JE RECHERCHE
Genève calling : comment une scène musicale s’est réinventée autour de l’esprit squat

Genève calling : comment une scène musicale s’est réinventée autour de l’esprit squat

Mais d’où vient l'effervescence musicale que connaît la Suisse depuis ou trois ans ? A Genève, la réponse est simple : à des lieux culturels hallucinants et pas mal de jeunes artistes audacieux. En faisant bon usage des fonds publics florissants, tous se sont dotés d’une mission : faire perdurer l'esprit squat de la ville. Coûte que coûte.

Vue des bords du Rhône, L'Usine dégage quelque chose d'irréel. De l’extérieur, l’endroit ressemble à un énorme cube désaffectée sans vie. A l’intérieur, c’est tout le contraire. Pendant de longues décennies, le lieu a servi à dégrossir de l'or pour la ville Genève. Puis, il s'est mis à former un des épicentres de la scène musical de la deuxième ville la plus peuplée de Suisse. Dans ce centre culturel autogéré ouvert en 1989, dix-huit associations se partagent les milliers de mètres carrés et les trois étages à occuper. Musique, cinéma, théâtre, couture, graphisme, cuisine : tous les arts s'y entremêlent. Littéralement. Pendant le festival Black Movie, les spectateurs du cinéma “DIY” Le Spoutnik ont souvent partagé les palpitations de l'une des trois salles de concert attenantes où s'organisent des concerts de noise, des DJ sets techno ou encore des karaokés avec orchestre.

Pas une scène genevoise mais plein de petites

“On a L’Écurie qui est un lieu historique de la musique ici parce que c'est l'un des plus vieux baux associatifs, expose Simone, moitié du duo kraut et transpop Hyperculte. C'est un bar dans lequel il n'y a pas de programmateur : plein de petites assos viennent faire jouer des groupes toutes les semaines. C'est ce qu'on appelle une “buvette”. Ça sonne bien et comme c'est relativement petit, c'est vite rempli, Il y a vite une ambiance de fête.” Son compère Vincent lui emboîte le pas : “Il y a aussi la Cave 12, une ancienne salle dédiée aux musiques expérimentales et qui vient de rouvrir il y a un an, un an et demi. Cette scène-là est très dynamique. Et pour les musiques électroniques, il y a le Motel Campo.” De fait, à Genève, mêmes les amateurs d'art aux poches pas toujours pleines ont des “problèmes de riche” comme l'explique Cyril, ancien membre du groupe de rock cajun Mama Rosin. Cédric a récemment ouvert Bongo Joe, un magasin de vinyles/buvette/label où les mélomanes viennent “reconstituer leur playlist Youtube en vrai”. Il explique : “Dans cette ville, si t'es un minimum ouvert d'esprit, tu peux sortir tous les soirs et il y aura toujours un truc bien à voir. C'est absolument dingue. On a dû accepter le fait qu'en ce moment, Genève et la création, bah c'est génial.”

L’enthousiasme de l’ancien Mama Rosin n’a rien d’une pose ou d’un discours préparé bien en amont par le syndicat d’initiative local. Depuis plusieurs années, Genève est redevenu un vivier pour les musiques alternatives. A preuve, des groupes plus que prometteurs tels que The Staches, The Chikitas, Cats Never Sleep, Flèche Love, Adieu Gary Cooper ou Magic and Naked marchent dans les pas des Yello et autres dieux de l’industriel helvète, Young Gods. Hyperculte fait évidemment partie de cette mouvance, bien que Simone rejette une appellation de “scène genevoise” trop fourre-tout à son goût. “Il n'y a pas de scène genevoise à proprement parler, il y en a plein de petites. Il y a une scène rock psyché garage autour de Robin Girod et son label Cheptel Records (également ancien membre de Mama Rosin, ndlr), on a les Maraudeur qui font des trucs un peu plus arty noise, on a Pierre Omer's Swing Revue ou les Hell's Kitchen pour le côté blues-rock, le label Kakakids produit de belles choses aussi” précise-t-elle entre deux gorgées de café.

