Greenroom

Ardennes, le Top 50 et (bon) opportunisme : entretien sans filtre avec Fishbach

Fishbach par Melanie Aubies

Flora Fischbach, 25 ans, est déjà la nouvelle artiste française qu’il va falloir adorer ou détester. Raison de l’adulation : la musique de Fishbach a un parfum 80’s cold-wave. Motif à crispation : les chansons rappellent certains tubes du Top 50. Le mieux ? Ces deux extrêmes cohabitent parfaitement. Rencontre avec une jeune femme qui vit des deux côtés de la ligne de démarcation.

Certaines de tes chansons ont des sonorités variété française qui rappellent Babacar de France Gall ou Ève lève-toi de Julie Pietri. Comme ton premier album sort sur un label indépendant (Entreprise, ndr) on se demande si c’est de l’ironie ou si c’est vraiment une musique que tu aimes.

Chez moi, il n’y absolument aucun second degré. Pourquoi on me parle des années 80 ? Parce que je me sers de synthétiseurs numériques et parce que je mets beaucoup de reverb’ dans mes morceaux. Maintenant, si tu m’invites à faire un DJ set, je vais te passer Desireless, Julie Pietri. Le pire, c’est que tu vas kiffer… Je ne juge jamais la musique en mettant d’un côté les trucs qu’on a le droit d’écouter pour avoir l’air cool et les trucs qu’il vaut mieux cacher sous peine de passer pour une ringarde. Par exemple, quand j’entends à la radio « Il est libre Max » d’Hervé Christiani, ça me retourne les tripes. Je ne sais toujours pas si ça parle d’un autiste ou d’un trisomique. Par contre je sais que toutes les paroles racontent ma vie. Je m’identifie complètement à des chansons de variété, beaucoup moins à des trucs pointus. Le mot variété c’est noble, c’est audacieux. On n’a pas le droit de se foutre de la gueule de Jean-Jacques Goldman ou d’Emile et Images au prétexte qu’ils écriraient des trucs faciles. Moi, je ne vois pas où est la facilité quand tu proposes à tes auditeurs de danser, de lâcher prise.

Tu parles souvent du lien qui existe entre ta musique et la région dont tu viens. Pourquoi est-ce si important les Ardennes ?

Déjà l’image générale des Ardennes, elle n’est pas géniale. Il pleut tout le temps, il y a de la brume, ça sent la pauvreté. Et puis en plus c’est une région où tout le monde se cherche sans arrêt une identité : est-ce qu’on est Belges, est-ce qu’on est Allemands, est-ce qu’on est Français ? Après, certains me répondent : « Oui, mais quand même les Ardennes et Charleville-Mézières c’est la ville d’un des plus grands poètes ; Arthur Rimbaud ; c’est pas rien ! » Si tu veux être vraiment complet, il faut plutôt dire : « Les deux grandes stars du coin c’est Rimbaud et… le tueur en série Michel Fourniret. » Là, on a tout dit. Fourniret, quand j’étais ado, on avait suivi l’histoire dans les infos. Il passait dans le coin avec sa saleté de bonne femme, il garait sa bagnole et attendait qu’une pépète (sic) de 15 ans ou plus passe à proximité : « Mademoiselle, vous tombez bien. Ma femme est enceinte et elle fait un malaise. On doit trouver un médecin. Vous pouvez nous indiquer l’hôpital le plus proche ? » Fourniret, quand ils l’ont chopé, il a été transféré dans la prison de Châlons-en-Champagne. Cette maison d’arrêt se trouve en face du lycée privé dans lequel j’étais à l’époque. Avec mes copines, quand on l’a vu sortir d’un camion de flics, on s’est d’abord senti mal, puis on a eu envie de lui cracher à la gueule.

Tu n’es pas née dans les Ardennes, pourtant.

Non, je suis née à Dieppe. J’ai grandi dans un petit village de 1800 habitants qui s’appelle Les Grandes Ventes. Les Grandes Ventes, putain, paye ton nom… La région de Dieppe, c’est pas mal. T’as la les plages de galets pour les ballades en famille, quelques troquets, une ambiance de polars. Mais, bon, j’sais pas, il manque un truc. Je crois qu’on se choisit tous un endroit qui nous correspond, un lieu où l’on se sent parfaitement à sa place. Au fond, on a tous la mentalité du migrant… On grandit dans un endroit, on s’y établit, mais un jour on se rend compte que le cœur se sent à sa place ailleurs. Mes parents nous parlaient souvent de leur région d’origine : les Ardennes. Mon père est chauffeur routier, ma mère elle est aide soignante en gériatrie. Quand ils se sont séparés ils ont chacun éprouvé le besoin de retourner dans leur région, mais séparément. J’avais 15 ans quand on a mis le cap sur la région de Charleville-Mézières.

