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Dude York, sans le savoir, pourrait bien sauver l'âme du rock West Coast

Dude York, sans le savoir, pourrait bien sauver l'âme du rock West Coast

Baigné dans la scène pop-punk ensoleillée de la côte ouest Américaine, le trio Dude York, basé à Seattle, s'apprête à sortir son troisième album. Avec un contre-pied : plutôt que de parler de virées à la plage, ou de skateboard, Sincerely en large partie consacré à la dépression. Signe des temps ? Presque, à en croire le groupe.


En conversation, Peter Richards, 29 ans, parle sans fards de ses problèmes de santé mentale, de ces matins où « l'espace entre le lit et la porte semble infranchissable ». Une réalité toute aussi bien retranscrite dans sa musique. Sincerely, le troisième album de son groupe Dude York (sortie le 24 février chez Hardly Art), débute ainsi par le premier single, « Black Jack », où il scande « I relied on myself / Neglected my own health » (« je n'ai compté que sur moi-même / j'ai négligé ma propre santé »). Avant de transformer ce constat en leçon de vie : « Nobody does it all by themselves » (« personne ne peut s'en sortir seul »). En définitive, Richards se sert de « Black Jack » pour rappeler à son public, et à lui-même, le pouvoir le plus sacré en ces temps troubles : celui de l'amitié, de la bonne vieille bromance et de tout ce qui a fait le succès des comédies les plus grinçantes à la Judd Apatow & co.



Sans clairement le reconnaître, Peter Richards et son Dude York font partie de cette même école de pensée douce amère qui a donné aux Etats-Unis ses monuments rock cachés (le Big Star d'Alex Chilton) mais aussi ses séries télé adolescentes les plus bizarres (Freaks & Geeks). Le titre « Black Jack » s'inscrit clairement dans cette veine. Impossible au premier abord d'imaginer que cet hymne power-pop massif, très 90's, parle... de lutte contre la dépression. « J'ai écrit ''Black Jack'' exprès pour qu'elle soit euphorisante, très plaisante à jouer, histoire de créer chez moi une espèce de réflexe pavlovien, de me conditionner à chercher de l'aide dès que je la joue, développe-t-il. Parce que je suis complètement capable de m'isoler du reste du monde. » Cette contradiction entre la légèreté apparente des chansons et la profondeur des thèmes abordés parcourt tout l'album. « Mon but, c'est d'écrire des chansons enlevées, qu'on pourrait jouer dans un supermarché ou un aéroport, mais qui, une fois que tu te penches sur les paroles sous le vernis pop, révèlent quelque chose de tragique. »



Depuis quelques années, les formations punk de la côte ouest des États-Unis semblent s'être embarquées dans un concours à celui qui trouvera le nom de groupe le plus débile. On a vu émerger des Tacocat, des Tartar Control, des Natalie Portman's Shaved Head, ou encore Meow Twins, Best Coast, Wavves et Wu-Wu. Une scène en outre obsédée par le skate, les chats, les virées à la plage, et à laquelle la liste des postulants s'allonge d'année en année, si bien que la scène pop-punk a fini par ressembler à un mème à ciel ouvert et sans grand enjeu.

À ce petit jeu, Dude York ne se retrouve pas loin du peloton de tête. D'abord parce que ses membres vivent tous dans la « rainy city » Seattle, et non à New York. Et ensuite parce qu'au départ, Dude York était un passe-temps, tout au plus, pour le guitariste/chanteur Peter Richards et son batteur Andrew Hall. Tout a commencé alors que ces deux étudiants en littérature anglophone au Whitman College, un établissement perdu à quelques centaines de kilomètres au sud-est de Seattle, ont évoqué leur « fatigue d'avoir à éplucher des romans de l'ère victorienne pour les cours ». Pour se donner une bonne raison de ne pas réviser, ils ont donc monté Dude York.


