Greenroom

Mais qui sont les 3 Doors Down, le groupe qui a accepté de jouer pour Donald Trump ?

Vendredi 18h heure française, Donald Trump prêtera serment à Washington et deviendra le 45eme président des Etats-Unis. Mais les festivités démarrent en réalité ce soir, le 19 janvier, par un concert sur les marches du Lincoln Memorial. Tête d’affiche : 3 Doors Down, un groupe de rock qu’on ne connaît que très peu ici. Session de rattrapage sur fond de souvenirs de tracteurs, d’accidents de voiture et de bon gros patriotisme.

Le plus souvent, il se lève à 5h, va travailler à la ferme. Il monte sur son tracteur, débroussaille ses vingt hectares, pour que les cheveux puissent gambader dans une herbe qu’ils préfèrent taillée court. Ça ressemble à son premier job, dans des champs de citernes. Brad Arnold, jean sale et chapeau de cowboy, ressemblerait déjà trop à Mani des Stone Roses s’il n’avait pas tant évolué au grand air, et s’il n’était pas né à Escatawpa, petite campagne de 3500 habitants au sud du Mississippi. Personne d’autre ne vient d’Escatawpa, à l’exception d’un vieux receveur des Chicago Bears drafté 27ème quand Brad n’avait encore que 10 ans. Escatawpa, c’est la vraie Amérique, celle dont on parle tant depuis que le milieu du pays s’est découvert un droit de vote. Brad, 39 ans, aime être dehors, la country, les armes, sa femme, et ce 19 janvier, il descendra de son tracteur pour réunir ses quatre potes de 3 Doors Down et ira se produire au concert “Make America Great Again, Welcome Celebration”, c’est à dire à l’investiture du président élu Donald Trump. Parce que 3 Doors Down a répondu « oui » à l’invitation des équipes du futur dirigeant du monde libre.

Et c’est dire que beaucoup ont refusé l’invitation. Dans le désordre, Moby, Andrea Bocelli, Céline Dion, Ice-T, Kiss, Jennifer Holliday, et même un tribute band de Bruce Springsteen, qui s’est retiré de la programmation après s’être aperçus que le Boss n’aimait pas du tout le nouveau président. Elton John, étrangement considéré le temps de quelques jours, avait pourtant été clair : « Jamais de la vie je ne serai Républicain, pourquoi ne pas demander à un putain de chanteur de country ? » Eh bien, parce que Trump a fait le tour du bottin. Dans le camp présidentiel, c’est simple : c’est le désespoir, et le comité d’organisation proposerait même des postes diplomatiques en échange du booking d’un artiste digne de ce nom. Il faut dire que Donald Trump a dédié une partie de sa campagne à railler son adversaire Hillary Clinton et la multitude de célébrités qui se rangeaient alors derrière elle. « Je suis là tout seul, moi, faisait-il remarquer à l’un de ses derniers meetings, je n’ai pas besoin de guitare, de piano, de rien. » Là où Obama pouvait compter sur l’élite du R&B, là où George W. Bush même était soutenu par certains musiciens country, Trump ne peut compter sur personne : pas le rap, pas le rock, pas Broadway, pas même les groupes militaires qu’il a techniquement sous son autorité directe. Il y a bien Kanye West, qui passe prendre le thé à la Trump Tower, mais d’après le directeur du comité d’organisation, le Lincoln Memorial « n’est pas l’endroit approprié » pour le rappeur. On disait Donald à deux doigts d’appeler Nickelback, avant que Brad Arnold ne décroche son téléphone.

3 Doors Down, c’est avant tout « Kryptonite », une ode à l’amitié mollassonne griffonnée sur un coin de table en cours d’algèbre par un ado de quinze ans qui s’ennuie. Flanqué de ses deux meilleurs amis, Todd Harrell et Matt Roberts, le jeune Brad forme bientôt le groupe, dans lequel il chante et joue de la batterie. Matt Roberts, guitariste, racontait au Chicago Innerview, en 2002 : « Au début, on ne jouait que des fêtes de potes ou dans de toutes petites salles dans l’État ou pas loin, et au Mississippi les gens préfèrent la country, ils veulent entendre des reprises. Personne voulait écouter notre musique. » Les adolescents se mettent alors aux reprises, ravissant leur public en santiags, puis « glissent de temps en temps une compo ». Ce n’est pas que les trois amis de 3 Doors Down soient particulièrement ambitieux, mais qu’y a-t-il à faire d’autre à Escatawpa ? Bientôt, la radio locale WCPR-FM ne cesse plus de passer la fameuse « Kryptonite », jusqu’à attirer l’attention d’un manager new-yorkais en manque de guitares à l’heure du triomphe des Destiny’s Child.

