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Voici Henri Chamoux, l'homme qui ressuscite les sons du passé

Voici Henri Chamoux, l'homme qui ressuscite les sons du passé

La croyance est répandue : l'industrie du disque aurait pris naissance dans les années 30. Sauf que ce n'est pas le cas. Un homme, accompagné de sa machine, est entré en croisade contre cette croyance. L'homme s'appelle Henri Chamoux. La machine, l'Archéophone. Celle-ci permet d'écouter et de numériser des enregistrements datant parfois de 1888, et donc d'excaver des pans entiers de l'histoire de la musique dont personne n'avait connaissance. Portrait.

Alors que l'immeuble entier se concentre en silence, des bizarreries sonores s'échappent régulièrement d'un petit local. Le bâtiment situé à Montrouge, en banlieue sud de Paris, et partagé par l’École Normale Supérieure (ENS) et l'Université Descartes à Montrouge, est par essence studieux. Henri Chamoux, 46 ans, et seul occupant du petit local aux bizarreries sonores, jouit d'une certaine réputation. Qui lui vaut de se faire interpeller par un collègue. « Hé Henri, tu vas nous remettre tes musiques africaines cet après-midi ? ». Dans le monde universitaire, Henri Chamoux est un homme à part, un peu chercheur, un peu artisan, un peu ingénieur. Dans son bureau se côtoient un vieil ordinateur Linux au lecteur Flash capricieux, des dossiers parfaitement triés et la photo d’un engin spatial en construction. Mais surtout, à droite de son bureau, sur une étagère, comme s’il voulait la garder toujours à proximité, il y a l'Archéophone. Son bébé et son cheval de bataille. Mais aussi et surtout son instrument de travail.

Comme son nom l’indique presque, l'Archéophone est une machine capable de lire des enregistrements datant parfois de 1888, tout en permettant leur numérisation. Chamoux est ainsi l'homme qu'on appelle lorsqu'il faut excaver des vieilleries musicales du monde entier. « En ce moment, je numérise des disques de musique traditionnelle africaine des années 50 pour le Centre de Recherche en ethno-musicologie » explique Chamoux en pointant son doigt vers une pile de vinyles posée à côté de son bureau. Henri Chamoux, qui a lui-même achevé de construire la bête en 1998, est alors ce qu'on pourrait appeler un « archéologue de la musique enregistrée ».

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Si personne ne s'était encore penché sur le sujet, c'est qu'on a longtemps cru que l'industrie musicale n'existait pas avant les années 30 en France, théorie que présentent encore aujourd'hui les principales Histoires de la musique enregistrée. Avant cette date, la diffusion des cylindres et des disques 78 tours (les principaux supports sonores avant les années 30) était réservée à un cercle restreint, aux professionnels et aux élites. Sauf que la réalité est toute autre : « Je suis le premier à dire : bah non, il y a eu 100 millions de cylindres et de disques sur le marché français avant 1914 » explique Henri Chamoux, 45 ans, d’un air doux qui ne traduit aucune prétention.

À peine quelques secondes après avoir évoqué son travail actuel sur les musiques traditionnelles africaines, il succombe à la tentation et passe un morceau nommé « Louanges de Babakar » sur sa platine. Crue, sèche, vocale, la musique semble véritablement provenir d'une époque révolue. Un timbre quasi-ancestral qui plaît à cet amoureux des sons du passé : « J'ai un goût pour la vieille musique, une curiosité pour les sons déformés, caverneux, comme s'ils me parlaient du bout d'un tunnel lointain... Ado, j'écoutais la radio avec les Cure et les Smiths, tout ça..., mais ça me gonflait un peu. Avant-guerre, le chant était plus spontané, c'était souvent fait à la volée, on appréciait les imperfections. Et l'imperfection, c'est la vie ».

