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De batteur contrarié à cinéaste cérébral : portrait musical de Damien Chazelle

De batteur contrarié à cinéaste cérébral : portrait musical de Damien Chazelle

Ce dimanche 26 février, le réalisateur de La La Land Damien Chazelle viendra à la Cérémonie des Oscars avec le secret espoir de transformer les 14 nominations de son film en statuettes. Avant la comédie musicale phénomène, le film Whiplash plongeait dans les coulisses d’un conservatoire jazz. Enquête sur le mélomane derrière le nouveau prodige.


Il s'appelait Anthony Biancosino, mais tout le monde le surnommait « Doctor B ». Aujourd'hui, il est surtout connu pour avoir inspiré le terrible Terence Fletcher, professeur de musique tyrannique dans Whiplash. Jesse Fischer, un ancien élève, confirme : il ne lui a fallu que quelques secondes de la bande annonce du film pour le reconnaître. Sorti en 2014, Whiplash, le deuxième long-métrage de Damien Chazelle, est partiellement autobiographique : comme le personnage fictif de Andrew, Chazelle a été choisi par un professeur exigeant, si ce n'est tyrannique, pour quitter un orchestre de second rang et intégrer une troupe plus prestigieuse. Comme Andrew, encore, cet épisode va « complètement le changer » d’après son père Bernard. Jusqu'à peut-être former son identité de cinéaste dont la filmographie (Guy and Madeline on a Park Bench, Whiplash donc, et plus récemment le carton La La Land) laisse une très large place à la musique et au jazz.



Contrairement à Andrew dans Whiplash, Damien Chazelle n'est en revanche qu'un adolescent inscrit au lycée public de Princeton lors de sa rencontre avec le professeur (Andrew est un étudiant en école de musique à New York). Un établissement que Jesse Fischer, depuis devenu musicien professionnel et basé à Brooklyn, a fréquenté quelques années avant lui. Il pose le contexte : « Princeton High School est un lycée très différent des autres, note-t-il. C’était un lycée de nerds : les parents de mes amis étaient des Prix Nobel ou des chanteurs d’opéra. On n’avait pas de fanfare, et l’équipe de football américain ne gagnait jamais ! »


En revanche, l'orchestre jazz numéro un de l'établissement, le « Studio Band », figure parmi les plus réputés du pays, remportant régulièrement les plus prestigieux concours nationaux. Deux autres orchestres existent en parallèle pour accueillir les élèves moins compétents, dont le « Nassau Band » que le jeune batteur intègre après son audition. Non sans un certain soulagement, à en croire le paternel : « Il avait entendu des histoires horribles sur l’orchestre principal et le professeur qui le dirigeait. D'ailleurs, aux États-Unis, la musique et le sport sont des activités très compétitives où tout est permis aux professeurs ».



Une permissivité qui peut justifier le comportement parfois tyrannique du « Docteur » (même si Jesse Fischer assure que le lancer de chaise n’était pas au programme) mais aussi le changement de comportement du jeune Damien, propulsé responsable du tempo dans l'orchestre de prestige. « Il ne pouvait rien avaler les matins où il y avait Studio Band, rembobine son père. Il consacrait tout son temps libre à la batterie, au détriment de sa vie sociale et même du cinéma. C’était inquiétant pour nous, ses parents, mais il aurait refusé d'arrêter. Il se sentait rejeté, humilié devant ses camarades, et on sait à quel point c’est important à cet âge-là. La relation avec son professeur était complexe, parce que ce n’était pas une relation d’adultes, elle mélangeait admiration et terreur, puisque Damien savait qu’il progressait grâce à lui ». D’autres élèves moins éprouvés comme Jesse Fischer se souviennent plus volontiers d’un bon vivant à la voix qui porte et à l’humour décapant : Doctor B s’est éteint en 2003 des suites d’un cancer.


Avec les centaines heures passées baguettes en main, « le Studio Band a tué une bonne partie du plaisir qu’il trouvait dans la musique », remarque Bernard Chazelle au sujet de son fils. Un plaisir et un intérêt pour le jazz pourtant bien ancrés chez Damien. Son père, brillant professeur de sciences informatiques à l'université de Princeton, guitariste amateur et collectionneur à ses heures perdues, possède des milliers de disques de jazz. Damien et sa sœur Anna grandissent au son des improvisations de Lester Young, Count Basie ou Dexter Gordon. « Il y avait souvent du jazz à la maison, reprend le père Chazelle. On en écoutait beaucoup en vacances, lors de longs trajets à travers les États-Unis ou l’Europe. À l’époque, les enfants ne pouvaient pas se réfugier dans leurs casques à l’arrière de la voiture : ils ont donc subi le répertoire classique du jazz, et quelque chose a provoqué un déclic chez Damien. »



