Music par La rédaction 07.02.2017

Le jour où Placebo a fait corps avec la Russie marginale

Le jour où Placebo a fait corps avec la Russie marginale

Après sept albums, étalés sur dix-sept ans, ayant tous atteint le Top 20 des charts britanniques, peut-on encore être le porte-parole d’une jeunesse emplie de spleen ? Pas évident. Durant l’été 2014, Placebo a pourtant trouvé un moyen pour recomposer avec son passé de freaks : dix dates en Russie, dont huit dans des villes oubliées par le monde de l’entertainment. Le réalisateur Charlie Targett-Adams les a suivi et en a même tiré l’excellent documentaire alt : russia. Aujourd’hui, il rembobine cette histoire de rockers dans la Russie de Poutine. Au milieu des « agités ». 


Lunettes de soleil vissées sur le nez, l’air de rien, Stef Olsdal se ballade devant le Kremlin, une basse dans la main gauche, et un drapeau arc-en-ciel dans la main droite. L’homme agite fièrement l’étendard face au lieu suprême du pouvoir Russe, un pays où « faire la promotion » de l’homosexualité est interdit et où les discriminations anti-LGBT sont légion. L’homme risque clairement la prison, ou au moins un interrogatoire musclé. Pis, il ne parle pas Russe. Sauf que personne ne réagit à son « affront ». « C’est bien que les gens s’activent pour rendre le monde meilleur », lancera-t-il plus tard. Il est seul, ou presque : un touriste asiatique le prend en photo. Mais quelle mouche a piqué notre activiste ? L’homme qui a filmé la scène, Charlie Targett-Adams, détient la réponse. Pour les besoins de son documentaire alt :russia, le réalisateur a pu rencontrer des russes de tous horizons. Sauf que Stef Olsdal n’est pas l’un d’entre eux. Stef Olsdal est le bassiste du groupe emo Placebo.

Le réalisateur explique comment le bassiste d’un groupe somme toute relativement pépère a fini par se prendre, face caméra, pour le pourfendeur de l’homophobie en Russie. « En 2014, Alex, le manager de Placebo, m’a dit  »on va en Russie pour jouer dix dates, dont huit villes où on n’est jamais allés. On devrait faire un truc. » » Ce vieil ami du groupe, déjà auteur d’un film avec Placebo, réfléchit à son sujet, repense à la crise qui bat alors son plein en Crimée, à cette fois où Placebo avait refusé d’annuler un concert dans un Liban en pleine tourmente. « Si tu n’y vas pas, les politiciens gagnent. Et les fans perdent. Alors bien sûr qu’on va y aller ! » lui avait expliqué Stef Olsdal. « Placebo se voit comme un groupe pour les gens qui ont du mal à s’adapter socialement, poursuit Targett-Adams. Donc on s’est dit qu’on irait voir ces gens. Que connaît-on de la Russie à part Poutine ? Donc allons-y, allons au contact, au diable l’histoire et voyons ce qu’il se passe une fois qu’on y est. C’était un mois avant la tournée. À deux semaines je ne savais pas encore trop ce qu’on ferait. »

Tourné en 2014 et pour l’instant seulement diffusé en festival, alt :russia n’a rien du film rock classique. Pas de sexe, pas de drogues et, selon où l’on se place, un peu de rock’n’roll. Un seul petit moment « Spinal Tap » (cet épisode de Stef Olsdal face au Kremlin). Et puis de toute façon, les deux leaders quadragénaires du groupe ont largement dépassé le cliché des « télés jetées par les fenêtres d’hôtel », comme le résume le réalisateur. De ce périple de trois semaines, avec 8000 kilomètres parcourus, le réalisateur retient surtout une anecdote. « La conduite à la Russe, c’est le truc le plus effrayant que j’ai vu de ma vie, pouffe-t-il, secouant sa barbe rousse bien taillée. Il n’y avait pas d’autoroute, que des routes étroites, avec de gros camions de tous les côtés et pas de limitation de vitesse. Ils nous avaient filé huit grosses Mercedes noires avec les vitres teintées. On avait l’air d’un gang mafieux. Il n’y pas de loi et on allait à fond. » Pas de loi ou presque. À force de flirter avec les 200 km/h, le convoi est sommé de s’arrêter par la police, au bord d’une forêt de bouleaux. Targett-Adams ricane : « Le promoteur ne voulait pas, mais j’ai filmé en douce. Ils nous ont expliqué deux, trois trucs et nous ont laissé filer. Je ne sais pas trop comment. On parle d’un pays où les gens achètent des sirènes de police pour éviter les bouchons… »