Un étrange soir de la fin du siècle, Brad, Todd et Matt se retrouvent sur la scène du CBGB de New York, devant la moitié des patrons de label de la ville. Pratiquement par erreur. Parce que l’histoire a ses raisons, le groupe est signé sur Republic Records – le label actuel de Drake et The Weeknd – et en 2000, quand sort leur premier album The Better Life, il s’en vend six millions de copies. Si aujourd’hui, « Kryptonite » est devenu le morceau phare des compétitions de « monster truck » – des événements strictement américains qui consistent à regarder une voiture avec des grosses roues écraser une rangée de plus petites voitures avec des plus petites roues – à l’hiver 2000, 3 Doors Down s’écoute alors sur les bancs des lycées américains, se susurre dans les fêtes où l’on vient en pick-up faire des feux dans des poubelles et discuter sur des canapés éventrés. « Une minute on jouait à la campagne, et la suivante, on vendait des millions d’albums et on voyageait partout dans le pays! », résume Matt. Partout, et très vite pour les troupes.

En 2002 sort l’album Away from the Sun, et si les jeunes lycéens transis d’amour s’envoient « Here Without You » sur MSN – par ailleurs une ballade romantique rappelant les heures les plus sombres de la carrière d’Aerosmith – dans le vrai monde, l’armée américaine est déployée en Afghanistan et George Bush récolte les excuses pour faire tomber Saddam Hussein et envahir l’Irak. Quand les Eddie Vedder (Pearl Jam) et Madonna attrapent à la volée toutes les occasions d’exprimer leurs sentiments anti-guerre, 3 Doors Down sort le clip de « When I’m Gone », alternant des images de leur concert à bord de l’USS George Washington, porte-avion à propulsion nucléaire de l’US Navy, et des scènes d’adieu entre les militaires et leurs familles. Le guitariste se défendra d’être pro-guerre ou pro-Bush mais répondra : « Nos fans comprennent certainement là d’où nous venons et nous n’approuvons pas la mort de civils innocents, mais avec toutes les manifestations anti-guerre en ce moment, c’est la moindre des choses de rappeler à nos troupes notre immense respect pour ce qu’ils font pour nous ».

En tournée pendant des mois, les membres de 3 Doors Down respectent leurs valeurs traditionnelles du sud – en 2003, ils créent leur association pour venir en aide aux victimes de l’ouragan Katrina. Pourtant, tout va bientôt déraper. Leur batteur les quitte alors pour Nickelback. Puis, Todd Harrell, le bassiste, emprunte l’autoroute 40 de Nashville sous anti-douleurs et provoque un accident qui tue un homme de 47 ans. Il prend deux ans de prison. L’été dernier, Matt Roberts est décédé d’une overdose médicamenteuse. Du line-up originel, il ne reste plus que Brad qui, quand il n’est pas sur son tracteur, est désormais accompagné de quatre membres glanés au fil des années. Contre vents et marées, quatre albums sortent encore dans la carrière de 3 Doors Down, jusqu’au Us & The Night de mars 2016. Car il reste à ce jour, de l’autre côté de l’Atlantique, des fans de 3 Doors Down. Des fans qui se sont levés grognon le 13 janvier dernier, jour de l’annonce du line-up du concert du Lincoln Memorial. Sur les réseaux sociaux, les reproches et les insultes pleuvent, et quelque part, le cœur de lycéens devenus des adultes saigne un petit peu. Mais 3 Doors Down ne cédera pas et d’ailleurs, n’a jamais caché son appartenance au camp Républicain. En 2012, on pouvait croiser Brad Arnold dans les couloirs de la convention du parti de Trump, affichant son soutien à Mitt Romney, battu par Barack Obama. Interviewé par la chaîne YouTube de la NRA, le lobby des armes américain, le chanteur déclarait tout sourire « avoir eu une arme avant de savoir marcher ». Mais ajoutait, réaliste : « Je ne suis pas un génie politique, hein! »