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Madlib à Los Angeles : rencontre rarissime avec le Tarantino du hip-hop

Madlib à Los Angeles : rencontre rarissime avec le Tarantino du hip-hop

Entre les odeurs de fajitas et les disquaires de Los Angeles spécialisés en black music se localise le secret le mieux gardé du rap : Madlib. De son vrai nom Otis Jackson Jr, ce MC/producteur sort des disques impressionnants depuis quinze ans. Résultat : il peut se permettre de faire poireauter Kanye West ou Kendrick Lamar quand ces derniers sollicitent ses beats et son érudition jazz et hip hop. Rencontre sur ses terres avec un insaisissable.

Une voiture de la police de Los Angeles vient de s’immobiliser devant les bureaux de Rappcats, un site de vente de disques. En ce dimanche, une queue s’est formée sur le trottoir, dans les effluves de fajitas venues de la taverne mexicaine éphémère située juste en face. La voisine, un bébé dans les bras et plus que soucieuse de son droit à la “propriété privée” a l’air franchement indisposée par l’agitation alentour. Mais voilà que deux agents sortent de la voiture et marchent d’un pas décidé histoire de bien comprendre la raison du bordel. Eothen Alapatt, alias Egon, le patron des lieux, tente de parlementer avec eux : l’événement était annoncé de longue date sur le site de la boutique. Malheureusement pour lui, sa plaidoirie se heurte au thème de la sauterie: la réédition de Fuck the police, de J Dilla, sur le label Stones Throw. Pas forcément une bonne idée d’intitulé. Surtout quand on connaît la susceptibilité du L.A.P.D. Et voici les flics repartis pour une nouvelle prise de tête. Mais comment aurait réagi Madlib, l’un des emblèmes de la boutique, face à un tel boxon ? Se serait-il énervé contre les forces de l’ordre ? Aurait-il baissé les yeux ?

“Je n’ai pas tout compris”

Egon hausse les épaules. Il n’en sait rien, mais il formule quand même cette réponse sans appel : Madlib n’aurait pas réagi, les gars. Madlib ne vient jamais ici ou presque. Madlib, on le connaît tous, mais il peut être invisible.” Vrai. Madlib a beau être l’un des architectes les plus recherchés du monde du hip-hop depuis quinze ans, il ne vient jamais, c’est sa marque de fabrique. Kendrick Lamar, Kanye West ou Mos Def ont tous un jour poireauté devant chez lui en attendant qu’il veuille bien leur délivrer ses beats. A chaque fois en vain. D’autres, comme De La Soul, Ghostface Killah, Talib Kweli, Erykah Badu, ont aussi pris leur mal en patience. Pour lui arracher quelques mots, il faudra encore patienter deux jours sous le cagnard californien. Le voilà qui arrive finalement à reculons à la terrasse de son tex mex préféré du quartier d’Eagle Rock. D’une voix caverneuse, Madlib, 43 ans, nom de naissance Otis Jackson Jr, fait rapidement les présentations à froid. Puis, maintenant que le protocole a été assuré, il délivre son programme sans laisser poindre la moindre émotion : “Au début, le hip-hop était une musique honnête : des disques de gens qui voulaient faire de la musique. Et puis, les juristes et les comptables sont arrivés, la télévision a fait son boulot de lavage de cerveau et le mimétisme a joué à plein.” Silence. “Je n’ai jamais voulu faire partie de cela.”

Si Madlib parle bref, c’est parce qu’il n’a pas besoin de beaucoup plus. Au delà de ses disques, sa biographie suffit à faire le boulot pour dessiner le portrait d’un homme qui n’est là, au fond, que pour une chose et une seule : la musique. Son père, Otis senior, naît à la Nouvelle Orléans. Il chante. Sa femme Dora Sinesca, auteure, guitariste et ex-Black Panther hippie, fait office de parolière. L’oncle, Jon Faddis, un proche du jazzman Dizzy Gillespie, est trompettiste. La famille vit à Oxnard, à une petite centaine de kilomètres de Los Angeles, “une ville calme, mais avec des gangs et de l’agriculture”, se souvient Madlib, qui a un temps travaillé la terre des champs de canne à sucre, tôt le matin, avec son grand-père. La collection de disques de jazz des grands parents lui offre aussi des journées passées en famille à l’ombre des consoles d’enregistrement, avec un frère et un cousin qui feront eux aussi leur vie dans le hip-hop, sous les noms de Oh No et J Rocc. A 12 ans, Madlib bricole déjà des sons avec un sampler et un clavier basique -“l’équipement ne compte pas du tout, d’ailleurs j’utilise encore aujourd’hui du matériel cheap, le plus basique, sampler, clavier…”, explique-t-il. A 15, il joue avec ses potes de lycée Wildchild et DJ Romes, parce que “c’est important pour grandir au lycée d’être dans un groupe.” En 1998, Chris Manak, plus connu sous le nom de Peanut Butter Wolf, fondateur de Stone Throw Records, produit son premier groupe, Lootpack.

