Greenroom

Bide(s) et succès : l’histoire secrète du Depardieu chanteur

Presque par surprise, le comédien Gérard Depardieu sort ce début février un album intitulé Depardieu chante Barbara. Dans la foulée, il entame un tour de chant en hommage à la dame en noir au Théâtre des Bouffes du nord (Paris). Façon de rappeler qu’entre ses deux cents et quelques films, le gros Gégé a aussi publié un album de chansons françaises, chanté le rock sur scène, fait un paquet de duos et même… financé le premier 45 tours de Patricia Kaas. Retour sur un Depardieu pas forcément connu. Le Depardieu version Quand j’étais chanteur.

1980, année chargée pour Gérard Depardieu. Alors qu’il tourne avec Truffaut, Resnais et Pialat, l’acteur prend le temps de débouler habillé en rocker sur le plateau de Numéro 1, l’émission de Maritie et Gilbert Carpentier. Blouson de cuir sur le dos, béret sur la tête, Depardieu tâte de la moto avec Johnny Hallyday pendant que Gainsbourg entonne « Harley David Son of a Bitch » sur le bolide. Durant le même programme, Depardieu chante en duo avec Deneuve un morceau de Michel Legrand, donne la réplique à Souchon, Nougaro, interprète « Ma femme est folle », « Cinéma de papa », « Où sont les femmes de capitaine », soutient Sapho qui rend hommage à Janis Joplin, puis accompagne Diane Dufresne. Ce jour-là, la France découvre un Gérard Depardieu mélomane et touche-à-tout. Elle n’est pas au bout de ses surprises.

La même année, il enregistre en effet l’album Ils ont dit moteur… coupez !, écrit et composé par sa femme Elisabeth. Des chansons françaises mélodieuses, à la Montand, a priori assez éloignées de l’image de loubard grande gueule que l’acteur s’amuse à véhiculer. François Bernheim, ami proche de la famille qui composera plus tard quelques morceaux pour Depardieu, explique : « Le projet l’emballait, il était admiratif du talent d’Elisabeth. Elle transforme des poèmes en chansons et dans le vocabulaire, les idées, ça lui convenait parfaitement. Gérard, c’est avant tout un grand tendre, un sentimental. Il aimait certes les blousons de cuir à l’époque, mais c’était un petit jeu. » Slim Batteux s’occupait des arrangements sur l’album : « Gérard était franchement plus que correct, il avait le sens du rythme, une grande oreille, une certaine facilité. Il aurait largement pu faire carrière dans la musique. »

Quelques mois après la sortie du 45 tours, toute la troupe est invitée à jouer sur la scène de la Comédie-Française, pour les 300 ans de l’institution. « Depardieu était tranquille, détendu, ça le faisait marrer d’imaginer une bande de loubards à la Comédie-Française, se souvient Slim Batteux, qui, pour l’occasion, tenait la basse. On était même arrivés à la bourre parce qu’on traînait au café du coin. Gérard à l’époque, c’était un jouisseur, hyper sympa et accessible. Comme son pote Travolta ! Ils faisaient la paire. Je me souviens qu’on avait enregistré des chœurs avec ces deux-là, mais je ne sais plus à quelle occasion c’était. » Pour autant, Slim Batteux ne voit pas trouble : les deux acteurs sont en effet très potes depuis que Gégé a effectué le doublage de Travolta pour la version française de Blow Out, de Brian De Palma. Une amitié que le Castelroussin prend très au sérieux. A la même époque, lors d’un anniversaire de Johnny Hallyday, l’acteur se retrouve ainsi à deux doigts d’en venir aux mains avec Jean-William Thoury, parolier et manager du groupe Bijou. « J’avais juste dit qu’il dansait mal, qu’il était beaucoup trop raide ! Gérard a failli me démonter la tête », se souvient aujourd’hui l’intéressé.

L’homme des bois et les cure-dents

Les membres de Bijou et Depardieu se connaissent depuis le tournage de Je vous aime de Claude Berri, en 1980. Un film où le groupe et l’acteur, chanteur en transe pour l’occasion, partagent une scène de concert mémorable, dans laquelle Depardieu finit à genoux, épuisé, sous les yeux d’un public surexcité. « C’était un monstre avec une carrure de rugbyman, qui parlait comme dans ses films, raconte le bassiste Philippe Dauga. Nous on faisait les voyous mais on était des cure-dents à côté. Honnêtement, je pense qu’il était fait pour le rock. Il dégageait une telle énergie… Dans le film, c’est un peu l’homme des bois, tout penché sur son micro, mais ce sont des choses qui s’apprennent. Il était à fond, ne s’arrêtait jamais. Je pense que si on lui avait proposé de partir en tournée avec nous, il aurait dit oui. » La même année, Depardieu se livre sur le sujet à Jacques Chancel dans l’émission Radioscopie : « Le rock, pour moi, correspondait d’une certaine manière à ce que j’avais de l’idée d’un cri qui pourrait ressembler à de la tragédie. La guerre, les cuirasses, le choc des batailles et après la bataille… J’aime ces sons, certains autres sons aussi… »

