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Triplet flow : pourquoi tous les MC actuels rappent comme Migos ?

Triplet flow : pourquoi tous les MC actuels rappent comme Migos ?

Depuis environ deux ans, tous le rappeurs du monde libre se sont mis à rapper comme Migos et son fameux « triplet flow », au point de rendre dingue la génération de MC des 90's. Mais alors que sort aujourd'hui Culture, le nouvel album du trio d'Atlanta, on peut se poser la question : d'où vient « le flow de Migos ».

« Versace, Versace, Versace, Versace, Versace. » C'est sur ce mantra hystérique que débarquaient en 2013 les trois excités de Migos. Pour des gamins ayant grandi ensemble dans les quartiers abandonnés et cradingues du nord d'Atlanta, il n'y avait évidemment rien de plus jouissif que de percer le haut des charts avec un morceau dont le seul programme était de repeindre le monde aux couleurs de la luxueuse marque italienne. Mais si « Versace » a aussitôt explosé sur le web en phénomène viral, ce n'est pas vraiment pour son matérialisme débridé. Plus que tout, le morceau imposait un flow, une cadence obsessionnelle que personne n'avait vraiment entendue jusqu'alors. C'est simple, Migos ne rappait comme personne. Force est de reconnaître qu'à tout juste 25 ans, les rappeurs de Migos sont déjà rentrés dans l'histoire. Et ils ne se privent pas de le rappeler au magazine Fader, alors que vient de sortir leur album Culture : « Nous avons fait beaucoup pour la musique. Migos est la culture. Sérieusement. Il y a des artistes beaucoup plus gros que nous qui ont du succès grâce à notre flow. » S'ils en rajoutent forcément, il y a quand même une part de vrai : si tout le monde rappait comme Nas en 1995, aujourd'hui, tout le monde rappe comme Migos.

Dans la foulée du succès monstrueux de « Versace », on allait donc commencer à parler du « Versace flow », ou du « Migos flow ». L'année suivante, Quavo, le plus talentueux des trois MC de la bande, allait même être nommé, par le magazine US de référence Complex, « rappeur le plus influent de 2014 ». D'où la question : pourquoi ce flow est-il perçu comme si novateur ? D'un point de vue rythmique, la réponse est assez simple. Petit rappel : une mesure musicale se découpe en quatre portions qu'on appelle des « temps ». Et depuis que le rap existe, les MC glissent sur chaque temps une, deux ou quatre syllabes. On parle donc de flow binaire. Sauf que Migos, eux, ont pour habitude glisser trois syllabes dans chaque temps. On appelle ça le triplet flow, caractérisé cette fois-ci par un rythme ternaire, « en triolets », selon le terme désigné. Ce processus créé dans la bouche des rappeurs une impression de roulement, comme un faux décalage. Ce qui explique pourquoi à cette impression que les rappeurs des 90's étaient plus stables sur le beat que ceux d'aujourd'hui. En guise de démonstration, le magazine Complex a réalisé une vidéo qui compile tous les techniciens du genre.

Parce que cela faisait des années que le rap n'avait pas connu de bouleversements en termes de flow, le phénomène du triplet a aussitôt pris une ampleur sidérante. À tel point que tous les vieux briscards du rap aux oreilles attentives se devaient d'intervenir. Car dans le fond, il y a trente ans, on pouvait déjà entendre quelques prémisses de cette nouvelle manière de rapper. Dès 1987, on en trouve par exemple des traces dans certaines interventions de Chuck D sur « Bring the Noise » de Public Enemy, ou dans une version ultra-rapide sur « The Originators » de The Jaz et Jay-Z en 1990. Jusqu'alors, le triplet restait néanmoins un phénomène isolé, une sorte de trick qu'utilisaient les rappeurs new-yorkais pour casser la routine binaire de leurs morceaux en créant un effet d'accélération. C'est dans le sud, à Memphis, que cette technique va prendre une dimension nouvelle.