L’album qui suit, Soundpieces: Da Antidote, avec des artistes comme Dilated Peoples ou The Alkaholiks, traduit déjà la manière toute particulière du rappeur d’aborder la musique : des beats en multicouches, des boucles et des personnages qui s’immiscent sans qu’on s’y attende. “Je n’ai pas tout compris à ce qu’il proposait, confie Egon, le désormais producteur de son label Madlib Invazion, mais je me souviens d’une chanson qui parlait d’un mec qui collectionnait des disques, je trouvais ça génial.” Le côté “digger” réunit vite les deux hommes. “Partout où on va, reprend Egon, Madlib rentre dans les magasins de disques, choisit très vite ce qu’il veut, fonce à la caisse sans regarder s’il a suffisamment d’argent sur lui, ne repose pas de disques et demande à ceux qui sont autour de lui de compléter au cas où.” Madlib, sorte de Tarantino des sons qui avoue acheter “80% de disques qu’il ne connait pas”, confirme : “J’ai toujours eu ce truc de collectionneur, savoir comment la musique a été produite, qui a arrangé quoi, comment, avec quoi et puis écouter les instruments individuellement, les identifier et tout recomposer. C’est comme ça que je travaille.”

Le premier coup de maître date de 2000. Madlib sort, sous le nom de Quasimoto, The Unseen, “un album concept comme Songs of innocence de David Axelrod ou Melody Nelson de Serge Gainsbourg, rien de moins”, s’enflamme Egon. Le concept : Quasimoto est un fumeur invétéré évoluant dans un monde de cartoons violent et dont la voix aiguë est celle de Madlib passée par la grâce d’un passage du 33 tours au 45 tours, en souvenir de la vanne d’un pote à lui qui lui aurait dit : “Ta voix, on dirait Barry White qui rappe, mec…”. C’est aussi un personnage inspiré des disques et films signés Melvin Van Peebles (l’homme qui a donné un coup de boost au genre Blaxploitation en réalisant Sweet Sweetback's Baadassssss Song). Quand la conversation dérive sur la vie et l’œuvre du grand Melvin, Madlib s’illumine. “Quand je m’intéresse à quelqu’un, j’écoute tout ce qu’il a fait”. D’ailleurs, alors que Van Peebles avait initialement prévu de l’attaquer en justice pour plagiat, les deux hommes finiront par travailler ensemble. Quasimoto est le premier d’une frénésie de personnages sous pseudos : DJ Lord Sutch, Rock Konducta, Loopdigga, DJ Rels ou encore le polymorphe Beat Konducta, sorte de matrice créative et encyclopédique, qui délivre extraits de films, musiques indiennes et sons du monde, de l’Afrique au Japon.

Deux heures de sommeil par jour

Les deux constantes dans tous ces disques : ambition et dérision. “Ce n’est pas de l’humour qui te passe au dessus de la tête, analyse Egon, mais de l’humour à plusieurs couches, de l’humour dérangeant, un côté Larry David, où tu te grattes la tête et tu te dis : ‘Franchement, ça, c’est drôle?’ Madlib, lui, cite Louis CK, des vidéos “super drôles sur YouTube” et assume que le sien est clivant : “Dans un sens, la clé, c’est de mettre des claques au public. Je n’aime pas les oreilles fainéantes. J’aime les oreilles ouvertes. Il faut les challenger tout le temps. Même les mecs qui n’écoutent que mes disques, ça m’énerve, c’est une forme de fainéantise.” Sur scène également, Madlib déstabilise. La première impression est celle d’un type discret, presque tétanisé, ce qu’il ne réfute pas : “Je déteste rester debout devant une foule et me montrer. Mon truc, c'est rester derrière…” La seconde impression est celle d’un malaise. Comme ce jour où il avait “envoyé un silence qui n’en finissait pas, les gens sifflaient, c’était super drôle…” Evidemment, la politique est à double tranchant. Si en Europe, son œuvre fascine, aux Etats-Unis, elle n’est pas toujours comprise, voire détestée. “Tout le monde était touché par Quasimoto, mais personne ne comprenait ce qu’il entendait, beaucoup étaient sceptiques, trop dérangés”, explique Egon.

