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Ariel Pink : « Moi, misogyne ? Je suis inoffensif. Je suis un chihuahua »

Quinze ans et une dizaine d’albums après ses débuts dans la scène arty de Los Angeles, Ariel Pink est de retour avec Myths 002, un EP composé avec Weyes Blood, qui sortira le 27 janvier. Dans cette interview, celui qui est passé au rang de quasi pop star avec son dernier album pom pom parle de tout. Souvent n’importe comment. Parfois de manière touchante. Institution du mariage, amours impossible, rapport à Dieu et collaboration avortée avec Madonna au programme de cet entretien fou.

De plus en plus, dans tes albums, on a l’impression que tu écris de petites chansons pop parfaites en première instance, avant de repasser dessus et de les saboter complètement. C’est conscient ?
Je ne crois plus du tout en la « pop song ». En fait, je n’y ai jamais cru. J’ai toujours été trop cynique pour apprécier la délicate sincérité d’un Cat Stevens, ou même d’un Bob Dylan. Pour moi, la sincérité est une sorte de Graal de l’artiste, un masque idéal, la chose que tout le monde recherche, mais c’est inatteignable.

Tu ne penses pas qu’on puisse être sincèrement touché par un état de fait et écrire une chanson tout aussi sincèrement sur le sujet ?
Bien sûr, c’est possible ! Les gens trouveront ça émouvant et sincère, avec toute l’honnêteté du monde. Seulement, moi, je ne suis pas sujet à ce genre de trucs. Je trouve que la sincérité, c’est une façade.

Dans ta musique, tu crées des personnages, parfois avec beaucoup d’ironie. C’est une manière de cacher qui tu es vraiment ?
Oui, bien sûr. Et depuis le début. Toutes les voix que je prenais dans les morceaux, les photos promo qui ne me ressemblaient pas, ça m’a permis de me transformer, de créer mon petit royaume. Sur mes premiers albums, je pouvais faire croire au monde entier que j’avais une voix grave, que j’étais un mec balèze, qui assure, et c’était mon petit secret à moi. Mais maintenant, la boite de Pandore est ouverte, et je n’ai plus le moindre contrôle sur mon image. Je ne peux plus vraiment jouer là-dessus. Mais je crée toujours de nouvelles illusions et imitations…

Là, maintenant, pendant cette interview, tu es toi-même ou tu joues un rôle ?
Complètement moi-même. En même temps, ça veut dire quoi, « être soi-même » ? Mon rôle dans la vie a été écrit il y a bien longtemps. Ce personnage, ce mécanisme de défense, ce que je cache derrière mon masque, je l’avais déjà quand j’étais gamin. L’image que j’ai de moi, aussi loin que je me souvienne, remonte à une idée véhiculée par mes parents : « Mais qu’est-ce qu’il est fort en art ! » Et j’ai foncé à toute blinde dans cette voie. Du coup, on m’a élevé comme si j’étais un artiste en devenir, un peintre, un sculpteur. Forcément, j’ai fini par me rebeller contre ce truc qu’on m’a imposé et j’ai décidé de tout plaquer. Et pour faire quoi ? Pour devenir musicien (il fait une grimace, ndr).

Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Je veux dire que tout le monde est musicien aujourd’hui. Tu n’as aucune chance de devenir riche, tu es considéré comme un idiot, tu tournes à en crever, et si tu es chanceux, te tapes quelques filles… Pour moi, devenir musicien, c’était comme devenir plombier. J’ai pris cette voie justement parce que tout le monde me disait que c’était une idée débile.

Tu regrettes ce choix ?
Non. Mon boulot, dans la vie, c’est de faire taire le gamin de 5 ans qui vit en moi. De le mettre en sourdine. Je suis tellement enfermé dans le passé que je veux que personne n’oublie le petit génie qu’il est… (il se reprend, ndr) qu’il était. À part moi, tout le monde l’a oublié, ce petit génie. Si je décide de le tuer, il mourra. Je dois vivre avec cette tension… Maintenant, mon but est d’enfermer ce gamin dans sa chambre, qu’il arrête de présider à toutes mes décisions. Après, ce que je souhaite n’a pas d’importance.

