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Kathleen Hanna : "Trump a désinhibé les hommes blancs mysogines"

Kathleen Hanna : "Trump a désinhibé les hommes blancs mysogines"

Comment réagir face à Donald Trump quand on a passé toute sa vie à se battre contre le sexisme et l’homophobie ? Kathleen Hanna hésite encore entre la prostration et la colère franche. Musicienne, militante, poète, elle a décliné pendant les vingt-cinq dernières années tout l’arsenal artistique propre à dégommer le patriarcat. Icône du mouvement punk féministe Riot Grrrls qui déferlait de la côte ouest au début des années 1990, Hanna ne range toujours pas les armes. Alors qu’une nouvelle génération découvre ses groupes Bikini Kill, Le Tigre et Julie Ruin, elle s’interroge sur la meilleure façon de continuer le combat contre le nouveau « prédateur-en-chef ».

Lorsque vous avez commencé votre carrière à la fin des années 1980, le gouvernement américain revenait sur le droit à l’avortement, un juge à la Cour suprême était poursuivi pour harcèlement sexuel, et une Américaine sur quatre avait été victime d’une agression sexuelle avant l’âge de 18 ans. La situation a t-elle évolué en 20 ans ?
Comment dire… La semaine dernière, je sortais d’une bouche de métro quand un homme m’a empêché de passer. Il ne voulait pas bouger, il était bien plus grand que moi. J’étais complètement coincée. Je lui ai demandé de me faire de la place, mais il est resté là, et a commencé à me traiter de tous les noms. C’était très violent. Quand je lui ai dit que c’était un trou du cul, il m’a répondu « Bien sûr que je suis un trou du cul ! » L’élection de Donald Trump a désinhibé ce genre d’hommes blancs misogynes qui se sentent désormais tout permis. Ça m’a vraiment fichu un coup au moral.

Pourtant, je pensais qu’il y avait un peu d’espoir. Deux jours après l’élection, on a donné un concert avec mon groupe Julie Ruin. On pensait que ça allait être un désastre, mais en fait les gens avaient envie de se retrouver. On a discuté de comment on pouvait s’aider, comment les Blancs pouvaient s’investir dans des assos dirigées par des gens de couleur, comment les hommes pouvaient défendre les droits des femmes… Exactement comme au moment où George W. Bush a été élu, on s’est serré les coudes. Et puis, il y eu l’altercation dans le métro. Ça ne m’était pas arrivé depuis des années. Personne ne m’a défendu, c’était horrible. Je suis restée prostrée chez moi plusieurs jours, tétanisée.

Vu de France, il semble exister une dichotomie entre la production culturelle américaine, qui met en avant des personnages LGBT et de couleur dans des histoires jamais vues auparavant, et une actualité très dure, clivante, d’où émerge une Amérique blanche hyper belliqueuse.
Pour l’instant, oui. Regardez, même parmi les progressistes il y a des fossés énormes. Quand les partisans de Bernie Sanders, que je considérais pourtant comme des alliés, se sont mis à manifester contre Hillary, sur le ton du « c’est une salope impérialiste », ça m’a profondément choqué. Avec le groupe Le Tigre, nous avons fait une chanson pro-Hillary. On n’a pas fait une chanson anti-Trump - ça, ç’aurait perçu comme bien plus « coooool ». Pourtant, quand on organisait des concerts pro-John Kerry face à George W. Bush en 2004, personne ne nous a jamais rien dit. Pas un mot de travers. Là, on défend Hillary et on s’en prend plein la tronche. Pourtant, elle n’est pas différente de lui. En fait, si : elle a un bilan encore plus positif que celui de Kerry !

Ce phénomène est simple à identifier, parce que je l’ai déjà vécu : c’est du sexisme. Quand j’ai commencé à tourner dans les années 1990 avec mon premier groupe Viva Knievel, c’était déjà ça. Je pensais qu’on nous accueillerait les bras ouverts. À la place, on nous jetait des bières pendant les sets, on nous menaçait de mort, les promoteurs nous payaient la moitié de la somme annoncée… Les gens nous détestaient. C’était horrible. J’avais plus d’espoir en l’Amérique que ça. Aujourd’hui c’est pareil : je suis choquée par le laissez-faire ambiant. Vous vous rendez compte ? Il y a des gens qui se disent « ah super je peux sortir avec ma capuche du Ku Klux Klan maintenant », « “je peux défoncer les fenêtres de cette mosquée », ou encore « je peux cogner cette femme qui dit ne pas aimer Trump ».

