Music par La rédaction 11.02.2017

Après Jul et Niska, PNL : pourquoi la Cité de Dieu fascine tant le rap français ?

Après Jul et Niska, PNL : pourquoi la Cité de Dieu fascine tant le rap français ?

Zé Pequeno, Manu Le Coq, Buscapé. Depuis la sortie du film brésilien au début des années 2000, les personnages de « La Cité de Dieu » reviennent régulièrement dans les paroles des rappeurs français. Pure cinéphilie ou penchant pour les histoires de gangsters ? À l’occasion de la sortie du clip « Bené » de PNL, artistes et spécialistes tirent l’affaire au clair.


Rio de Janeiro, années 70. Un soir d’été, toutes les communautés de la Cité de Dieu sont réunies : les voyous, les croyants, les accros de samba, les minets et même Zé Pequeno, le boss de cette favela coupe-gorge située dans l’ouest de la ville. Tous présents pour fêter le futur départ de Bené, bandit à chemises à fleurs, résolu à quitter l’enfer de ce quartier où les différends se règlent à coups de calibre. De l’avis de tous, Bené est le gangster « le plus intelligent du secteur », un « brave mec qui mérite mieux que cette vie de merde », le « seul type de la Cité de Dieu ayant la mentale ». Comme trop souvent dans la favela, pourtant, la fête d’adieu est gâchée par des tirs de revolver. Ce soir-là, c’est le héros de la soirée qui reste sur le carreau, tué par balles. Une fin tristement banale dans ce décor de misère, mais qui offre au cinéaste Fernando Meirelles l’une des scènes les plus poignantes de son troisième film « basé sur des histoires vraies », La Cité de Dieu, sorti en 2002.

Un nouveau puits à références

Le destin de Bené a marqué les esprits, jusque dans le rap français. Sur un air de reggaeton, PNL chante aujourd’hui la gloire du dealer carioca, répétant son nom à seize reprises dans l’intro du bien nommé « Bené ». Rien d’exceptionnel, tant le hip-hop francophone est habitué à mentionner le film de Meirelles, devenu incontournable, un peu comme ScarfaceIl était une fois dans le Bronx ou la série Gomorra. D’habitude, les rappeurs font référence au boss de la cité, Zé Pequeno (en VF, le « petit Zé »), délinquant craint de tous, n’hésitant pas à loger une balle dans le pied d’un enfant de cinq ans pour assurer sa suprématie. En 2004, Passi titre l’un de ses morceaux nommé en hommage au caïd. Trois ans plus tard, Sinik l’évoque sur « Ni racaille, ni victime ». La même année, Youssoupha prend ses distances avec cette figure du crime, affirmant faire « plus confiance à nos icônes, Zé Pequeno était idiot et Scarface était un toxico » (« Les apparences nous mentent »).

« Bené représente le personnage cool, alors que Ze Peq’, plus sombre, moins ouvert aux autres, incarne le petit fou qui devient une terreur, éclaire Luigi Stella, contributeur chez Genius France, plateforme dédiée à l’explication de paroles. Comme la plupart des rappeurs, il commence en bas et veut finir tout en haut. » Ces dernières années, un autre personnage a inspiré le hip-hop français : Mané Galinha, aka Manu le Coq. Sur « M.L.C », Niska enchaîne les « Oh Manu le Coq », tandis que Jul place « J’ai trop la haine comme Manu le Coq » sur « Message aux gens ». Campé par le chanteur Seu Jorge, Mané Galinha est un honnête contrôleur de bus glissant par vengeance dans le crime organisé. Deal, trafic d’armes, braquage. Avec une règle, toutefois : ne pas tuer d’innocents. Un dur à cuire plus complexe qu’il n’y parait, façon Omar Little dans The Wire.

Dès l’été 2002, date de sortie brésilienne, La Cité de Dieu tape dans l’œil de certains rappeurs. « Je suis allé le voir avec une amie dans un cinéma de Salvador de Bahia, raconte Rockin’ Squat, pilier du groupe Assassin, désormais installé en Amérique du Sud. Ça venait de sortir, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Et là, j’ai vu un ovni ! Un film qui parle des opprimés, de la survie au quotidien. J’ai appelé tout de suite mes potes pour leur dire de foncer le voir à sa sortie en France. » Fondateur de Booska-P, site de référence du hip-hop français, Fif se souvient d’un DVD passant de main en main dans son quartier du Canal, à Courcouronnes, dans l’Essonne. À l’époque, tous présentent le film comme le « Scarface des années 2000 », avec Zé Pequeno en Tony Montana carioca.

L’homme qui a recalé Obama

Fif, lui, se reconnaît plutôt en Buscapé, le narrateur du film, un adolescent passionné de photographie. « A l’époque, avec mon associé Amadou, on se déplaçait partout avec notre caméra pour filmer les rappeurs dans les quartiers, là où les journalistes n’osaient pas aller. Un dimanche après midi, un mec de mon quartier m’interpelle  et m’appelle  »Buscapé ». Je lui dis : « t’es un ouf ! Pourquoi tu m’appelles comme ça? » Il me répond : « T’es comme lui, toujours avec ta caméra, toujours en train de filmer ». Ce gars m’a donné le nom du siècle ! On a tout de suite décidé d’appeler notre site Booska-P, en pimpant le nom pour qu’il rende bien à l’écrit. » Ré-orthographiée, la référence inspire encore et toujours les rappeurs. Pour preuve, la punchline de Sadek, « Te Prends Pas Pour Zé Pequeno parce que t’es filmé par Booska-P », a été floquée sur une ligne de hoodies à l’occasion des dix ans du site.

Ces clins d’œil n’occultent pas une réalité : à Rio, la « Cidade de Deus » existe pour de vrai. Imaginé par l’architecte Guiseppe Badolato, le lieu abrite à présent 50 000 habitants. L’endroit est gangrené par le chômage, la précarité et les bavures policières. D’où le lien évident avec la réalité de certains quartiers français. Et avec un certain jusqu’au-boutisme. Il y eut d’abord Manuel Machado Rocha, le véritable Manu Le Coq, assassiné lors d’un règlement de compte en 1979, dont une interview accordée au journal télévisé local apparaît à la toute fin du film. Et puis il ya, encore aujourd’hui Leandro Firmino da Hora, 38 ans, l’acteur derrière la figure crapuleuse de Zé Pequeno. Le premier rôle d’un comédien qui estime, quinze ans plus tard, que « le cinéma reste un art bourgeois »« Leandro a été le président de l’édition 2014 du festival de cinéma Planeta Ginga Film que nous avons créé dans les favelas de Rio, rembobine Rockin’ Squat au sujet de celui qui vit encore dans la favela. D’ailleurs, quand le président Obama est venu visiter le quartier en 2011, il voulait absolument rencontrer Leandro, mais lui ne voulait pas, il s’est caché toute la journée pour ne pas se retrouver à lui serrer la main. » Question de principe, avance le rappeur. « C’est aussi ça l’esprit favela, ne pas tomber dans le panneau malgré le succès. » L’équivalent local du « Que la famille » de PNL.

Par Grégoire Belhoste