Certains autres sons, et pas des moindres. Depardieu fait le grand écart et finance en 1985 le premier 45 tours de Patricia Kaas, repérée par François Bernheim dans une fête de la bière en Allemagne. Même si l’aide est surtout symbolique, Kaas, native de Forbach, s’en souvient encore assez nettement : « On mangeait dans un restaurant typiquement français, j’avais 19 ans et j’étais plus qu’impressionnée. Il était bon vivant, comme on peut l’imaginer, très simple, très doux. Ça m’a ouvert beaucoup de portes et fermé quelques autres, car il ne plaisait pas à tout le monde, mais il m’a mis le pied à l’étrier ». Un an plus tard, Depardieu surprend encore une fois son monde en participant à Lily Passion, un genre de conte musical en duo avec Barbara qui remplit le Zénith. Il y a trente dates à Paris puis une tournée de six mois, en France, en Belgique, en Italie. Daniel Mille est embauché par le légendaire Richard Galliano pour l’assister à l’accordéon. Chaque soir, il attend une demi-heure derrière le rideau avec Depardieu. Les deux hommes entrent en scène presque au même moment. « Il n’arrêtait pas de déconner et de raconter des blagues avec les techniciens, explique Daniel Mille. Mais le moment venu, son visage se transformait, je n’avais jamais vu ça. Stupéfiant. » Depardieu est fasciné par Barbara. « J’ai compris que c’était de la diction que venaient les sentiments et l’émotion, confie-t-il dans une interview à Libération en 2009. Barbara, c’était ça pour moi, un travail très subtil avec les mots qui la faisait entrer en transe, tout le contraire de Brel qui surjouait ses chansons. »

Les mots, la diction, le langage… Depardieu en est fou. Une obsession qui date de l’adolescence et de ses difficultés d’élocution, qui l’empêchent alors de finir ses phrases. À 15 ans, son professeur de théâtre Jean-Laurent Cochet lui conseille de suivre les cours de rééducation du docteur Alfred Tomatis, qui utilise des extraits du Petit Prince de Saint-Exupéry ou des compositions de Mozart répétées en boucle pour régler les sons et niveaux d’audition. Depardieu, en plus de développer son langage, y découvre la musique. Valérie Drouot, actuelle directrice du centre et à l’époque collaboratrice de Tomatis, se souvient : « La dernière fois qu’il est venu, il était comme d’habitude, survolté, speed. Et comme il a voulu tester les derniers équipements, il a écouté du Mozart. Soudain, il s’est calmé. » Marine Alice Le Dû, réalisatrice d’un documentaire sur l’acteur – actuellement invisible faute de droits -, a suivi cette même thérapie. « C’est un traitement pour soigner l’hyperémotivité, qui permet de trouver un mode de communication fluide et de réunir la tranquillité suffisante pour s’exprimer normalement, explique-t-elle. Je suis persuadée que l’écoute intensive de Mozart, notamment, lui a permis de devenir cet interprète à l’oreille exceptionnelle, à la tonalité unique. Il a gardé un petit défaut de cette époque : dans une phrase, il monte très vite dans les aigus mais ne redescend pas à la fin, c’est très chantant. » L’intéressé confirme dans une interview confiée à l’époque : « Je me souviens que j’avais fait un travail magnifique là-bas et que j’avais développé une mémoire phénoménale. Ça a été l’ouverture rapide au théâtre et à toutes ces choses, et puis au langage, chose qui comptait le plus pour moi. »

Zazou, Zucchero et l’Ouzbékistan

C’est encore l’amour des mots et de la poésie qui le conduisent en 1992 à collaborer avec Hector Zazou. Le musicien lui propose de réciter du Rimbaud sur l’un de ses morceaux, « I’ll Strangle You ». Depardieu, qui avait déjà déclamé du Musset devant Alain Souchon chez Maritie et Gilbert Carpentier, a le choix entre plusieurs poèmes. Ce sera un passage des Illuminations. Jean-Loup Morette, ingénieur du son sur le projet, se souvient d’un type particulièrement perfectionniste : « Il était impliqué à cent pour cent. Il se réécoutait longuement, voulait refaire telle partie, tel passage, car il pensait qu’il pouvait être meilleur. Il est même revenu dans le studio de son propre chef, deux jours après l’enregistrement, pour fignoler un dernier petit détail. »

Depuis, plus grand chose à se mettre sous la dent. Quelques featuring exotiques, avec Zucchero en 1996 – « Un piccolo aiuto », dans lequel il chante en français « J’ai besoin qu’on me donne un petit coup de main » – ou avec GooGoosha, soit Gulnora Karimova, la fille du président ouzbek, en 2012. Une infamie, évidemment. Pour François Bernheim, l’ami de toujours, qui a produit en 2013 l’album Post Mortem de Guillaume Depardieu, « Gérard n’a pas persévéré car il a été totalement happé par sa vie de comédien. Mais c’est un homme doté d’une grande musicalité, en mesure, qui sent ce qui est juste et ce qui est faux. Comme Bardot. Il aurait en plus fait un showman extraordinaire, car il était très agile. La vie en a décidé autrement. Mais la musique a toujours été présente dans cette famille : je me souviens qu’on se retrouvait parfois tous ensemble à chanter, avec le piano en fond. »

Du manque de temps, et probablement aussi un peu de lassitude. Dès 1980 et une interview donnée à l’émission Musiscope, pour la sortie de son premier album, Depardieu épinglait le milieu de la musique française : « Y’a pas beaucoup de gens bien, ils sont un peu dépourvus d’humour dans la chanson ». Puis un peu plus loin, lorsqu’on lui demande la manière dont il est reçu en tant qu’acteur : « Très mal. Un chanteur peut faire du cinéma, mais ils n’acceptent pas qu’un acteur fasse de la chanson. Alors qu’un acteur “doit” chanter. Il est fait pour ça. C’est un peu des roquets dans la chanson, c’est des gens qui pincent mais qui vous mordent pas vraiment, alors à la fin c’est agaçant, quoi… » Pour l’heure, ce qu’il reste de la musique chez l’acteur se trouve dans son hôtel particulier rue du Cherche-Midi, à Paris. Une inscription gravée sur une porte incrustée au plafond. Les mots de la célèbre chanson de Barbara, sa dame en noir : « Dis, quand reviendras-tu ? »