau ensemble. C’est plus des rencontres qu’autre chose. J’ai aussi composé des morceaux pour un jeune rappeur, Lomepal, mais c’est plus logique parce que je suis rentré dans la musique par le rap quand j’avais 15 ans. Les premiers logiciels de musique que j’ai téléchargé, c’était pour faire des instrus. Je crois que même dix ans après, j’ai toujours ça en moi. Quand je prends la voiture, j’écoute surtout du rap.

D’où ça vient cette passion du rap ?
C’est quelque chose d’adolescent, très instinctif. Ça n’avait pas du tout atteint mon aspect mental comme c’est le cas de ma musique désormais, ça n’était que du physique. J’étais batteur, j’adorais le rythme. Il y avait des rimes, de l’énergie et comme je viens d’une famille de littéraires, ça m’a de suite parlé. Quand j’étais au lycée j’ai fait un EP de rap. Ce disque n’est jamais sorti. Il est toujours sur un vieil ordinateur rangé je ne sais pas où. Le problème, c’est que je suis impulsif. Si j’ai vu quatre films que j’aime bien, je veux faire un film. Bon ben là, j’avais écouté quatre albums de rap donc j’ai fait du rap. Un truc très politique, très engagé, anti-consumériste. Rap conscient !

Qu’est-ce que la prod pour les autres t’apporte que ta propre musique ne t’apporte pas ?
Les productions que j’ai fait pour les autres, je ne les ai pas faites dans mon coin puis envoyées par mail. Elles ont été composées en présence de l’artiste, il y avait un vrai travail de collaboration et d’écoute. J’essaie de les aider à mettre en musique des idées. Alors que si quelqu’un est à côté de moi pendant que je compose pour Superpoze, ça ne peut pas marcher. Faire de la prod pour les autres, ça émancipe et ça permet de retrouver la notion de partage, la magie du groupe que tu perds un peu quand tu es producteur solo.

On évoque le terme de « producteur ». Tu ne trouves pas ça un peu réducteur ?
C’est un dérivé de l’anglais « producer », producteur dans le sens musicien, et c’est un mot qui n’est pas très joli en français. Ça fait surtout mec qui a un clavier et une souris alors que moi, je me sens profondément compositeur. Quand j’avais 16, 17 ans, j’étais un ado qui découpait des samples avec une MPC et j’ai choisi un pseudonyme qui fait très beatmaker. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est de ma faute, je ne peux m’en prendre qu’à moi !

For We the Living est disponible depuis le 24 février chez Combien Mille Records // Superpoze en concert le 30 mars à l’Elysée Montmartre

Propos recueillis par Matthieu Rostac