Greenroom

On est allés parler musique et cinéma avec Yuksek et Jérémie Elkaïm

Yuksek et Jérémie Elkaïm ont plus de points communs qu’on pourrait le croire : les deux hommes s’en sont rendus compte lors de leur collaboration pour le film Marguerite et Julien de Valérie Donzelli, accompagnée de Jérémie Elkaïm, pour lequel Yuksek a réalisé la BO en 2015. Tandis que Yuksek sort son troisième album Nous Horizon et que Elkaïm tient le premier rôle de Dans La Forêt de Gilles Marchand, Greenroom a réunis les deux hommes pour parler disques, films et goûts musicaux de leurs progénitures

Comment vous êtes vous rencontrés?
Jérémie Elkaïm : J’adorais le premier album de Yuksek que j’écoutais dans mon coin, et au moment d’écrire La Guerre est déclarée avec ma compagne de l’époque, Valérie Donzelli. On réfléchissait aussi à la bande originale. Pour un des moments un peu forts du film j’ai alors pensé à « Break Ya » de Yuksek, et on a demandé à intégrer le morceau dans le film. Après ça on s’est croisé par hasard dans une fête où il mixait et je lui ai dit qu’on réfléchissait avec Valérie à faire une musique originale pour notre prochain film, Marguerite et Julien. Je suivais son travail, je savais qu’il ne faisait pas que de la musique électronique, et je sentais qu’il était assez complet. C’est un peu spécial la musique de film, parce que c’est la seule personne sur un film qui est véritablement autonome. Un metteur en scène ou un ingénieur du son ne travaillent pas tout seuls dans leur coin, tandis que le musicien n’a pas besoin du film pour que la musique existe a priori.

Yuksek : En réalité je n’avais pas vu passer la demande de synchronisation de « Break Ya » dans La Guerre est déclarée, et j’ai vu le film assez longtemps après sa sortie. Je me souviens même que j’étais dans un avion : le moment où je découvre la scène, qui est la bascule du film, en plus avec mon morceau alors que je ne m’y attendais pas, c’était assez hallucinant. Faire une musique de film me trottait dans la tête depuis assez longtemps, et je me suis alors dit qu’il fallait que je les rencontre absolument pour les remercier et leur dire que si un jour ils avaient envie de faire appel à un compositeur, je serais ravi de le faire. De fil en aiguille on s’est rencontré, et un jour Valérie m’a appelé en me disant qu’elle faisait Marguerite et Julien et qu’elle aimerait que je fasse partie de l’aventure.

Comment s’est passée la composition de la BO de Marguerite et Julien?
Y : A la base, j’ai commencé à bosser sur une musique plus moderne et électronique. On était tous contents des premiers morceaux et des premiers thèmes, mais dès que les images sont arrivées et qu’on les a collées sur la musique, ça ne marchait pas du tout (rires). On s’est alors dit qu’il fallait une musique plus baroque, plus classique. J’ai une formation au conservatoire, mais je n’avais jamais fait de baroque de ma vie, donc je sais que la question de me faire confiance s’était un peu posée. Et c’était très légitime : l’économie et le tournage d’un film sont déjà tellement stressants à d’autres points de vue que la musique ne doit pas être un souci.

Comment se comporte Jérémie quand il s’agit de donner son avis sur la musique d’un film dans lequel il est engagé ?
Y : Disons qu’il a quand même un avis qui va au-delà de celui d’un simple auditeur. Je me souviens de quand tu étais venu au mixage de la BO de Marguerite et Julien, tu étais capable de sentir les niveaux entre les instruments, l’ambiance générale du son, la réverbération… ça te parle.