C’est pour ça que tu n’as pas d’enfants ?
J’y pense beaucoup, j’adorerais avoir des enfants. Mais si j’avais des enfants, je crois que je ne vivrais pas assez longtemps pour les voir grandir. Ma mère m’a eu à 26 ans, et mon père 29. J’ai des souvenirs très clairs de mes parents à l’âge que j’ai aujourd’hui. Tandis que moi, aujourd’hui, j’approche la quarantaine.

Tu penses mourir jeune ?
J’en ai peur. Plus le temps passe, plus le potentiel d’avoir des enfants s’amoindrit. En vérité, je ne sais pas si je veux avoir des enfants… mais si ce n’est pas maintenant, ce sera quand ? Et avec qui ? Avec qui, hein ? Il me faut une femme fertile, donc plutôt jeune. Ce qui ne me dérange pas, bien évidemment.

Tu vis avec quelqu’un en ce moment ?
Est-ce que j’ai une petite amie ? Non. Je recommence à zéro à chaque fois. Et personne ne m’aimera jamais assez pour accepter d’avoir un enfant avec moi. Les gens vraiment intelligents n’ont aucune envie d’avoir des gamins aujourd’hui. Ils ont pigé que le monde est déjà surpeuplé.

Pourquoi penses-tu que personne ne veut porter ton enfant ?
Personne ne désire mon sperme. J’ai très peu de testostérone dans mon métabolisme. En revanche, je sécrète beaucoup d’ocytocine (une hormone dite « de l’affection » secrétée par la femme lors de la grossesse, de l’accouchement et de l’allaitement, ndr). Je suis comme un enfant, les femmes ne se sentent pas femmes à côté de moi. Cela dit, je suis bel et bien un homme. Et je crois en la tradition, je perçois la valeur de certaines traditions que nos sociétés ont réussi à préserver jusqu’aujourd’hui et qui sont en péril…

Comment ça ?
Et si deux meilleurs amis décident de se marier demain ? Imagine deux mecs hétéros, meilleurs amis du monde, qui se disent « hey, mais notre amour est fraternel, on s’aime, il est où le problème si on se marie ? » L’institution du mariage a survécu des milliers d’années, et ceux qui croient qu’il s’agit d’une célébration de l’amour sont naïfs…

C’est quoi, le mariage, alors, pour toi ?
C’est important pour l’héritage, pour transmettre son nom, sa fortune, donner une valeur à sa vie après la mort. Le mariage, ç’a été fabriqué pour les rois et les reines, pas pour Jim et Tom qui veulent que leur amour soit reconnu devant la loi.

Le mariage devrait disparaître, selon toi ?
Je ne crois pas, mais il devrait ne concerner que les hommes et les femmes, dans le but de procréer. Le monde est fabriqué par les parents, pour les parents, pas pour des individus qui essaient de trouver leur petit bonheur, construire leur petit univers, et s’actualiser. Le monde et les lois sont faits pour les parents. On doit être clair sur le rôle fondamental de cette institution qu’est le mariage.

Tu n’es pas sans savoir que certaines personnes sont homophobes, et que leur opposition au mariage homosexuel est souvent l’expression d’une homophobie pas toujours admise.
Je ne suis pas homophobe. Ce que je ne comprends pas, c’est ce besoin que quelqu’un vous dise si vous êtes marié ou non. C’est mineur, comme problème…

J’ai l’impression que tu en rajoutes un peu, par sens de la provoc’.
J’adore me faire l’avocat du diable. S’il existe une solution viable à un problème donné, moi ce que je veux, c’est tout gâcher.

