Music par La rédaction 30.01.2017

Loyle Carner : « Faire plaisir à ma mère, c’est tout ce que j’ai toujours voulu »

Loyle Carner : « Faire plaisir à ma mère, c’est tout ce que j’ai toujours voulu »

Il voulait être cuisinier, puis acteur. Finalement il sera rappeur, histoire de marcher sur les traces de son héros Kanye West. Le Londonien Loyle Carner a 22 ans et vient de sortir son premier album, Yesterday’s Gone. Hommage à son beau-père décédé en 2014, souvenirs d’une jeunesse minée par des soucis de dyslexie et d’hyper-activité : celui qui fait déjà figure de révélation 2017 dit tout. Sur lui et ses proches. Car dans le rap made in U.K aussi, le manifeste « Que La Famille » a du sens. 


Les chansons de ton premier album, Yesterday’s Gone, font parfois penser aux premiers succès de Kanye West, façon Through the Wire sur l’album College Dropout, et tu mentionnes d’ailleurs régulièrement le rappeur américain. Pourquoi il compte autant pour toi ?
En grandissant dans les années 2000, j’ai su je n’étais pas comme 50 Cent ni comme Jay-Z. Eux, ils parlaient toujours de la même merde, portaient les mêmes fringues. Kanye c’était le seul qui faisait la différence. Il n’y avait que lui qui osait dire des choses comme « J’ai acheté ces nouvelles baskets, elles coûtent une blinde, je ne sais même pas pourquoi je les ai prises ». Il me dévoilait sa vie de l’intérieur. Ado, je devais aller le voir en concert dans le quartier de Brixton à Londres avec mon pote Benny. Sauf que ma mère est intervenue. Elle m’a dit : « Non, tu n’y vas pas. Ca va être le bordel, je ne veux pas que tu finisses mal ». Il faut dire qu’à Londres à ce moment-là, les concerts hip-hop se terminaient régulièrement avec des coups de couteaux par-ci par-là, et même des coups de feu parfois. J’ai essayé de lui expliquer : « Tu ne comprends pas ! Kanye est différent, gentil, c’est impossible que ça se finisse comme ça ». Rien à faire, je suis resté à la maison. Mais grâce à ses chansons, je me suis dit que je pouvais être différent. Mes parents estimaient uniquement le hip hop « avec une histoire ». C’est ce que j’ai cherché, et trouvé dans Common aussi par exemple. C’est aussi là que j’ai découvert l’équilibre entre me faire plaisir, et faire plaisir à ma mère avec de la musique. C’est tout ce que j’avais toujours voulu.

Ta mère apparaît d’ailleurs sur la pochette de l’album, au milieu de tout un tas de personnes, tout sourire. Qui sont tous ces gens ?
Ma mère est l’épicentre de mon univers. Elle a composé un magnifique poème pour la chanson Sun of Jean. Et pendant longtemps, on était que tous les deux. Pas de père, pas de beau-père qui allait devenir mon père de substitution, pas de petit frère non plus. Pour l’album je voulais une photo de famille. Mais on n’allait pas être très nombreux, donc j’ai invité tous les gens qui ont compté pour cet album. Parce que toutes les chansons évoquent une partie de ce que j’ai vécu jusque là. On peut voir mon agent qui réserve des salles pour les concerts, ou la mère de mon DJ — Rebel Kleef — qui me laissait dormir chez eux une bonne partie de la semaine parce qu’on composait des sons toute la nuit avec mon pote. Elle m’avait même acheté un lit pour que je reste plus souvent ! Et il y a aussi ce mec, un ami de mon beau-père qui m’a raconté tout un tas d’histoires sur lui quand il est décédé en 2014. C’est lui qui m’a beaucoup parlé de son maillot de foot avec la tête de Cantona dessinée dessus, et THE KING écrit derrière. C’est pour ça que maintenant, à chaque concert, j’ai le maillot sur moi, je le tiens à la main. Jamais je ne ferai un concert sans.

Pour cet album, tu as d’ailleurs créé des t-shirt « Loyle Carner Football Club » qui ressemblent pas mal au maillot de Manchester United, l’équipe historique d’Eric Cantona, sauf que toi, tu soutiens Liverpool.
J’ai eu du mal en grandissant. Manchester United et Liverpool ont toujours été les grands rivaux dans le championnat anglais. Donc, quand il a fallu faire un choix tranché j’ai eu beaucoup de mal à me déterminer. J’étais derrière Liverpool principalement parce que j’aimais Michael Owen. Mais comme Manchester était entraînée par sir Alex Ferguson, il faut quand même reconnaître que c’étaient eux les meilleurs. Sans aucun doute en plus. Dans la famille ça a mis un sacré bordel. En plus de mon beau-père et moi, ma mère, elle, était pour Crystal Palace, et mon petit frère ne pensait qu’à Arsenal. Les jours de match, on s’engueulait tout le temps, on se détestait. Tu aurais dû nous voir. On hurlait face à la télé en beuglant des phrases avec beaucoup de « this is shit ! That is shit ! ».