Après un premier album écrit en 2011, au titre en forme de potacherie hommage à Martin Scorsese (Gangs of Dude York), puis un EP dont les chansons rendent hommage à leur bande de potes, le trio, entre-temps complété par la bassiste Claire English, a sorti son deuxième album Dehumanize début 2014. Une collection de pop-songs ensoleillées, festives et enlevées typiquement West Coast. Dessus certaines chansons plus punk sortent déjà du lot, comme « Idol », « Believer » ou « Cannibal ». « On va dire qu'on y a mis un peu moins de nous-mêmes, dans cet album, nos intentions sont moins claires. »

Pour ce nouvel album, l'intention de Dude York est claire dès le titre, Sincerely. « Sincèrement ». C'est aussi là que ce fameux nom, « Dude York », commence à prendre une nouvelle signification dans leurs esprits. « Je trouve surtout que ce nom nous situe à merveille sur la carte de l'absurdité », rigole Richards, sosie très convaincant du comédien Mark Duplass. Comprendre : alors qu'ils jouaient autrefois le jeu du pop-punk sans conséquence, ils rejettent désormais la distance ironique mise en musique par ses petits camarades de la côte ouest. Même leurs chansons d'amour, comme l'excellente « Love Is », ne sont pas dupes : « Yeah it's toxic / But I'll dive in / It's the chemistry we thrive in » (« Oui c'est toxique / Mais je m'y plongerai quand même / C'est l'alchimie dans laquelle on s'épanouit »). Et plus loin, l'indispensable référence à la papesse du grunge : « I'm a Courtney / I will drain him » (« je suis une Courtney [Love, ndlr] / je vais l'épuiser »).



Richards prend aussi l'exemple de sa chanson « Twin Moons », le morceau le plus « punk » de l'album, où deux narrateurs se succèdent : le premier met le feu à un bâtiment sans raison apparente, et le second n'est autre que le policier cherche à comprendre les motivations derrière cet acte clairement sociopathe. « I've got to know your reasons », demande l'officier au pyromane-Meursault. Peter Richards explique son intention : « Je voulais surtout parler de l'aliénation sociale grandissante de certaines personnes frappées de maladies mentales. Ça permet de décrire une réalité sociale omniprésente en Amérique, qui exclut énormément de gens. » Il évoque une société traumatisée, incapable de dialoguer, mais réfute toute idée d'un commentaire anti-Trump, puisque « les chansons ont été écrites avant même qu'il n'entre en campagne ».

Ceci posé, il se pourrait tout de même que l'ombre à moumoute du « Donald » plane déjà sur son prochain album. « Je me dis que si notre prochain disque ne parvient pas à expliquer quelque chose, de façon artistique, sur la réalité de la vie en Amérique, on aura raté le coche. » Mais comment écrire sur l'Amérique de Trump sans se transformer en tract politique ambulant ? « Aucune idée », expédie-t-il, avant de se reprendre et de revenir à cette fameuse « absurdité », ou « nonsense », en anglais : « C'est une manière de juxtaposer deux éléments en apparence opposés, pour créer du sens. C'est une attitude incrédule et critique qui me permet souvent de mesurer ce qui n'est pas mesurable dans les rapports humains ».



Puis il prend l'exemple de The Thermals, groupe de punk très politique du nord-ouest Américain, formé en pleine ère George Bush fils : « Les albums qu'ils ont sorti à l'époque ont défini l'idée que je me fais de l'approche politique que peuvent avoir le punk et le rock'n'roll ». Il poursuit sa réflexion : « Même si pendant les années Obama, le rock indé et le punk ont sorti beaucoup d'albums mignons, j'ai l'impression de voir émerger des gens un peu comme nous, avec FIDLAR, Mitski, Sadie Dupuis, qui sont influencés à la fois par le pop-punk de Weezer ou Blink-182 et la réalité sociale insoutenable dans laquelle nous sommes plongés. » Puis il réfléchit, bafouille un peu, avant de conclure en une salve : « Alors oui, les paroles sont graves et la musique est insouciante. Mais à mon sens, les textes cherchent à mettre en scène la réalité, alors que la musique, inconsciemment, est notre manière d'aspirer à un monde meilleur. » Pas si étonnant quand on s'élance dans le game du rock made in USA en pleine période de friction entre musique et politique.