Mais de quel type de solution parles-tu ? Tu as des exemples ?
(il réfléchit) Je n’ai pas d’exemples en tête, là. Mais ce qui est important, pour moi, c’est la tradition. Le monde et les gens veulent changer, tout, tout le temps. Je crois que les choses changent sans même qu’on essaie. J’ai envie de dire : soyons plus ambitieux ! Restons les mêmes ! Arrêtons de changer ! Restons immobiles, autour de nos idées, ici, pour toujours. Ça, pour moi, c’est bien plus noble. Le changement adviendra, qu’on le veuille ou non. Je trouve les gens naïfs. Ils se comportent comme des enfants. Nous devrions être à même de penser en meute, avec un esprit « de ruche ».

Comment ça ?
Les gens ont besoin d’un leader. D’être menés. C’est triste, mais ce qui arrive quand vous vous menez vous-mêmes (sic), vous ne savez pas où aller, parce que vous avez des problèmes avec l’autorité. C’est ça, le problème : les gens refusent qu’on leur impose une voie.

C’est assez surprenant de t’entendre dire tout ça. Tu viens de Los Angeles, un endroit plutôt ouvert, et surtout tu t’habilles souvent en femme. Tu joues avec les codes.
Les hommes sont les hommes, les femmes sont les femmes. Il n’y a pas de vraie égalité. D’ailleurs, les gens qui se sentent femmes alors qu’ils vivent dans le corps d’un homme, c’est une folie. Tu sais quoi ? Dans ma tête, je mesure 2m10, mais ça ne veut pas dire que je vais aller voir un chirurgien pour qu’il me rallonge les jambes. Et je ne vais pas non plus accuser la nature d’avoir fait une erreur sur mon compte. Les gens peuvent être qui ils veulent, agir comme ils le veulent, mais à mon sens, si tu t’es fait couper le pénis et que tu prends des pilules d’œstrogène, ça ne signifie pas que tu es devenu une femme. Pire, les médecins encouragent ça maintenant ! Ça me fait peur. Et pourtant, comme tu viens de le dire, j’ai toujours assumé ma part de féminité, joué avec les codes des genres…

Ariel Pink

 

J’ai quand même du mal à me dire que tu es totalement sincère, quand tu balances des trucs comme ça…
C’est le gamin de cinq ans en moi qui parle. Le rebelle un peu loser du lycée qui sent que le vent va enfin tourner. J’ai coupé avec cette mentalité pendant un bon moment. J’ai eu une relation de longue durée avec une femme, pendant huit ans, le bonheur total. Je n’aurais pas pu être plus heureux, et le fait qu’elle reste avec moi tout ce temps m’a donné, à l’époque, toute la confiance dont j’avais besoin. Je me suis même mis à écrire des chansons commerciales pour nous, pour avoir une meilleure situation, gagner plus d’argent, et mériter qu’elle se marie avec moi. C’est la première fois que j’ai véritablement fait la cour à quelqu’un, je croyais que pour vraiment connaître l’amour il fallait agir de façon proactive, aller le chercher, sans attendre que l’on tombe amoureux de moi. Cette tactique a marché, je croyais avoir tout compris à l’amour, pendant un temps. Bref, on peut dire que j’étais dans le monde des Bisounours. Mais mon moi intérieur, encore une fois, on s’en fout ! Ce n’est pas moi qui compte. C’est ce qui se passe autour de nous, dans le monde. Le monde n’est pas juste, il faut se battre pour son petit pré carré. Les gens n’ont pas encore compris ça…

C’est quand même étrange que le succès ne t’ai pas donné plus d’assurance avec les femmes…
Plus jeune, je ne cherchais pas l’attention des gens populaires, des cheerleaders. Moi, j’étais artiste, et ce côté artiste m’a toujours servi de mécanisme de défense face au monde extérieur. Et puis j’ai eu des petites amies, j’ai même été marié. Ces femmes se sont intéressées à moi parce qu’elle aimaient mon art, ce qui m’a donné un sentiment d’autonomie et d’importance. En vérité, j’ai mis longtemps à admettre que je voulais coucher avec tout ce qui bouge. À admettre que je souhaitais qu’on s’intéresse à moi, qu’on me désire, parce qu’au final, c’est ça qui compte. Les hommes laids souffrent énormément des conséquences de ce manque d’attention dont ils ont besoin.

