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Fai Baba : "Je suis un Suisse qui a sa place dans le rock"

Fai Baba : "Je suis un Suisse qui a sa place dans le rock"

Et si le prochain frisson rock qui sent l’Amérique venait de… Zurich ? Fabian Sigmund, leader des intenses Fai Baba ne serait pas contre marcher sur les traces de Timber Timbre ou de Deerhunter auxquels on compare son groupe. Mais avant ça, l’homme à la casquette de routier vissée au crâne effectue une tournée française. Premier coup de couteau (Suisse) dans la hiérarchie rock ?

Tu as déjà sorti six albums sous le nom de groupe Fai Baba. Du coup, comment ça s’explique que personne ne vous connaissait avant ?
On existe depuis six ans en tant que Fai Baba. Mais à un moment, que je situerais à la fin 2015, on n’en pouvait plus. C’est l’histoire assez connue du groupe dont les membres ont appris à devenir indifférents les uns aux autres, à force de concerts, de tournées, de fêtes, de bagarres. Au fur et à mesure tout ce qui faisait la force d’un groupe se transforme en quelque chose d’étouffant. A force de trop se fréquenter au quotidien, on en est venus à manquer d’air. Du coup, on a assuré une dernière tournée, au début de l’année 2016, et on a décidé d’arrêter notre collaboration avant que les choses ne se mettent à mal tourner. Il y a d’abord eu un coup d’arrêt, mais très vite après j’ai proposé à Domi Chamson, que je connaissais déjà de réputation, de me rejoindre.

Pourquoi ça a collé avec lui alors qu’avant tu pataugeais avec les anciens membres de Fai Baba ?
Domi m’amène de la discipline ; un truc dont j’ai toujours manqué. Lui vient du jazz, moi je suis juste un type qui aime le blues Américain. Ma mythologie, ce sont ces mecs qui prennent la route avec une guitare quand ils s’emmerdent trop dans leur boulot, dans leur vie ou dans leur couple… Avec Domi, nous avons redémarré la machine, mais sans ambition. Au début, on était deux mecs de Zurich, un batteur et un chanteur-guitariste, qui montent sur scène sans répéter, jouent leur truc, enregistrent quelques merdes improvisées et se barrent sans regarder en arrière. De toute façon, à ce moment de mon existence de musicien, je cherchais uniquement à tenter des trucs sans enjeux.

Tu parles de ta fascination pour les Etats-Unis autant à travers les disques, les films ou les livres produits là-bas. Mais est-ce que grandir en Suisse n’a pas un peu limité tes ambitions d’Américain ?
C’est certain qu’on ne nous identifie pas, nous les Suisses, comme des mecs rock. Dans l’esprit des autres la Suisse c’est : le fric, les vaches, l’ennui. Pourtant je vous assure qu’on vit dans un état plus libéré que pas mal de pays. Et la scène musicale, ici, est de plus en plus intéressante. Tu as de tout : techno underground, rock bruitiste, experimental… Musicalement, on est de plus en plus présents.

Tu as grandi dans quel environnement musical ?
C’est mon père qui écoutait de la musique sans arrêt, c’est lui qui avait tous les bons 33 tours. Il n’arrêtait pas de passer ses vieux Beatles, ses Rolling Stones. Un jour, alors que j’étais tout gamin, je lui ai demandé : « Papa, si tu ne devais garder qu’un disque, ça serait lequel ? » Sans hésiter, il m’a répondu : « L’album Sgt Pepper Lonely Heart Club’s Band des Beatles, fiston, le reste est en-dessous, c’est ainsi… La folie de Lennon surpasse tout. » Ça m’est resté : « … la folie de John Lennon. »

Tu viens de la campagne Suisse. Comment on se construit une attitude rock dans cet endroit ?
Je suis né à Brunnen, du côté du Lac des Quatre-Cantons. Et puis, la famille s’est relocalisée dans la région de Zurich. Sur place, j’étais un peu connu comme le gamin à problèmes : je faisais des figures avec ma planche de skateboard, je me baignais à poil dans les lacs. Toujours avec ma bande de potes tous dingues de rock. A 14 ans, on se réunissait à la nuit tombée et on passait des heures pour décortiquer les albums de The Doors, les parties de guitare de Jimi Hendrix, même les mélodies d’Oasis. Bon, on se retournait un peu la tête aussi… Quasiment au même moment, je me suis mis à traîner avec un mec plus âgé que moi. Il m’a initié aux disques des 90s. Il me disait : « Ne reste pas seulement bloqué dans tes merdes de hippie des 60s et des 70s, gamin, écoute le vrai son des 90s, les guitares qui grincent, les trucs expérimentaux ; tu vas adorer… » Donc j’ai continué mon chemin en élargissant mes goûts à Sonic Youth, Radiohead, le post-rock, etc… Et à partir de là, beaucoup de choses se sont mises en place : quand dans ton environnement il n’y a que des montagnes, des lacs, des choses calmes, tu te dis que ce sont ces musiques qui peuvent amener ce qu’il manque de danger dans ta vie...

Pour finir, tu parles aussi de tes voyages en Californie comme de la dernière chose qui t’a convaincu de te lancer réellement dans la musique.
Quand j’ai 22 ans, un ami à moi me fait écouter The Entrance Band. Ils avaient un album totalement psychédélique qui s’appelait Prayer of Death. Ç'a été comme une révélation mystique. Après avoir passé des mois à écouter et réécouter ce truc je me suis dit : « Putain, il faut que je rencontre ces mecs. Il faut que j’aille à New York, puis que je fasse un crochet par San Francisco. C’est là que je vais apprendre.» Une fois débarqué en Californie, je me fais tous les clubs, j’écume le moindre concert, à la recherche de la lumière psyché et garage. C’est d’ailleurs comme ça que je deviens pote avec ce musicien génial, Charles Moothart (Fuzz, Mikal Cronin). Il m’héberge quelques temps et me présente son copain Ty Segall en me prévenant : « Tu vas voir, Ty Segall, c’est le plus doué, le plus productif ». Ensemble, on s’est baladé dans le quartier d’Haight Ashbury. Ils m’ont recommandé plein de disques et Ty Segall m’a dit : « On garde le contact, si je viens jouer en Suisse, à ton tour de m’héberger ». Ce que j’ai fait évidemment. Comme il m’arrive de trouver des plans de concerts ou de tournées dans le coin pour The Entrance Band. Il y a un truc d’entraide entre cette génération de rockers psyché. On veut recréer une internationale. On sait que les choses ne sont pas faciles. Et moi, quand je réalise que je suis pote avec tous ces gars que j’admirais au départ. Parfois, je me dis : « Bon, ça y est je suis un Suisse qui a sa place dans le rock ». Ce genre de sentiment suffit à me donner envie d'aller plus loin...

Fai Baba "Sad & Horny" (Casbah Records)