En écoutant les histoires de son père, l'enfant développe une tendresse particulière pour Clifford Brown, trompettiste génial au destin tragique – il est mort dans un accident de la route à 25 ans. Des années plus tard, il lui rendra d'ailleurs un discret hommage dans son premier long-métrage, Guy and Madeline on a Park Bench (2009). Plongé dans la grande marmite du jazz, cinéphile précoce, lecteur avide, le petit Damien ne se sent bien que dans cette maison qui swingue. « Puisque Damien ne s’intéressait qu’au cinéma et n’avait aucun intérêt pour le sport, j’ai eu l’idée de génie de le mettre à la batterie : ça fait transpirer, ça muscle tout le corps contrairement à la guitare où les doigts font tout. On faisait d’une pierre deux coups, mais on a payé le prix fort : quand il y a une batterie à la maison, tout le monde en profite ! » La famille Chazelle apprend à vivre avec les murs qui tremblent, et Damien enchaîne les reprises des Rolling Stones, des Ramones ou de Nirvana dans un petit groupe formé avec ses amis du collège. S’il n’échappe pas aux modes du grunge ou du hip-hop qui emportent sa génération, Damien s’intéresse aussi à Prince ou David Bowie, il ne lâche surtout pas les CD de jazz de papa.


Malgré le temps passé à satisfaire les exigences de Biancosino au détriment de ses devoirs, Damien dispose d’après son père de « quelques facilités » scolaires qui lui permettent d’intégrer la plus prestigieuse des universités américaines, Harvard. Si Damien intègre le département des études visuelles et environnementales de Harvard, il n’abandonne pas la musique pour autant. « Il a envisagé de faire carrière dans la musique, mais c’est aussi une affaire de confiance en soi : il en avait beaucoup moins en musique qu’en cinéma, où il a toujours eu un fil directeur, une vision ». Dès son arrivée en 2003, quelques mois avant qu’un certain Mark Zuckerberg ne lance « The Facebook » sur le célèbre campus du Massachusetts, Chazelle fait la connaissance de Justin Hurwitz. Celui qui signera plus tard la musique de ses films monte un groupe, et cherche un batteur.


Portr

C'est l'acte de naissance de Chester French, baptisé en hommage au grand sculpteur américain responsable de la statue en bronze de John Harvard qui surveille le campus. En plus de Chazelle derrière les fûts, Hurwitz est au clavier, Michael William Judge à la basse, D.A. Wallach au chant et Maxwell Drummey à la guitare. Le groupe décrit sa musique comme du « rock de gentleman » et publie un petit EP qu'ils écoulent de la main à la main sur le campus, jouant en extérieur pour appâter le chaland. Mais les têtes bien faites se lassent vite, et le groupe se délite pour ne bientôt compter que le noyau dur de Wallach et Drummey. « Je passais beaucoup de temps sur mon film de thèse et n’avais pas vraiment le temps de m'investir, d’autant que le groupe ne faisait plus de concerts », expliquait Chazelle en 2015. Chester French grandit alors dans le studio mis à disposition par l’université, Chazelle et Mike Judge se contentant de prêter main forte de temps à autre.


Wallach et Drummey lorgnent volontiers vers le hip-hop, et la démo publiée en 2006 attire l’attention de… Pharrell Williams et Kanye West. « On était en quatrième année quand Chester French a provoqué des enchères entre les gros labels, expliquait Hurwitz dans une interview à Variety. On se disait qu'on avait laissé passer notre chance ! » Damien jouera bien de la batterie sur Love the Future, premier album sorti en 2009 sur Star Trak, le label de Pharrell. Chazelle et Hurwitz, qui partagent la même chambre dans le dorm de Currier House, n’ont pas le temps de regretter leur départ : « Dès la deuxième année, Damien et moi nous sommes retrouvés autour d'une philosophie basée sur le travail et le sacrifice, a expliqué Hurwitz à un journal de la fac. On culpabilisait de ne pas travailler assez dur, et on parlait beaucoup du fait qu’on voulait tous les deux être très, très bons dans ce que l’on ferait plus tard ».



Grâce à La La Land, les désormais trentenaires Chazelle et Hurwitz pourraient repartir dimanche du Dolby Theater de Los Angeles avec plus d'une dizaine d'Oscars dans leur escarcelle. Chazelle pour son travail de cinéaste, Hurwitz pour ses compositions. Dans une interview accordée il y a deux ans, Damien Chazelle livrait peut-être la clé de son rapport à la musique et son rendez-vous (partiellement) manqué avec celle-ci : « Une partie de moi se considère toujours comme un batteur raté. J’avais l’impression qu’il me manquerait toujours un truc fondamental que je n’aurais jamais, peu importe les milliers d’heures que j’y consacrerais. Que ce soit vrai ou pas, beaucoup de ce que j’ai fait ensuite découle de cette décision ».


Forcément frustrante, cette incapacité à percer tout à fait le mystère de la musique explique peut-être les procès en cynisme qui lui sont parfois faits, les reproches de musiciens comme Jesse Fischer qui l'accusent de ne « rien comprendre à la musique », et sa persistance à vouloir (re)faire du cinéma un art musical. Pour son père, la relation entre Chazelle et la musique est plus complexe, de l'ordre du conflit intérieur : « Avec le cinéma, Damien ne se sent pas limité par ses muscles ou par ses nerfs. Il est très perfectionniste et travaille beaucoup, mais tout se passe au niveau du cerveau, il est maître de ses limites ». En offrant des limites à Chazelle le cérébral, la musique aura donc donné une obsession, et peut-être même une méthode au cinéaste. Merci, Doctor B.