JE RECHERCHE
Le Red Star est-il le club de foot pop moderne ?

Le Red Star est-il le club de foot pop moderne ?

Populaire, ouvrier et banlieusard, voire carrément communiste, le Red Star FC n'a jamais été un club de foot comme les autres. Et le club du 93 l'est encore moins depuis qu'il a décidé de se donner une « direction artistique » à l'un de ses anciens joueurs. Désormais, la musique diffusée dans le stade est pointue, et les « collabs » avec les designers, traiteurs, créateurs de mode et photographes les plus branchés de Paris se multiplient. Mais n'allez surtout pas leur parler de hipsterisation.

Dans le petit salon qui surplombe la pelouse du stade Jean-Bouin, David Bellion, ancien joueur de foot de 35 ans, ôte sa casquette pour distribuer bises et serrages de main à l'assemblée hétéroclite qui s'y réunit tous les quinze jours. Plus bas, les joueurs du Red Star FC s'apprêtent à battre 2-0 l'AC Ajaccio pour un match de Ligue 2. Au milieu des femmes de joueurs et partenaires du club, on peut y croiser le rappeur Sofiane, ou encore Ludovic, le leader des Adelians, le groupe de soul made in Seine-Saint-Denis. En attendant les clap's de chez Gustave, la sandwicherie branchée du « South Pigalle ». La playlist de la mi-temps passe de l'afro-house de Nick V, à la grime de Skepta, en passant par le rap enfumé de Young Thug. Rappeurs underground, sandwichs gourmet, playlist pointue : mais que s'est-il passé dans ce club de foot qui tente de ramener un peu de hype sur le rectangle vert ?

Le match à peine terminé, à l'évidence, Patrice Haddad est un homme heureux. Le Président du Red Star Football Club savoure la première victoire « tranquille » de son équipe, 16e de Ligue 2, de la saison. Debout au bord de la pelouse bosselée du Stade Jean-Bouin, que son équipe partage avec les rugbymen du Stade Français, l'homme au pardessus noir et à la casquette Kangol s'emporterait presque. Celui qui exerce également en tant que PDG de Première Heure, la société de production de films qu'il a créée il y a plus de trente ans, se met à rêver. « Si Prince avait pu me faire un riff comme hymne du Red Star... Si Ike & Tina Turner avaient pu me composer une symphonie funk... Si on pouvait jouer nos matchs sur un rythme de James Brown... Cela m'irait bien. »

« A la pointe dans tous les domaines »

Si Prince, Ike et James ne sont plus disponibles pour assouvir les fantasmes de Patrice Haddad, c'est vers la nouvelle génération que ce fan de funk s'est tourné depuis quelques mois. Depuis novembre dernier, la direction musicale des matchs du Red Star est confiée à Airplane Mode, un collectif d'artistes découverts par David Bellion, qui a également porté le maillot du club. « Dès que j'ai mis ma carrière de footballeur en stand-by, je suis allé voir le président pour lui demander pourquoi on ne mettrait pas du vrai son dans le stade, au lieu d'avoir la radio, les White Stripes ou des trucs comme ça », explique celui qui a un temps côtoyé Cristiano Ronaldo à la pointe de l'attaque de Manchester United. Patrice Haddad est tout de suite conquis, et Bellion est d'office nommé brand-manager du club à l'étoile rouge.

david-bellion

David Bellion explique son rôle et sa mission. « J'ai un poste à mi-chemin entre brand-manager et directeur créatif. J'essaie de construire des ponts entre mes deux passions : le football et la culture, sous toutes ses formes. C'est un vrai bonheur, parce que j'ai toujours trouvé que le foot professionnel ne franchissait pas assez de frontières, raconte avec passion le champion de France 2009 avec Bordeaux. Je me suis toujours intéressé à tout ce qui était en dehors du mainstream, ce qui était alternatif, underground. Que cela concerne l'image, la photographie, la mode, le design ou la musique. Avec toujours ce côté rue, qui colle au Red Star. Et l'envie que tous les sens soient touchés. Il y a déjà trop de choses commerciales, laissons les autres faire ça. »