JE : Complètement. Je pense que ça vient d’une sensibilité de l’écoute : il y a des journées ou l’agression sonore peut m’angoisser par exemple. Et je sens bien que le plaisir que j’ai au mixage en général c’est de sentir ce que ça produit avec des choses simples comme un niveau ou un effet. D’ailleurs, je pense que tu peux faire un film avec une image de merde et un son professionnel, ça ne dérangera pas les gens. Mais l’inverse est impossible : si tu mets des images léchées avec un son dégueulasse, on aura l’impression que ton film est amateur. C’est le son qui donne l’impression de finition, d’univers…

Vous parlez de faire du bon son sur une mauvaise image, que pensez vous des clips musicaux ? L’image n’est pas importante ?
Y : J’ai toujours été assez partagé sur les clips, très franchement. Je n’aime pas ça pour être tout à fait honnête, je préfère écouter la musique toute seule. Ou alors seulement quand c’est un vrai geste : les Spike Jonze, les Gondry de l’époque, c’était assez fou. Pour faire un bon clip, il faut être investi dedans et je ne m’en suis rendu compte qu’avec mon dernier album. Jusqu’à maintenant, ça ne m’intéressait pas et je déléguais beaucoup, ce qui a créée un manque de cohésion totale dans ma filmographie (sourire). Pour mon dernier album, j’ai rencontré un réalisateur de clips qui s’appelle Jérôme de Gerlache et c’est quelqu’un qui est vraiment dans le partage, qui aime beaucoup la musique, et il m’a donné envie de m’investir dans la création des clips. « Sunrise », c’est le meilleur clip que j’ai fait, tout le monde me le dit, et je pense que c’est parce que c’est le premier où on a vraiment réfléchi ensemble à ma place dans une vidéo. Mais je dois avouer que je ne suis pas un grand consommateur de clips.

JE : On peut aussi l’appliquer aux courts métrages. Je m’en fous complètement, et je trouve que c’est un format un peu chiant. Malgré tout il y a des courts réussis et intéressants. Je pense comme Pierre que l’immense majorité des clips n’a aucun intérêt. Souvent ça ne colle pas à la musique ou ça ne raconte pas ce qui est dans le morceau. Il y a quand même des clips marquants : je repense à celui de “Let’s Dance” de Bowie… il y a eu une époque baroque du clip où les maisons de disques avaient des moyens et se lâchaient, c’était un peu délirant.

Jérémie, tu as pris des cours de musique?
JE : J’en ai énormément voulu à mes parents de ne pas me mettre à la musique, et quand j’ai eu mes premiers cachets d’acteur à 16-17 ans je me suis acheté un piano. Après quelques coups de fils, j’ai récupéré le numéro d’une professeur de piano à la Schola Cantorum, une institution parisienne de musique classique. Elle me donnait des cours particuliers, et elle avait un petit côté vieille école. Je suis arrivé avec l’objectif de jouer la Mélodie Hongroise de Schubert parce que j’étais sur de pouvoir pécho un maximum avec (rires). Mais je n’ai pas dépassé le Gymnopédie de Satie, qui n’est pas le plus difficile. Et puis les tournages et la vie ont fait que j’ai du arrêter. Je parle de la musique comme un pouvoir parce que je ne l’ai pas.

Et toi, Pierre, tu as pris des cours de théâtre dans ta jeunesse ?
Y : Pas du tout. Mais j’ai failli jouer dans un film il y a deux ans, et plutôt un gros rôle. Un truc complètement improbable : un jour, mon manager reçoit un email de la réalisatrice Nicole Garcia disant qu’elle aimerait bien me rencontrer pour discuter. J’avais rendez vous à une adresse près de la place de la Madeleine, et je m’attendais à aller dans une boîte de production pour rencontrer son agent. En fait je me suis retrouvé dans le salon de Nicole Garcia : je pensais que c’était pour une histoire de musique et là elle me dit qu’elle est en train de préparer un film, et qu’elle cherche un premier rôle qui ne soit pas un acteur mais plutôt un musicien. Et elle avait donc pensé à moi. Elle me propose de lire un texte ensemble, et je me retrouve à faire une scène avec elle dans son salon (rires).

Comment tu as réagi?
Y : Sur le coup, ça m’a amusé mais je lui ai directement dit que je pensais être assez mauvais acteur, que j’avais une très mauvaise mémoire, et que ce n’était pas un fantasme. Mais en même temps j’aime bien les nouvelles expériences, donc j’ai essayé de faire la scène avec elle. Deux jours plus tard, elle me renvoie un message me disant qu’elle aimerait bien qu’on refasse un essai. J’y retourne, et là elle me dit : « En fait je ne t’ai pas tout dit, l’actrice principale c’est Marion Cotillard. Donc si tu es d’accord, demain, on refait une scène avec Marion ici ». Et honnêtement là j’ai atteint mes limites : j’étais hyper impressionné par son jeu d’actrice. Nicole a donné le texte à Marion Cotillard, elle l’a lu une fois, elle l’a posé, et elle a fait toute la scène en me regardant dans les yeux. Là j’ai vu que j’étais nul (rires).