Depuis le début des années 90, la capitale du Tennessee vibre en effet aux sons d'une scène rap à mille lieues des clichés rock'n'roll, blues et country qui collent à sa ville. À Memphis, les rappeurs aiment les imageries de cimetières, les textes sanguinolents et les beats lents comme des corbillards. À tel point que pour définir le style local, on parle parfois de « horrorcore » ou de « devil shit ». Et c'est dans ce sous-genre oscillant entre amateurisme et coups de génie que le producteur DJ Paul et le rappeur Lord Infamous, tous les deux membres du groupe Three Six Mafia, sortent dès 1993 un album au nom charmant de The Serial Killaz. Parce que ce disque est presque intégralement composé avec des instrumentaux ralentis, Lord Infamous doit adapter sa diction pour ne pas endormir son auditeur.

Infamous pose alors les premiers jalons d'un style de rap presque entièrement bâti sur du triplet flow, qui donne ici un aspect fantomatique et désarticulé à sa diction (sur « The Scarecrow», dans la vidéo ci-dessous, on l'entend passer d'un flow classique à une flow triplet à 0,31'). Lord Infamous peut donc finalement être considéré comme le véritable précurseur du style imposé, vingt ans plus tard, par Migos. À tel point que Gangsta Boo, seule femme du collectif Three Six Mafia, s'énervait récemment sur Twitter : « Lord Infamous rappe en triplet depuis 1992 ou même avant. Ce n'est pas pour offenser Migos mais je ne dirais jamais qu'il s'agit de ''leur'' flow ».

Mais au début des années 2000, les morceaux lents et morbides de la Three Six Mafia ont fini par gagner le grand public. Avec l'album When The Smoke Clears : Sixty 6, Sixty 1 certifié disque de platine et l'oscar de la meilleure chanson originale pour « It's Hard Out Here For A Pimp » sur la B.O du film Hustle & Flow, le style de Lord Infamous a influencé une bonne partie des rappeurs du sud des États-Unis, et plus particulièrement à Atlanta, à seulement cinq heures de voiture. De Roscoe Dash à Killer Mike en passant par Future ou Young Thug, toute la scène locale s'est donc précipitée sur ce nouveau flow dans le but de se le réapproprier. Mais Migos ont été les premiers à l'appliquer de manière aussi frontale, de surcroît sur un hit international.

Flot de diamant

Depuis le triomphe de « Versace » en 2014, le phénomène n'a cessé de prendre de l'ampleur. Au point de devenir synonyme d'un morceau qui cartonne dans les charts. Logiquement, les plus grosses stars du rap s'y sont mises et on ne compte plus le nombre de morceaux de Drake, Kanye West ou ASAP Rocky surfant sur cette tendance. En France, des rappeurs ont même réussi à lancer leur carrière et à décrocher d'impressionnant succès grâce à des flows basés presque uniquement sur des rythmes ternaires. Exemples parmi les plus remarquables :  Niska et son « PSG (freestyle) » ou Gradur qui a carrément poussé le mimétisme jusqu'à inviter Migos sur un de ses morceaux. En parallèle, les poids lourds du genre comme Booba, Kaaris ou Lacrim ont eux aussi pris l'habitude de rapper en triplet flow sur fond de productions massivement influencées par le style d'Atlanta.

De leur côté, les trois Migos n'ont finalement jamais fait évoluer leur technique. Après tout, pourquoi changer une formule qui fonctionne à merveille ? La semaine dernière, leur morceau « Bad and Boujee » atteignait la première place du Top 100 Billboard en enchaînant sans surprise et sans effort les rimes dans leur fameux style. De quoi énerver la génération des rappeurs de l'ancienne école. Dès 2014, dans son émission « GGN Hood News » diffusée sur Youtube, Snoop Dogg se lançait dans une discussion hilarante avec son invité 50 Cent. « Ce qui craint c'est qu'aujourd'hui tout le monde essaie de rapper avec le même style. Je ne sais pas trop qui a créé ça, si c'est Future ou Migos, mais tous ces mecs sonnent pareil » déclare le parrain du rap West Coast avant de se lancer dans un imitation hilarante du rap de Migos en onomatopées. Manque de chance pour Snoop : même si sa prestation a fait le tour du web, un fan a fini par y coller target="_blank">un beat trap en accompagnement. Et évidemment, parce qu'on parle de triplet flow, le morceau est devenu un hit.