« La Russie s’occupe bien de moi »

Le film ressemble alors un peu à un carnet de route ponctué de rencontres avec des artistes russes et de moments de live. « On voulait montrer un instantané de ce qu’était la Russie en 2014 », selon le réalisateur. Les rendez-vous ont été fixés « un peu à l’arrache », quelques jours avant le départ. Ce qui provoque quelques erreurs de casting montrées dans le film, notammen avec un architecte « décevant », concevant des bars pas plus originaux qu’une « pizzeria de Shoreditch » à Krasnoïarsk, en Sibérie centrale. Ou ce rendez-vous avorté avec une spécialiste de Dostoïevski. Puis Stef Osdal rencontre Nina Bisnarina (de son côté, le chanteur Brian Molko ne participera à presque aucune interview). Cheveux courts, haut noir, cette dessinatrice élève seule son jeune fils dans une barre d’immeubles d’Ekaterinbourg, dans l’Oural. Tout ça grâce à l’État. Targett-Adams fait part de ses craintes au moment du tournage : « Quand on arrive là je me pose la question : merde, est-ce que ça va faire misérabiliste ? On passe la porte, on monte les escaliers un peu en ruine, puis on entre chez elle et c’est du IKEA partout ! Très cosy. Elle n’a pas besoin de cumuler cinq jobs comme si elle était à Londres. Elle disait ”La Russie s’occupe bien de moi. Je suis bien ici” ».

« Thank you for this loud summer »

L’idée n’est alors pas forcément, comme cela aurait été attendu et peut-être naïf, de dénoncer la mainmise autoritaire de Poutine sur les esprits. Même son de cloche, pour Georgy Kuznetsov et Andrey Blokhin, un duo d’artistes qui ne quitteraient leurs ateliers de Krasnodar pour rien au monde. Ou plus au nord, dans le district de la Volga, Andrey Olenev et Fedor Makhlayuk, deux street artists encore imberbes ne font de l’art que pour leur ville de Nizhny Novgorod. Quant à la photographe Jana Romanova son travail consiste à sublimer de simples couples endormis. Dans le film, elle assure à Stef Olsdal que « c’est ici qu’il faut être » et qu’elle « aime être en Russie : parce que c’est agité. » Une agitation à son comble, à une époque où le monde russophone entrait dans la guerre du Donbass et la crise de Crimée.

Alors qu’ils s’attendaient à rencontrer pléthore d’opposants à Poutine, le réalisateur et le groupe ont ainsi souvent trouvé l’exact inverse : « La majorité des gens à qui on a parlé appréciait Poutine… J’ai l’impression qu’ils aiment l’idée d’avoir un  »homme fort ». Ils trouvaient ça marrant que nous, les Occidentaux, on ait peur de lui. » Une peur qui, pour Stef Olsdal, ouvertement gay, se transforme parfois en paranoïa. Targett-Adams développe : « Stef a peint un drapeau arc-en-ciel sur sa Thunderbird et il a joué avec tous les soirs. Le premier jour, on pensait qu’on retrouverait des articles dans la presse dès le lendemain, où on pourrait lire  »qui est ce groupe gay qui vient de l’Ouest pour corrompre nos enfants ? ». Mais rien de tout ça. Pas un seul article là-dessus. » Après coup, le groupe réfléchit : « Si la presse en parlait, ça nous donnerait une caisse de résonance. Ça amplifierait le phénomène ». Après 8 000 kilomètres, la paranoïa soignée et le départ proche, le film s’autorise enfin à être politique. Tout d’abord en rencontrant Petr Pavlensky, artiste contestataire connu pour s’être emmitouflé dans des fils de barbelés devant l’assemblée de Saint-Pétersbourg et surtout pour avoir cloué son scrotum sur la Place Rouge. Bref, un équivalent sulfureux et dans la droite lignée des actionnistes viennois aux performances punk dispensées dans les églises par les Pussy Riots. Et puis, surtout, avec ce happening mi-touchant, mi-gênant de Stef Olsdal avec son drapeau arc-en-ciel face au Kremlin. Et si, le temps d’une tournée dans la Russie alternative, Placebo s’était réveillé vraiment dans la peau du groupe qu’il a été à ses débuts ?

Par Thomas Andrei