Plus tard, il disserte sur Dranem, une star des cafés-concerts parisiens de la Belle Époque, cette période d'essor artistique et technologique comprise entre la fin du Second Empire et la Première Guerre Mondiale. Le morceau s'appelle « Le Vrai Jiu-Jitsu », que Dranem prononce parfois « Je lui chie dessus ». C'est grivois, clownesque, insouciant. Le testament d'une autre époque, d’une autre France, celle qui détonne par sa vulgarité et sa sexualité. Le sourire aux lèvres, Henri Chamoux raconte ainsi comment Alfred Clark, chef du label anglais Gramophone, restait pantois devant le caractère désinhibé des chanteurs populaires français : « En 1903, le directeur français de la filiale s’est fait gronder par Clark parce qu’il trouvait ses disques trop lestes. Il a dû lui expliquer que les standards étaient très différents : ce qui ferait sourire un Français ferait horreur à beaucoup d’Anglais ».

Filmé, photographié, dessiné, Dranem a laissé des traces diverses qui ont traversé les décennies. Ce qui n'est pas forcément le cas de centaines d'autres musiciens. Pour une raison technique d'abord, les cylindres sur lesquels était gravée la musique étant extrêmement fragiles. De plus, il n'existait pas de dépôt légal sonore avant 1926, si bien qu'aucun enregistrement antérieur n'a pu être correctement préservé et répertorié. Par le travail de Henri Chamoux et d’autres historiens, on redécouvre depuis quelques années des trésors incroyablement précurseurs, à l’image du Phono-Cinéma-Théâtre : présenté à l’Exposition Universelle de 1900 à Paris, ce spectacle mêlant film colorisé, son et performance est tout simplement le premier spectacle de cinéma parlant de l’Histoire, via la synchronisation du projecteur et du phonographe. Il est aussi une forme ancienne de ce qu’on appelle aujourd’hui le clip. « Au Chronophone Gaumont, on projetait des clips toutes les semaines en début de siècle » raconte Chamoux. « Ils en avaient plus de 700 ».

D'ailleurs, selon notre archéologue de la musique, le marché de l’industrie musicale ressemblait déjà au nôtre, divisé entre des labels mastodontes et des indépendants : « À partir de 1905, il y avait trois géants, avec Pathé qui représentait 50% du marché, Edison et Gramophone, puis 700 petits labels français, ce qui marque une vraie vitalité du secteur ». Pour Chamoux, la présentation de cette histoire méconnue n'a abouti qu'en décembre 2015, date où il a présenté sa thèse sur « La diffusion de l'enregistrement sonore en France à la Belle Époque ». C'est alors l'aboutissement du travail de toute une vie. Un travail qui a démarré lorsque Henri Chamoux avait à peine huit ans.

Un tour de France des lycées

Bien avant que PNL auto-tune le spleen de la banlieue, c'est à 500 mètres de leur Cité des Tarterêts à Corbeil-Essonnes que Henri Chamoux entre, sans le savoir, en mission. C'est dans son grenier bordélique que le jeune Henri tombe sur des centaines de vieux disques et cylindres, qui rapidement captent son imaginaire. En particulier le « Sourire D'Avril » de chez Columbia Records. Il date de 1902. A l'arrière, il aperçoit le dessin d'une gigantesque usine avec écrit « Voilà où les gramophones et les disques Columbia sont fabriqués ». Il pose la question autour de lui, mais à chaque fois, la réponse est pourtant catégorique : le disque industriel, c'est 1930. Et pas avant. Le paradoxe lui restera en tête.

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Adolescent dans les années 80, il se met à traîner aux puces de Saint-Ouen, Montreuil, Vanves, à la recherche de vieux cylindres, au lieu d'aller au lycée, d'où il est viré pour absentéisme avant de passer son bac en candidat libre. Il fréquente aussi les ventes aux enchères domaniales, où l’État se sépare de machines désuètes à prix dérisoire, parfois pour un franc symbolique. Machines qu'il démembre dans son jardin pour comprendre leur mécanique. « J'avais une curiosité pour tout ce qui est bassement concret, la chose en panne, la chose à réparer. Gamin, je désossais le téléviseur cassé qui traînait sur le trottoir ». Sans aucune formation d'ingénieur, c'est avec cet apprentissage qu'il sera plus tard capable de fabriquer de ses propres mains l'Archéophone.

