Music par La rédaction 11.01.2017

Lâcher les chevaux et chanter les truites : bienvenue dans l’étrange philosophie pop de Maud Octallinn

Lâcher les chevaux et chanter les truites : bienvenue dans l’étrange philosophie pop de Maud Octallinn

Maud Octallinn vient de mettre en ligne son premier album En terrain tendre sur le site de La Souterraine. Où cette champenoise de 29 ans revisite son enfance, ses déboires amoureux, au moyen de pianos débraillés, de métaphores de chantier et d’un « éloge du raté ». Le tout sous fond de folk timbrée et de langage cru.


Sans le savoir, dans un bar du XXe arrondissement de la capitale, Maud Octallinn et son soda « avec beaucoup de citrons, s’il vous plaît » ont peut-être déclamé le manifeste de la nouvelle pop française déglinguée. Elle tient à peu près ce langage : « La narration, c’est une sorte de pouvoir. Et c’est le même pouvoir que tu as sur scène. Capter l’attention des gens avec des mots, c’est le pouvoir ultime pour moi. C’est la chose la plus magique que j’espère le plus intimement avoir. Sinon, je me fiche de tout. Je me fiche d’avoir du pouvoir dans le monde, d’avoir une place dans la société, mais l’idée que mes mots puissent déclencher quelque chose, c’est extraordinaire. » Presque tout est là. La reconquête du français par la nouvelle génération, la glorification de l’amateurisme, mais aussi l’accent porté sur les histoires et la « narration », dans une époque où la musique semble s’être détachée pour de bon de son hémisphère gauche : le verbe. La champenoise de 29 ans, autrefois chef de projet dans l’événementiel (« on bossait beaucoup avec des DRH… eh bien fréquenter les gens des labels, ce n’est pas si différent que de fréquenter des DRH ») et moitié d’un duo folk « chiant et trop sérieux » a décidé de lâcher les chevaux. C’est même elle qui le dit dans son morceau « A cheval sur le monde rêvé sauvage ».

Un rapide examen du CV de Maud Octallinn : encore inconnue, provinciale, musicalement inclassable. Études de lettres, intérêt pour la narration et rédaction d’un mémoire sur la « la mise en musique post-romantique du mythe de Don Quichotte » – un personnage qui la fascine autant qu’elle le déteste. Soit, à peu de choses près, le profil-type des artistes déterrés par La Souterraine. Et c’est justement grâce à La Souterraine que, dès la fin 2014, tout s’enchaîne. Après la séparation de son groupe Odds & Ends, elle poste dans son coin son premier morceau en solo, « Super fière sur mon bullzoder ». Quelques semaines plus tard, Maud Cantillon, son patronyme une fois les lettres remises dans le bon ordre, se retrouve sur France Culture, puis invitée pour une session sur RFI. Il y a eu son premier concert, aussi. « Un moment lamentable. J’avais oublié toutes les paroles. Par précaution, j’avais tout enregistré sur un dictaphone, et je mettais le dictaphone devant le micro quand j’oubliais les paroles », explique-t-elle aujourd’hui dans un éclat de rire. Tout cela sur la foi de ce petit hymne folk saugrenu et du soutien de La Souterraine, qui l’a inclus sur l’une de ses compilations « officielles ». Du « bricolage », dit-elle. « Une chanson d’amour raté(e », ajoute-t-elle aussi, sans que l’on sache si elle évoque la chanson, l’histoire d’amour, ou les deux.

Dans la droite lignée de ce début de carrière brinquebalant, voici En terrain tendre, le premier album de Maud Octallinn. Il va sortir sur sa « boite de production imaginaire » : Ratée Production. Maud a l’habitude des pas de côté, voire même d’être prise pour une folle : « Petite, il m’arrivait de me foutre à poil et de dévaler les vignes dans les deux sens. Les gens du village se demandaient ce que j’allais devenir. Je passais aussi mon temps à dessiner des Croix de Lorraine. J’en mettais partout. » Dès lors, on ne sera pas étonné d’apprendre que, intimidée par le studio d’enregistrement, elle a enregistré ses voix la nuit, ivre, chez elle. « J’ai un peu saccagé ce que j’ai fait en studio, pour me rassurer je crois, informe-t-elle. Le studio, c’est comme le théâtre, c’est du faux. » Il est justement question de mise en scène tout le long d’En terrain tendre. Avec une palette dans l’écriture qui fait tenir debout tout l’édifice musical : les synthés 80’s et les pitreries de « A cheval sur le monde rêvé sauvage » y côtoient le quasi-cantique « RESUCITO », le folk misandre de « Les truites ressuscitées » succède aux « prends-moi les fesses » de « Prends-moi ». Contradiction, encore : Octallinn a beau porter l’amateurisme en étendard, elle n’en a pas moins suivi une formation de pianiste classique dans sa jeunesse. Sans oublier les sophistications littéraires – le titre et la pochette de de l’album font référence à la Carte du tendre, pays imaginaire créé au XVII et censé représenter les différentes étapes de la vie amoureuse – mélangées à un sens de l’humour omniprésent et un bordel érigé au rang d’ethos.

Sur En terrain tendre – titre qui fait figure de « rappel à l’excavation, au bulldozer, et aussi au fait de s’enterrer avec la Souterraine » – chaque chanson ou presque relève une dimension autobiographique. Maud Octallinn, faussement simplette, n’est surtout jamais simpliste. De son enfance auprès de parents éleveurs de chèvres à ses récents déboires amoureux, Maud fait la synthèse d’une existence en semant un parcours de métaphores tout le long de ses dix morceaux. L’image du bulldozer de sa toute première chanson la ramène à une rupture amoureuse. Cette rupture signifiait alors la séparation de Odds & Ends, qu’elle formait avec son petit ami. « J’étais cachée derrière mon piano, à jouer ses morceaux », remet-elle. D’où ses instincts contradictoires de destruction et de guérison. « Le mot bulldozer est venu en premier, se souvient-elle. Sans que je réfléchisse à un thème en particulier, je me suis mis à construire autour un champ lexical de la difficulté. Ce n’est qu’après que je vais rationaliser le truc et comprendre de quoi je parle. » Plus loin, « De ma cabane », piano-voix bastringue, évoque les relations tendues de Maud avec la gent masculine avant de se transformer en ode à l’affirmation féminine dans la « quiétude » de sa « cabane ». Il y a aussi « Les truites ressuscitées », où les hommes sont des pêcheurs et les femmes, « des truites » ou « détruites » sont invitées à remonter le courant. A contre-sens, bien sûr. Et sans se faire attraper.

Par Anthony Mansuy / Photo Louis-Adrien Leblay