Est-ce que cela signifie que le militantisme culturel ne fonctionne pas ?
J’ai vu des choses changer, mais je ne vais pas vous mentir… Quand Trump a été élu, j’ai pensé que toute ma carrière n'avait servi à rien. Que tout ce que j’ai fait, c’était pour rien. Je milite depuis 30 ans, et la situation est encore pire maintenant que lorsque j’ai commencé. Un peu comme si j’étais en train d’escalader la montagne, que j’arrivais au sommet, et que je retombais tout en bas. Je me sens pathétique et inutile. Mais je vois aussi des messages sur Twitter, où des gens me disent qu’ils ont besoin de moi plus que jamais. Pendant l’administration Bush, on a fait beaucoup de concerts avec Le Tigre, ce qui nous a permis de fédérer une communauté autour de notre musique. Ça fait du bien d’être dans une salle avec des gens qui ne soient ni racistes, ni sexistes, ni homophobes, et qui ressentent ce que l’on ressent. On a besoin les uns des autres. C’est comme ça qu’on détermine de nouveaux objectifs et qu’on parvient à dépasser les obstacles.

Comment expliquez-vous que les choses aient empiré ?
J’ai envie d’y croire : après tout, Hillary a remporté le vote populaire. J’ai l’impression qu’on fait un pas en avant, deux en arrière. J’habite dans un pays où le KKK assassinait des enfants dans les années 1960, où les manifestations étaient violemment réprimées par la police. Mais c’est aussi ce pays qui a élu un président noir. On a fait des avancées législatives pour la communauté LGBT, et pourtant je comprends les jeunes de 20 ans qui disent que la situation est merdique pour la communauté transgenre. Mais quand moi j’étais jeune, il n’y avait aucune reconnaissance de cette communauté. On a remporté des victoires même si on n’a toujours pas inscrit dans la Constitution l’égalité de droits entre les hommes et les femmes, et qu’on n’a toujours pas passé de loi pour l’égalité des salaires ! Ça m’énerve ! On est en 2017, merde ! Ce que je veux dire, c’est que tout change très vite dans ce pays : c’est à la fois la grande force et la grande faiblesse des États-Unis.

L’histoire n’est pas linéaire, mais au moins la situation s’est améliorée dans l’industrie de la musique, non ?
Oui, absolument ! Ceux qui gagnent le plus dans la pop music sont des femmes, même si en coulisses elles subissent toujours le même sexisme. Je joue toujours dans les mêmes clubs qu’à l’époque de Bikini Kill et Le Tigre. J’ai encore l’impression d’être sous un plafond de verre. Il y a d’autres groupes qui vivent des choses similaires aujourd’hui que ce qu’a vécu Bikini Kill. Mais la différence, c’est que les lettres pleines de haine, je les recevais par la Poste. Je ne les avais pas directement sur Internet. Aujourd’hui, quand la presse parle de moi, on ne commence plus par décrire mon physique -- j’ai réussi à faire dépasser ça. Mais ce n’est toujours pas le cas des groupes de filles qui démarrent. Internet permet au moins de montrer le traitement que les femmes reçoivent. Parce que quand tu ouvres ton courrier chez toi, personne ne le voit. Sur Internet, les gens prennent ta défense. On parle de sexisme de façon ouverte. Même Beyoncé en parle ! Je suis vraiment heureuse que des artistes venus de tous les horizons de l’industrie musicale prennent la parole contre le racisme et le sexisme, qu’on parle de leurs chansons plus que de leur genre (rires).

Chacune de vos chansons a un message politique. A l’époque de Bikini Kill, vous disiez être en croisade féministe. Aujourd’hui, il existe un débat autour du féminisme dans la musique, mais il n’y a pas la même volonté de traduire ce message en actes politiques. Qu’en pensez-vous ?
C’est à chacun de décider de son niveau d’engagement politique. Parfois, ça prend du temps. Il y a tellement de préjugés autour du féminisme qu’il faut du temps pour appréhender cette notion. Le travail de Beyoncé à ce sujet est exemplaire : elle introduit la notion auprès du grand public, et renvoie l’image d’un féminisme qui n’est pas seulement une affaire de femmes blanches contrairement à ce qu’on a pu penser. Je comprends qu’on refuse de brandir le terme de féministe par peur d’être associé aux pans les plus sombres de l’histoire du mouvement - le racisme, la transphobie.

Avec Le Tigre, on distribuait plein de flyers pour parler des politiques en cours. On faisait venir des associations locales sur scène pour qu’elles présentent ce qu’elles font, et que les spectateurs puissent s’engager. Même si ça ne touche qu’une seule personne, c’est déjà une victoire ! Il faut profiter des tournées dans les petites villes - du type Birmingham, en Alabama - et trouver des assos locales.

C’est pour ça que vous avez monté un groupe ?
Oui ! J’ai monté un groupe parce que je venais de découvrir le féminisme, et je me suis dit qu’il fallait que j’en parle. Les médias répétaient sur tous les tons qu’on était dans une société post-féministe, ça m’énervait. C’est l’auteure Kathy Acker qui m’a dit de me lancer dans la musique. A l’époque, j’écrivais des poèmes et elle m’a dit que si je les mettais en musique, ça aurait plus d’écho. Les gens préfèrent assister à un concert plutôt qu’à une lecture de poésie.