 

Cyril, lui, préfère le thé noir mais valide néanmoins les propos de celle qu'il a signé sur son label Bongo Joe Records pour le premier album éponyme du duo. “A Seattle au début des années 90, on a parlé de scène grunge parce que c'est ce qui a explosé dans le monde entier. A côté, des mecs continuaient de faire du punk, de la new wave, du funk ou du blues. A Genève, il y a un choc entre tout plein de styles, parce qu'on est ouvert à tout, qu'il y a une bulle de gens qui se côtoient. Il y a une zone dans laquelle tout le monde se fréquente” théorise l'homme de 33 ans à la longue barbe et au large sourire. “Les groupes qui arrivent maintenant sont nés des cendres encore chaudes d'une espèce de mini-âge d'or avec des groupes qui ont beaucoup tourné et fait rayonner la scène, comme notre groupe Mama Rosin. C'était il y a trois, quatre ans et ça a créé une émulation, un sillon où les gens se sont dit : “Bah ouais, c'est possible!” Et puis, on a aussi été leurs profs. Robin, il donnait des cours à tous les mecs qui sont dans des groupes prometteurs d'aujourd'hui.”

Genève ville chiante et notion de “consensuisse”

Mais plus que ce rayonnement international succinct de la ville helvétique à l'orée des années 2010, un autre fait marquant de l'histoire artistique de Genève justifie l'esprit de communauté dont jouit la scène actuelle. Et pour cela, il faut remonter entre le protestantisme du XVIe siècle et le mouvement punk du début des 80's. “Il ne faut pas oublier que Genève, c'est la ville de Calvin et donc du calvinisme ! Si tu voulais faire la fête, t'allais à Carouge. Une fois que t'avais passé le pont de Carouge, il n'y avait plus de jeu d'argent, plus d'alcool... Fallait que ça roule droit !” rigole Amina, chanteuse de Flèche Love. Matthieu Hardouin, programmateur de l'association Kalvingrad qui partage l'une des salles de concert de L'Usine, ne dit pas autre chose : “C'était pas la joie tous les jours à Genève dans les années 80. La ville était totalement morte... On voyait des slogans “ville chiante” partout. La jeunesse de l'époque a été inspirée par les mouvements des années septante et ça a essaime un peu partout en Suisse. Il y a eu des émeutes dans chaque ville avec parfois un ou deux morts. Une association, Etat d'urgences, a décidé de demander des lieux. Ils avaient fait des repérages dans toute la ville et ils voulaient L'Usine, qu'ils ont obtenu en 1989. Elle a été prêtée par la ville parce qu'il était impossible de nier ce mouvement qui secouait le microcosme genevois.” Au point que la ville a souvent généreusement donné aux artistes, “capable de remettre en jeu l'année suivante des bourses d'aide à la musique jamais réclamées” selon la chanteuse de Flèche Love. De son côté, Vincent évoque une réaction plus pragmatique des institutions locales : “Cette culture squat, ça arrangeait pas mal les notables genevois de laisser leurs enfants habiter des squats. Ça leur évitait de payer un loyer ! “Laissons-les faire leur truc”, en quelque sorte. Dans les années 90, il y avait plus de cent squats à Genève. D'ailleurs, quand L'Usine a été donnée, c'était par une mairie de droite. C'est la notion de “consensuisse”. Un lieu comme ça, en plein centre-ville, laissé aux alternos, c'est assez fou quand on y pense!”

Trop fou, sans doute. Entre 2002 et 2011, un procureur local, Daniel Zappelli, fait de la fermeture des squats son cheval de bataille. Les célèbres squats RHINO, Goulet et Artamis ferment manu militari, pour le plus grand bonheur du lobby immobilier genevois. “C'est drôle parce que le procureur a été impliqué dans des affaires de corruption depuis. Un vrai salopard, quoi” sourit Vincent. L'asso Kalvingrad – “un nom en forme d'ironie punk, entre Calvin et l'austérité soviétique” – est bien moins guillerette, essayant tant bien que mal de souffler sur les braises d'une culture fragilisée. Si la municipalité offre toujours une subvention en nature pour L'Usine, c'est après d'âpres négociations et de nombreuses manifestations. “On essaie d'entretenir une vivacité qui vient à manquer un peu. Quand on a reçu cette subvention de la marie de Genève, on a vraiment voulu favoriser les groupes débutants locaux, créer une forme de scène libre. Il est important que le terreau local se maintienne parce que les lieux disparaissent petit à petit. Mais dans ces lieux, la culture squat coule encore des murs” prêche Matthieu.

Le squat est mort...