Tu te souviens de ta première réaction une fois sur place ?

J’hallucine devant les paysages, tout ce gris. Je me dis : « Ça y est, là c’est vraiment chez moi ! » Même si il y a sans doute plus de misère sociale et d’alcoolisme qu’ailleurs, je me suis identifiée à cette région. Après, je ne vais pas raconter d’histoires : au début, pour se faire des potes dans le coin c’était difficile. Tu as beaucoup de gamins un peu fachos. En tant que nouvelle venue, j’avais du mal à me faire accepter. Dans les villages des Ardennes, tu découvres l’ignorance, les jeunes qui n’ont jamais vu un « Mohamed » pour de vrai. Ces gosses sont comme leurs parents et leurs grands-parents : leur vision du monde extérieur a été formé par les programmes de TF1 ; les jeux débiles, les reportages sur des flics qui font des descentes dans les cités HLM etc. Après, je ne leur en veux pas. Ils ne sortiront jamais de leur village ces pauvres gens. Dans leur tête il y aura toujours la mentalité du petit village. Le pire c’est qu’ils n’ont même pas choisi d’être ignorants.

A 15 ans, tu décides d’arrêter le lycée. Pour quelles raisons ?

Je n’étais pas exactement ce qu’on appelle une élève disciplinée. Qu’on me mette dans des écoles publiques ou privées, ça ne collait pas pour moi. J’ai une grosse capacité à m’emmerder. Le pire c’est que j’étais très bonne élève, mais pour moi ça ne marche qu’au moment où je suis confronté à des adultes que je me mets à admirer. J’ai besoin de pygmalions. Donc, assez vite, les professeurs et le proviseur n’en peuvent plus, ils ne savent pas quoi faire de moi : « Bon, Flora, on ne va pas pouvoir continuer comme ça. Sois tu te mets à travailler, sois tu t’en vas. D’ailleurs, si tu préfères t’en aller, on ne te retiendra pas. » Pour moi, c’était clair : le lycée, les cours, ça ne marchait pas donc « Ciao ! » J’ai décidé d’arrêter tout et, coup de bol, le lendemain, je trouve du travail. Le premier boulot ça a été vendeuse dans un magasin de godasses. Avec le patron j’ai appris plein de trucs concrets : gérer un stock, savoir établir une bonne relation clientèle, avoir un salaire surtout. Avec 400 euros par mois dans les Ardennes, quand tu vis encore chez tes parents, je peux t’assurer que t’es juste le roi du monde. Donc, ça ne serait jamais venu à l’esprit de reprendre des cours. Ensuite, j’ai eu ma période avec pas mal de boulots d’intérim, un passage par l’école hôtelière.

Tu as aussi eu un emploi assez improbable de « photographe de sport » ou quelque chose dans ce genre. Tu peux nous en parler ?

Ah ça, c’est une belle histoire, tiens. Tous les week-ends j’allais dans les gymnases de la région où il y avait des entraînements ou des compétitions entre collèges et lycées. Moi je me posais dans un coin, je prenais trente photos par petite pépète qui passait sur le cheval d’arçon ou les barres parallèles et après on les vendait aux clubs ou aux parents. Bon, faut pas exagérer non plus, c’était pas du tout de la super photo, hein. C’était propre, pas plus. D’ailleurs j’ai quand même pas mal enquillé les boulots de photographe : photos de classes, photos de mariages, etc…

Comment tu t’y prenais pour obtenir ce genre de boulots ?