La grande différence entre la musique et le cinéma, c’est l’anonymat. Pierre, est-ce que tu aimes bien jouer l’acteur dans tes clips, faire des photos promo et te mettre en avant?
Y : Je le fais parce que c’est nécessaire. Pour les clips, j’y ai pris goût pour la première fois avec le clip de “Sunrise”, parce que ça avait un sens, j’avais un vrai rôle qui faisait que si je n’étais pas là, le clip ne marchait pas. Mais si il y a quelque chose qui m’attire vraiment dans la musique de cinéma c’est ça : tu es un maillon de la chaîne et pas du tout le plus mis en avant. Ça n’intéresse pas grand monde de savoir qui a fait la musique. Tout le monde s’en fout un peu, et je trouve ça vraiment bien au final.

JE : Ça soulève des questions de fond. Je le comprends avec l’écriture par exemple : il y a une vraie jubilation, un côté presque éminence grise. Tu appuies à un endroit, tu marques quelque chose de très fort dans l’histoire du film, sans l’exposition qui en découle.

Y : Je ne suis pas toujours hyper souriant ou hyper sympa, même si je me soigne, mais par moments quand il y en a trop, forcément tu vas être un connard. Quand tu fais trente interviews, que tu as joué la veille, que tu prends un avion juste après, tu peux devenir relou. Si on te pose une question nulle, tu vas un peu t’agacer et cela va troubler le message de ta musique. L’anonymat fait que l’on ne connait pas ta tête : t’es beau, t’es moche, t’es gentil, on s’en fiche. Le seul vecteur, c’est la musique.

Selon vous, pourquoi l’idée du grand couple réalisateur-compositeur à la Alfred Hitchcock / Bernard Herrmann ou David Lynch / Angelo Badalamenti ça n’existe plus tant que ça ?
JE : Tu veux que je te dise quelque chose? Je pense que Tarantino n’a pas fait que du bien à la musique de film. Je suis super sérieux : il a une vraie virtuosité, c’est un grand metteur en scène, mais les synchros qu’il a fait, avec son rapport à la musique, sa culture, la manière qu’il a de décomplexer complètement la musique dans les films ça a fait exploser un truc. Et pourtant, je dis ça et on a fait pareil dans La Guerre est déclarée !

Y : Il va jusqu’à ré-utiliser des musiques de films pour les mettre dans un autre film, c’est assez violent.

JE : C’est très décomplexé, et en même temps comme c’est efficace, ça a fait des petits. A un moment, tu avais l’impression qu’il y avait toute une période où les mecs mettaient leur playlist iTunes dans leurs films. Je le disais pour La Guerre est déclarée quand on nous posait des questions sur la musique, et je m’en moquais un peu d’ailleurs pendant la promo.

Tu penses la même chose sur Tarantino, Pierre?
Y : Oui assez, c’est plaisant et ça marche. Il y a plein de choses comme ça qui font qu’avec un peu de fainéantise on se dit que finalement en fait ça va, mais qui sont très délétères le temps passant.

Vos enfants aînés respectifs, qui ont à peu près seize ans, ils écoutent quoi aujourd’hui ? Est-ce que vous pouvez avoir un rapport un peu difficile avec eux si ils écoutent…
JE : PNL ? Pour moi il y a une hallucination auditive autour de PNL, je n’y arrive pas (rires)

Y : Je ne serai pas plus content que ma fille écoute PNL que Jul ! En fait jusqu’à un certain âge tu as la maîtrise : j’arrivais encore à lui faire écouter LCD Soundsystem ou Lou Reed, les Beatles… et en fait, passé le collège ça dérape sur tout ce que tout le monde écoute. Ma fille n’est pas trop rap, mais disons qu’elle écoute les trucs comme Ed Sheeran, la musique commerciale internationale du moment. Le mainstream est quand même assez flippant en ce moment. Il y avait des trucs dégueulasses à notre époque, Sabrina et « Boys Boys Boys », mais Nirvana était quand même en haut des charts. Là quand tu regardes en haut des tops il y a franchement peu de choses. Et je n’ai pas vraiment envie de tenir ce discours…