Ton vrai nom est Benjamin Coyle-Larner,  pourtant sur scène tu as choisi Loyle Carner, ce nom que tu te donnais involontairement étant petit à cause de ta dyslexie. Comment est-ce que tu as décidé de l’adopter ?
Bon, au début, j’avais bien pensé à m’appeler Mowgli, parce que petit je courais tout le temps à poil à travers la maison. Mais un artiste avait déjà choisi ce nom, et comme il était meilleur que moi. Le choix du nom d’artiste, j’en ai parlé avec ma mère. A ce moment je ne trouvais pas de putain de nom de scène pour sortir la vidéo d’un freestyle. Finalement en en discutant avec elle, c’est elle qui m’a mis sur la bonne piste : « Hey, mais tu t’appelais toi-même Loyle Carner sans faire exprès quand t’étais petit ». Effectivement je m’en souvenais, mais j’avais tellement honte que je ne voulais même pas y penser.

Parce que tu avais honte de tes troubles de l’attention, de ton hyper-activité (ADHD en anglais, ndlr) et ta dyslexie ?
Je n’étais pas très bien traité par les profs et les élèves. A cause de mon ADHD, plusieurs de mes amis ne voulaient plus me voir à cause de ça. Ils me disaient sans arrêt « on ne veut pas rester avec toi si tu ne viens pas fumer avec nous » ! J’étais bruyant, agité, alors que quand tu fais du rap, les gens s’attendent à ce que tu sois tranquille, posé, et cool. Mais en fait, je ne suis pas du tout quelqu’un de cool.

C’est vrai qu’au départ tu ne voulais même pas être rappeur mais acteur ?
Je suivais des cours de théâtre dans l’école où Tom Hardy et Michael Fassbender ont fait leur classe. Pour tout dire j’ai même joué dans le film 10,000 BC (de Roland Emmerich, ndlr) en 2008. A cette époque, j’avais d’horribles migraines donc je prenais tout le temps du Pizotifen. Ca a d’ailleurs stoppé mon métabolisme et je suis devenu gros. J’avais 13 ans, et comme j’étais tellement énorme que je me mets au défi quelqu’un de me reconnaitre dans le film ! Disons que j’étais une sorte de figurant premium.

Tu voulais te lancer comme chef cuisinier aussi, et tu as même créé ton école de cuisine pour des jeunes atteints de ADHD
Pour me calmer quand mon ADHD est devenu trop pesant, je me suis mis à cuisiner. La cuisine c’est un truc qui remonte à loin dans mon histoire. Avant même de savoir parler, je faisais frire tout un tas de trucs dans la cuisine avec mon grand-père. Via le projet Chili Con Carner, j’accueille des jeunes avec le même souci que le mien. La cuisine, on peut dire ce qu’on veut, mais ça les calme. Ils me disent tous « normalement, je suis super agressif, je ne suis pas comme ça ». Parce que là-bas, ils restent silencieux. Je connais ces jeunes parce que je suis l’un d’eux. Il y a quelques semaines, une jeune fille est venue et elle ne disait pas à un mot, à personne. Hyper fermée. Complètement asociale. Au bout d’une semaine, elle dansait au milieu du groupe en se marrant.

Est-ce que tu peux nous parler de tes études à la BRIT School (où King Krule, Rizzle Kicks, ou Amy Winehouse sont passés) en art dramatique ?
Je rappais tout le temps là-bas. Mais juste pour le plaisir, j’essayais même pas de devenir célèbre. J’aurais aimé, mais autant que de devenir joueur de foot pro. Du coup mes potes se sont mis à me tanner avec des « tu devrais faire du rap, ça devrait être ton métier mec ! » A ça je répondais « impossible mon gars ». Mais je continuais, créer des beats, créer encore des beats, écouter des sons, raper. Puis j’ai eu les couilles de sortir une chanson sur Internet. Et le reste, on va dire, appartient à l’histoire…

Propos recueillis par Lucas Minisini 

Loyle Carner « Yesterday’s gone » (Caroline Records)