J’ai une force dans la vie, c’est de savoir y aller au bluff et d’être, disons, une bonne opportuniste. « Opportuniste » c’est pas un vilain mot, hein ! Pour moi c’est plutôt une qualité surtout quand tu as été élevé au sein d’une famille prolo. Ça veut dire que tu sais provoquer ta chance. Pour moi, le truc c’est de toujours viser plus haut que ce qu’on te propose. Pour le travail de photographe, c’est simple : je repère une annonce à l’ANPE, j’y réponds, et, là, silence radio de la part de l’employeur. Finalement, au bout de quatre mois, un type m’appelle : « Dites-moi, vous étiez intéressé par l’annonce de photographe. Ça tient toujours ? On peut se rencontrer ? » Donc, moi j’y vais, super sapée. Pour avoir ce genre de travail, tout se joue sur l’apparence extérieure. Je prends même un petit accent bourge et je raconte que je suis une fille de riche qui adore la photo, mon seul souci, c’est que j’ai cassé mon boitier récemment donc j’ai arrêté de pratiquer. J’ai été engagée sur ce mensonge. Je me rappelle qu’un jour, mon patron était venu me chercher en bagnole devant chez moi. Là, il me voit sortir mal fringuée. Il scotche sur la gueule de la maison de mes parents : une baraque vraiment pourrie, dans un sale quartier en plus. J’ai vu dans son regard qu’il avait compris que je l’avais bien mené en bateau.

La musique, elle s’invite comment dans ta vie ?

Au départ, moi j’étais techno, mais alors tout le temps : les gros rassemblements dans les bois autour d’une paire de baffles géantes et, bien sûr, les week-ends entier à triper dès qu’il y avait la techno parade. Avec mes potes dans les Ardennes, on avait pris l’habitude de choper une bagnole et de faire de la route, de nuit, pour rallier toutes sortes de clubs techno assez pointus à Liège, en Belgique. Avec le temps, je suis devenue de plus en plus spécialiste de tout ce qui était techno minimale : les musiciens comme James Holden, mais aussi des trucs jugés plus commerciaux comme Vitalic qui me plaisait beaucoup. Maintenant de là à dire que ça pourrait devenir un métier, ça ne m’a jamais paru évident.

Tu formes ton premier groupe, le duo Most Agadn’t à 17 ans. Tu peux en raconter la genèse ?

Un soir, je me retrouve devant un concert de métal fusion à Sedan. Sur la scène, le chanteur guitariste est très expressif, quasiment théâtral, et moi ce genre de poses ça me fascine. En plus, il portait sa guitare hyper bas, presque au niveau des genoux. Bref, à la fin, je vais féliciter le leader du groupe, Baptiste, et on se retrouve à discuter de tout et de rien sur un parking. Un jour, il me propose qu’on forme un groupe ensemble. Moi, je n’y connais pas grand-chose. Surtout, je ne sais pas jouer d’un instrument. Mais bon comme on est tombé amoureux entre temps, ces choses de professionnalisme, tout ça, ça ne compte pas dans l’histoire, hein, faut saisir sa chance. Je lui réponds : « Ouais, pourquoi pas faire un groupe, ça ne coûte rien de se marrer un peu. Je ne sais pas jouer de musique, tu viens d’un groupe métal fusion, c’est déjà bizarre à la base». Et on s’est lancé. Ça a duré quatre ans. On était le groupe qui marchait le mieux dans la région. Bon, parfois tout le monde ne comprenait pas non plus ce qu’on faisait comme musique avec mon synthé. Par exemple, je me souviens d’un concert où un pote métalleux rentre dans la salle et se met à hurler : « Hey ! Mais c’est la musique de La Soupe aux choux, ce truc ! » Tout le monde dans la salle était plié de rire, mais nous évidemment ça nous a gavé. Et à force de recevoir ce genre de réflexion, tu te dis qu’il faut peut-être essayer de dépasser tes habitudes.

Avec ce duo vous avez d’abord rallié Reims, puis Paris. C’est à ce moment que les choses ont commencé à moins bien marcher entre vous ?

Déjà Baptiste, je le vois toujours. Ça a été mon pygmalion et je l’ai aimé. Donc, même si on n’est plus amoureux, je sais tout ce que je lui dois. C’est lui qui m’a tout appris en musique et qui m’a révélé. Toute ma vie, il comptera. Dans les Ardennes, il avait cette réputation d’être le musicien le plus atypique du coin. Sauf qu’une fois arrivés à Reims, puis à Paris, il a perdu ses moyens. Il aimait bien être le plus gros poisson d’un petit bocal, mais quand il a été question de nager dans une mer plus large, avec plein de requins partout, il s’est bloqué… Moi, j’avais envie d’explorer le monde. Je ne voulais même pas que ça marche ; je voulais juste me laisser la possibilité de continuer à écrire sur le logiciel Garage Band de mon iPad. Forcément, nos chemins se sont séparés… Et en 2013, comme j’avais continué à écrire dans mon coin, une copine me propose de les jouer lors d’un vernissage dans une galerie d’art contemporain. Ça a vraiment démarré comme ça.