JE : Gabriel, mon fils aîné, a un truc de dandy, il aime bien s’habiller, il a une attention au cinéma qui est particulière, donc il a plutôt cultivé des choses que j’avais mis en germe plutôt que de les rejeter. Il est sur une consommation de musique qui est par contre complètement dans l’époque, il n’achète rien… Il va écouter des albums sur YouTube mais ça sera les Cure, New Order.

Vous ne leur avez rien imposé?
Y : Si, un peu, à une époque. Avoir un père qui fait de la musique, c’est un peu bizarre. Après, je pense qu’elle écoute encore des trucs bien mais qu’elle ne me le dit pas. Mais je nourris peut être un fantasme (rires).

JE : J’ai une fille qui passe son temps à me dire qu’elle n’en a rien à foutre des films, et je trouve ça pas mal en fait. C’est quand même épuisant, les parents. Maintenant, chez moi je n’ai plus beaucoup de disques. J’en ai énormément donné, notamment à mon fils qui est tout content. Pour le coup, je suis complètement de notre époque, j’ai tout dématérialisé. Sur iTunes je dois avoir deux mois de musique (sourire). Mais en revanche je ne suis pas dans un esprit de collectionneur.

Toi aussi Pierre tu as fait du ménage dans ta collection de disques ?
Y : Pas tellement, je suis un peu fétichiste quand même (rires). Déjà que dans mon studio je collectionne les vieux synthés… je suis assez attaché au format physique. J’ai conservé tous les disques que j’ai depuis assez longtemps, mais je ne suis pas non plus un gros acheteur de musique.

JE : Toi tu vis dans ton studio d’enregistrement ? Il est chez toi ?

Y : Ah non, j’ai mon studio ailleurs, c’est hyper important. J’ai vraiment un truc de bureau, je fais 9h-19h, plus tôt des fois… J’ai toujours emmené ma fille à l’école le matin et je quittais le studio pour aller la récupérer, je suis vachement calé sur son emploi du temps.

Est-ce que vous pourriez un peu nous raconter votre expérience à Cannes pour Marguerite et Julien? Comme le film a été mal accueilli par la critique, Pierre, tu as dû découvrir ce que pouvait être le côté violent de Cannes…
Y : C’était hallucinant de voir ça. Le truc était d’une violence que je ne pouvais même pas imaginer, je me demande comment Valérie faisait pour rester debout.

JE : Quand ça se passe mal à Cannes, tu as l’impression d’avoir une maladie. C’est un peu comme si tu avais la lèpre ! Les gens ne te regardent pas vraiment, ils sont mal à l’aise ou ils te font une tape sur l’épaule. J’ai adoré la présence de Pierre parce que c’était un être humain normal au milieu de la tempête.

Y : C’est aussi ça que j’aime bien quand je produis les disques des autres, ceux des artistes du label Partyfine. J’aime avoir une place bienveillante, mais pas sous le feu des snipers, tout en faisant complètement partie de l’histoire. Moi je n’étais pas visé en tant que personne mais par contre je voyais des gens que j’aime, autour d’un projet que j’aime se faire défoncer.

Pierre ça a du te faire bizarre, ce n’est pas le genre de choses qui arriverait aux Victoires de la Musique…
Y : C’est comme si dans la musique on te convoquait pour aller chercher ton Grammy, on t’appelait : « Tiens, Yuksek vient chercher ton Grammy », et quand tu montes sur la scène tout le monde te dit « Mais non, mais dégage ! » On me disait, « ça va, c’est comme si tu sortais un disque et qu’on te disait que c’était pourri », mais non, moi j’ai trouvé ça plus violent que ça!

JE : Un peu comme si on nous faisait rentrer dans une fête et que tu avais les videurs qui venaient et te disaient « Excusez moi, on s’est trompés, est-ce que vous pouvez sortir? » (rires).