C'est également de son propre chef qu'il se lance, en parallèle de sa licence d'Histoire, dans un Tour de France des lycées. Dans sa voiture, il passe d'un établissement à l'autre pour répertorier et photographier les vieilles machines scientifiques stockées dans les caves scolaires de tout le pays. Un projet entrepris après avoir assisté au nettoyage du grenier de son propre établissement. Un événement qu’il compare aujourd’hui encore à une sorte d’absurde tragédie. C’est là peut-être qu’il se sent pour la première fois investi de la mission qui définira sa vie : le sauvetage des trésors que les autres trouvent désuets.

Avec son allure rustre et ses mots simples, son discours de chat noir hors-système n’est pas difficile à croire. L'intéressé raconte ainsi, fataliste, comment on lui a refusé le projet d'Archéophone qu'il présente en Master d'Histoire : « J'ai proposé de créer une machine pour lire la musique de la Belle Époque, et ça ne les intéressait pas du tout ! En France, certains ont une vision vachement rétrograde, voire réac', qui serait que l'Histoire ne serait que de l'écrit, du papier. Aux États-Unis c'est différent, si tu proposes une solution technique en sciences humaines, on t'accueille à bras ouverts ! Bon tant pis... ». Après un passage par la Bibliothèque Nationale de France, Chamoux se met alors à construire lui-même, le soir, à son domicile, l'Archéophone. Objet qu’il décrit comme son « rêve de jeunesse », avec une candeur et un émerveillement toujours communicatif.

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Mais alors, comment se retrouve-t-il aujourd'hui dans un local de fonctionnaire de l'ENS à numériser des disques sénégalais ? De manière assez cocasse, son accès au monde institutionnel n'est pas du tout arrivé via la copie de sons de la Belle Époque, mais via la numérisation du... procès de Nelson Mandela. En effet, celui-ci a été enregistré en Afrique du Sud sur des dictabelts, un support cylindrique. Alors que l'INA cherchait à le numériser en 2014, Chamoux pointe le bout de son nez. « Ça, je sais faire », leur dit-il. Ce sont pas moins de 600 cylindres d'une durée totale de 230 heures qui lui sont envoyés.

Mais qu'est-ce que l'Archéophone, précisément ? En soi, la machine ne présente rien de foncièrement nouveau : elle lit les cylindres comme un ancien phonographe. Mais elle présente quatre caractéristiques précieuses par rapport aux précédents supports d'écoute. Une qualité de son supérieure, une préservation des cylindres qui auparavant s’abîmaient à la moindre écoute, deux sorties de type RCA qui permettent de la relier à une chaîne de numérisation, et enfin une polyvalence de format (elle peut accueillir une quinzaine de types de cylindres différents). Dans les années 1990, armé de son propre Archéophone, il convainc la Maison de la Radio de l'engager pour numériser quelques centaines de cylindres. Plus tard, ce sera des dizaines de milliers de disques en tout, pour diverses institutions. Un travail qui, presque vingt ans plus tard, n'est pas encore achevé.

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Ces dernières années, l'Archéophone a ouvert la voie à une ruée vers l'or des enregistrements perdus. Il estime à 10 000 le nombre de disques et cylindres numérisés par ses soins pour des institutions publiques, auxquels il faut ajouter 10 000 supplémentaires listés sur Phonobase.org, une base de données d'enregistrements pré-1920 de sa création. Quant aux différents exemplaires de l'Archéophone vendus de par le monde (un par an, en moyenne, selon Chamoux), notamment celui de l'Université de Santa Barbara en Californie, ils « numérisent presque à tour de bras ».

Cela dit, et malgré un statut « d'ingénieur d'étude », Henri Chamoux ne se considère pas comme un chercheur, trop attaché à la valeur du travail manuel qui l'a motivé depuis l'époque où il s'imaginait luthier ou horloger en se fascinant pour les vieilles mécaniques dans son jardin de Corbeil-Essonnes. Au point d'en tirer presque une conscience de classe : « À l'image du Moyen-âge, notre société est divisée en trois états : les chefs sont ceux qui parlent, les auteurs, journalistes et chercheurs sont ceux qui écrivent. Et puis, il y a ceux qui font ».