En somme, si l'activité de la musique genevoise est satisfaisante aujourd'hui, elle était excellente hier et nourrit parfois des regrets. Qu'il s'agisse du duo Hyperculte, de Cyril de Bongo Joe Records, de Robin de Cheptel Records ou encore de Matthieu de Kalvingrad, tous concèdent un “appauvrissement de la culture” car tous ont profité des derniers souffles de l'apogée des squats à Genève – certains y ont même vécu. “Sans la culture squat, la scène genevoise ne serait pas la même. Ça nous a influencé à mort. On a tous bouffé du concert pas cher. Cette idée de “contrat de confiance” (bail signé entre la mairie et les squatteurs, ndlr), ça me faisait rêver parce que dans la culture squat française, c'était impossible à envisager” se souvient Vincent d'Hyperculte, chambérien d'origine, tandis que Cyril confesse que “la culture squat a totalement nourri ma manière de vivre la musique. Tout ce qui est prix libre, gratuité, accessibilité, DIY, j'ai tout appris là-bas.”

L'idée est donc de la recomposer aujourd'hui à leur manière, de faire pousser cette graine plantée dans l'inconscient artistique il y a de ça dix ou quinze ans. Et si les lieux n'existent pas, autant en créer des nouveaux. Comme Cyril en 2013, lorsqu'il ouvre son magasin de disques Bongo Joe (voir photo ci-dessus), accroche des vinyles au mur, installe une mezzanine fleurie pour une écoute tranquille, puis “pousse les bacs sur roulettes une fois par semaine ou une fois par mois pour organiser des concerts autour de la buvette” afin de faire promouvoir les groupes locaux. “Ce qu'on considère comme le plus important, c'est notre amour de la musique. On a une manière de le vivre, de le parler. On a un label pour prêcher la bonne parole, arriver sur scène et dire : “Tiens, écoute ça, c'est bien.” Donc l'étape suivante était naturellement d'ouvrir un lieu. Quand je vois des gamins digger avec leur papa, ça me fait chaud au cœur…" explique-t-il avant d’être coupé par un grand échalas coiffé d’une chapka qui finit par embarquer plusieurs disques. Un membre de Cats Never Sleep et de Magic and Naked venu tailler le bout de gras entre deux recherches de disques. Tu sais ce qui me fait le plus plaisir ? Que dans tous ces nouveaux groupes qui tuent, certains se sont rencontrés chez moi, en discutant autour d’un vinyl. Si tu me disais que mon magasin fermait là, maintenant, rien que pour ça, j’aurais le sentiment du devoir accompli.”  Pas un hasard si les sonorités lo-fi et DIY d'une bonne majorité de jeunes groupes genevois attestent de cette culture garage qu'ils n'ont finalement connu que sous la forme d'une histoire orale du temps béni de la scène indé genevoise.

Quelques années plus tôt, Simone et Vincent avaient également fondé Hyperculte selon cette tradition squat qui “force les gens à se rencontrer. Au fil des rencontres, tu finis par jouer avec eux, par organiser des événements avec eux, etc" dixit Simone. Cette dernière joue à l'époque déjà dans Massicot, Vincent dans L'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Lorsque la Cave 12 demande à Vincent d'ouvrir un concert, il invite Simone deux semaines avant, à l'arrache. Actuellement, ils préparent un nouveau spectacle mêlant théâtre et musique en compagnie du dramaturge Jérôme Richer au Vélodrome, un ancien garage reconverti en résidence d'artistes par les anciens membres d'Artamis. Histoire de montrer que la culture squat n'est pas encore morte et qu'elle ne le sera pas de sitôt car Hyperculte comme d'autres n'envisagent pas de quitter cette ville de Genève, “terriblement attachante” selon Simone. “Genève, c'est un village. Les journalistes, les attachés culturels, les autres groupes, les programmateurs : tu vois tout le monde pendant les concerts” poursuit Cyril qui connait et salue à peu près tous les gens qui passent dans son magasin tandis qu'Amina/Flèche Love croit savoir que “Robin Girod, quand il a monté Cheptel Records, il aurait pu partir à Paris. Mais il est resté à Genève parce que c'est un amoureux de la Suisse. Il veut faire en sorte que les choses bougent ici”. Pourquoi pas? Après tout, il semble y avoir encore un peu d'or musical à dégrossir sur les bords du Rhône.