Je suis allée voir les archives Riot Grrrls conservées à l'université de New York, et les fanzines sont truffés d’histoires de viol. Ça a l’air sombre, comme époque…
On vit dans une culture ultra violente à tous les niveaux. Que ce soient des agressions sexuelles, l’alcoolisme, la pédophilie… C’est important d’en parler. J’ai grandi dans un foyer violent, et je pensais que dans toutes les familles ça se passait comme ça. Qu’on vous traitait constamment de gros tas stupide, et que c’était quelque chose de normal. Dans ces fanzines on pouvait lire beaucoup de ces histoires - des filles violées par un inconnu, un ami, leur père, oncle, cousin… qui enfin parviennent à faire entendre leur voix. C’est à ça que servaient ces fanzines. Ça a l’air super déprimant dit comme ça. Ça m’a toujours fait rigoler : mon mari (Ad-Rock des Beastie Boys, ndlr) recevait des pochons par milliers quand il faisait des concerts ; moi on me donnait des fanzines sur l’inceste.

Riot Grrrls, c’était un mouvement qui s’adressait à des ados perdues et déprimées. J’avais des sacs poubelles entiers remplis de lettres déchirantes et en même temps très belles. Je les ai toutes détruites avant de m’installer à New York. J’aimerais bien faire une œuvre d’art gigantesque avec toutes ces lettres. Je passais des heures à répondre à tout le monde. J’en recevais tellement à l’époque de Bikini Kill, que c’était devenu un job à temps plein. C’est une des raisons pour lesquelles on n’a pas sorti davantage d’albums. On ne faisait pas que tourner et jouer nos chansons, on servait de soutien émotionnel.

Un peu comme un psy en fait.
Oui, d’ailleurs j’ai été bénévole dans des refuges pour femmes battues. J’ai reçu une formation pour apprendre à aider. Je me suis servi du groupe pour communiquer avec les personnes qui n’auraient jamais su qui contacter autrement. Ils me parlaient, on échangeait. Aujourd’hui, je ne peux plus faire ça. Ça m’a vraiment cassé. Toutes ces histoires sont restées en moi, je peux plus assumer ça… Et puis, on trouve toutes les infos sur le web, on n’a plus besoin de moi pour faire la transmission. Il faut que j’apprenne à m’occuper de moi, de ma santé mentale. Il faut que j’apprenne à me prélasser au soleil en regardant les papillons.

On parle beaucoup des aspects sombres de l’époque Riot grrrls, mais il devait bien y avoir des moments rigolos quand même ?
Oh oui, complètement ! On s’est vraiment marrés ! C’était la mission, on se battait constamment avec des mecs violents qui ne voulaient pas nous voir jouer. C’était sérieux, mais à côté de ça il y avait des moments vraiment drôles. Je me suis replongée dans mes journaux intimes de l’époque. Ils sont marrants parce que je raconte comment j’essaie de « désapprendre » le racisme, je commente les livres que je découvre… et puis je raconte mes nuits avec les garçons et les filles. « Oh mon dieu elle est trop mignonne, j’ai trop envie de la choper » ou alors « j’ai super envie de coucher avec lui », j’étais complètement surexcitée ! Je voulais choper tout le monde. Ça m’a un peu choqué quand je me suis relue (rires). Je commente un bouquin hyper religieux et après je raconte que Kyle Wilson est vraiment trop mignon. On couchait beaucoup pendant les tournées, mais pas avec les fans, hein... seulement avec les groupes avec qui on partageait l’affiche. En fait, on ne partait en tournée qu'avec les gens qu’on trouvait mignons.

Une autre façon d’injecter de la bonne humeur dans vos groupes et de dissiper les sujets lourds, c’est aussi de créer de la musique dansante avec des paroles engagées.
Il faut bien dépasser le côté super déprimant des fanzines. Il faut parler des saloperies qui nous arrivent, mais pourquoi ne pas le faire d’une façon festive plutôt que de rendre tout le monde triste ? Je me souviens de mes premières soirées à New York, où je rencontrais de nouvelles personnes, puis je racontais mes chansons, ma vie… Si vous aviez vu leur tête ! Pourtant, je trouve ça drôle d’être capable d’aborder des thèmes très durs de cette façon là. Notre chanson « Seconds », avec Le Tigre, était dirigée contre Bush, mais en fait elle pourrait parler de Trump aujourd’hui ! C’est une chanson qui m’a servi de soupape, où j’ai pu raconter ma colère, tout en faisant danser les gens. Si vous faites face à quelqu'un d'agressif, quoi de mieux que d’afficher un grand sourire ? (rires)