Tu crois au rêve américain ?
Absolument, j’y crois.

Et tu crois en Dieu ?
Je ne crois pas en un Dieu unique, je suis sûr qu’il y en a une multitude. Cela dit, je suis juif, et je m’identifie en tant que tel. Nous avons une mission aujourd’hui, à mon sens : rappeler au reste de l’humanité que le paradis n’existe pas. C’est pour cela que nous avons peur de la mort, bien plus que les chrétiens et les musulmans. Nous avons créé ce faux Dieu unique, l’avons donné à tous les autres, et voilà que les gens du monde entier pensent qu’ils iront au paradis s’ils croient en lui. Mais voilà la vérité : notre Dieu n’existe pas, tout cela, c’est de la science-fiction. Notre responsabilité est donc de subsister, pour bien rappeler au reste du monde qu’ils n’iront pas au paradis, quoi qu’ils fassent.

Dans ton album pom pom, il y a la chanson « Nude Beach A Go-Go », qui se retrouve aussi sur un album d’Azealia Banks. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Azealia m’a demandé si j’étais ok pour écrire une chanson avec elle. J’avais cette chanson, à l’origine écrite avec Kim Fowley, qu’elle aimait beaucoup. On l’a retravaillée ensemble, elle lui a donné un côté plus pop, et j’attendais son retour concernant tout l’aspect financier. J’ai attendu un moment, puis je lui ai passé un coup de fil pour savoir où ça en était. Elle m’a dit qu’elle s’était faite virer par son label et qu’elle ne savait pas ce qui allait se passer. Puis il y a eu quiproquo sur quiproquo, quelques problèmes de communication, qui font qu’au final, la chanson figure sur son album et aussi sur le mien. Le souci, c’est que son album est sorti avant le mien, sans qu’elle me prévienne. Mais bon, à vrai dire, je m’en fous un peu.

Tu as aussi écrit des chansons pour Madonna. Tu peux nous raconter ça ?
J’adore Madonna. Je suis heureux qu’on m’ait demandé d’écrire pour elle. J’ai écrit quatre chansons en deux jours, on était toute une équipe. Ils appellent ça un « writer’s camp », il y avait une dizaine de producteurs, de compositeurs et de beatmakers. Mon éditeur a appelé Interscope, le label de Madonna, et leur a dit, « si vous avez besoin de monde, on a Ariel Pink, il est un peu avant-gardiste ». Interscope avait apparemment expliqué à tout le monde que l’album précédent de Madonna était nul parce que ses producteurs lui obéissaient au doigt et à l’œil. Ça avait du sens, parce que moi, j’adore ses premiers albums, il y a des chansons incroyables dedans.

Tu n’es pas sans savoir que son manager a publiquement affirmé que tu n’avais pas travaillé pour eux…
Ouais, et il a aussi dit que je ressemblais à une sirène.

Grimes aussi t’es tombée dessus, et a dit que tu étais « un sale misogyne ».
Je n’ai rien contre elle. J’adore Grimes. Mais qu’elle dise que je suis misogyne, c’est juste stupide, et elle est bien placée pour savoir à quel point les propos peuvent être retirés de leur contexte. Franchement, je suis une menace, moi ? Moi, misogyne ? Je suis inoffensif. Je suis un chihuahua.

Mais tu sais que quand tu dis des trucs pareils, il y aura des articles. Ça te fait de la promo.
Exactement. Mais voilà ce que je veux dire au monde entier : « vous nourrissez le gamin de cinq ans, vous êtes les émissaires de la Bête ! »