Banlieusard, jeune, métissé et stylé

Il faut dire qu'entre le président et l'ancien buteur, le courant est tout de suite passé. Leur rencontre date de l'été 2014. Et bien sûr, elle n'a pas eu lieu dans un bureau, ou au bord d'une pelouse, mais au hasard d'une exposition de photographies. « Il m'a parlé de tout sauf de football, rembobine Patrice Haddad. Il m'a dit que ce que je lui racontais du Red Star était extraordinaire, je lui ai répondu que c'était sa vision des choses qui était géniale. » Quelques semaines plus tard, le joueur quitte les Girondins de Bordeaux, et s'engage pour un salaire dix fois inférieur avec cette équipe qui ferraille alors en troisième division.

Installé dans sa cabine située quelques étages au-dessus, Krampf, DJ de 21 ans, est chargé d'ambiancer le stade durant l'échauffement et la mi-temps qui approche. Il déroule le cahier des charges : « On est dans tous les styles qui s'inspirent du hip-hop. Cela va du boom-bap à la trap, en passant par la techno ou le gabber. La rue, quoi. Alors que généralement, la musique de stade, c'est du Top 40. Là, c'est la première fois qu'un club tente de passer de la musique qui colle à son public. C'est à dire de la musique de banlieusards, jeune, métissée et stylée. Le seul truc que j'évite, c'est le rap français, parce qu'il y a des enfants dans le stade. Bizarrement, personne n'a de problèmes avec les gros mots en anglais. » Yassine, le créateur d'Airplane Mode, le collectif d'artistes dont fait partie Krampf, assure que pour l'instant, les retours sont très positifs. À tel point qu'il envisage de produire une mixtape consacrée au Red Star. « Avec un titre entièrement fait de sons de frappes de balles, de tacles glissés et de chants de supporters. »

« Faire des collabs cools, c'est hipster ? »

L'histoire du Red Star est celle d'un club populaire, longtemps basé à Saint-Ouen et soutenu par une municipalité communiste pendant près de sept décennies. Baptisé « Red Star » (« étoile rouge ») en 1897 pour donner un écho aux opinions politiques plutôt très à gauche de ses fondateurs, le club a été forcé de se délocaliser dans l'un des bastions bourgeois de la capitale, le seizième arrondissement. La raison ? Des infrastructures jugées trop vétustes pour le monde professionnel, alors que le club évoluait depuis de longues années à un niveau amateur. Son histoire « authentique », son ancrage ouvrier lui confèrent un pouvoir d'attraction culturel aux parisiens rive gauche. Le Red Star semble alors en pleine voie de gentrification. Un exemple parmi d'autres ? La présence du supporter François Hollande au huitième de finale de Coupe de France Red Star-Saint Etienne en février 2015. D'ailleurs, le club est même partenaire d'un prix littéraire, et David Bellion a déjà mis en place une collaboration avec une marque de fringues, Racket Paris. Le brand-manager promet d'autres événements cette année, pour célébrer les 120 ans du club.

Tout cela pour la plus grande joie de Patrice Haddad : « Ce que propose David est d'une finesse... C'est pointu, élégant, épicurien. Le mot ''épicurien'' est rare dans le football. Il ne faut surtout pas dénaturer l'ADN d'un club. Quand on parle de Jules Rimet (un des créateurs du Red Star et inventeur de la coupe du monde de foot, ndlr), on parle de bibliothèques, de culture, de politique, d'areligieux, de résistance, de famille. » Et lorsque l'éventualité de voir ce club se gentrifier, voir carrément se hipsteriser, David Bellion s'étonne et interroge : « C'est quoi, un hipster ? Écouter de la bonne musique, c'est hipster ? Bien manger, c'est hipster ? Faire des collabs cools, c'est hipster ? Tout ce que je sais, c'est que soit on ne fait rien, soit on fait des bonnes choses. Et moi, je préfère faire des bonnes choses. Avec de belles musiques, de belles images, que ça sente bon et que les gens soient cools. »