Longtemps, le gang angeleño formé autour de Stones Throw s’est vécu comme une bande de colocataires réunis dans une maison du côté de Playa del Rey. Canapés, conversations nocturnes, herbes folles, pilules, femmes. “On vivait à 500 mètres de la plage près de l’aéroport, c’était superbe mais on n’est jamais allé se baigner, ça ne nous est même jamais venu à l’idée.” A cette époque, Madlib ne dort que “deux heures par jour”, change de genre toutes les 48 heures et ne sort la tête de l’eau que lorsqu’il est allé au bout du processus, ce qui peut durer plusieurs semaines. Seul. “Je n’ai pas besoin de rencontrer les gens pour connecter, le son suffit”, explique-t-il. La nuit, il croise parfois Egon, en train de regarder un épisode de X Files ou Jeff Jank, le directeur artistique qui lui fait découvrir Jean-Luc Godard. Les deux resteront fascinés par Week-end, “surtout la scène où le cochon est tué, avec de la batterie en fond.” Et scelleront leur amitié sans quasiment jamais se parler. Juste hocher la tête. Deux autres personnages, parmi les nombreux avec qui il a collaborés, comptent particulièrement pour Madlib. Le premier s’appelle MF Doom, le second J Dilla. De sa collaboration avec le premier, sous le nom Madvillain, il parle comme de la “meilleure période de sa vie”. Le second, décédé en 2006 et avec qui il avait créé le projet Jaylib, c’est Egon qui en parle: “Ils étaient pareils. Madlib disait que Dilla était meilleur mais c’était plus compliqué. Dilla était techniquement plus fort, maîtrisait plus de choses, quand Madlib était meilleur au feeling, plus fluide.”

Où en est Madlib aujourd’hui ? Il y a un an, on disait qu’il se serait rapproché du producteur de Radiohead, Nigel Godrich. Le nom de Paul McCartney a aussi été évoqué. Mais la vérité, c’est qu’il n’a pas varié son approche d’un iota. “Il y a toujours quelque chose à prendre, dans n’importe quel morceau. Il faut tout mélanger, parfois, je reprends des sons de mes propres disques et je les remélange…” Son quotidien consiste à dribbler des auteurs qui reconnaissent un de leurs sons au milieu de dizaines d’autres : “Ils sont fauchés, je comprends, ils doivent penser que je suis Jay-Z, mais ma carrière, je ne l’ai pas faite pour l’argent, parce que l’argent, tu peux en avoir partout, donc samplez moi mais de grâce, faites de la bonne musique !” Une fois, une seule, pour le volume 9 du Madlib Medicine Show, Egon et Jeff ont demandé à Madlib de modifier des choses, de peur d’un flop absolu. Les trois le regrettent aujourd’hui. Même sans passage télé ni radio, il se refuse catégoriquement à se considérer en mission ou à devoir rendre accessible sa musique. S’il ne rend public que moins de 10% de ce qu’il produit, il ne conserve pas ses propres archives, qu’il souhaite “voir brûlées à sa mort”. Chez lui, comme son père le faisait, il laisse ses enfants –trois et sept ans– jouer avec ses disques, en briser quelques uns, même des introuvables de Sun Ra. Il retourne régulièrement à Oxnard, mais pas trop : cela peut devenir gênant. “C’est trop petit, trop lent, j’inspire des gens là-bas mais c’est dur quand un mec me dit qu’il aime ce que je fais, qu’il me fait écouter ses productions et que mes oreilles sont choquées”, dit-il. Beaucoup n’ont plus rien à dire ou à donner mais moi, je sais pourquoi je ne rappe pas, c’est parce que je n’ai rien à dire.” C’est désormais le milieu de l’après-midi. Après deux heures à faire un véritable effort pour parler de lui, Madlib se lève, sourire aux lèvres. Il a envie de dire quelque chose, mais rien ne sort. Alors il salue d’un fist bump silencieux, marque un temps, hésite… et s’en va.