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On était aux 70 ans de Bowie… dans un petit bar parisien

On était aux 70 ans de Bowie… dans un petit bar parisien

Ce 8 janvier, 150 fans de David Bowie se réunissaient à Paris pour fêter le 70ème anniversaire de leur idole. Dans un bar où était servi un cocktail composé d'une pointe de mysticisme, d'un peu de nostalgie, mais surtout, de beaucoup d'amour. Et de coupes de cheveux calquées sur la pochette d’Aladdin Sane évidemment.

Ce 8 janvier est un dimanche après-midi comme les autres, dans le quartier Oberkampf. Ou presque. Alors que ce coin du XIème arrondissement parisien se remet d'un week-end agité dans un silence presque inquiétant, un établissement d'ordinaire réputé pour ses activités nocturnes crée l'agitation. Il est 15h00 et devant le 126 de la rue Saint-Maur, on fait déjà la queue devant la porte du Candy Shop. Question : pourquoi ces 150 personnes, toutes générations confondues, piétinent-elles dans le froid et l’humidité d’un morne dimanche de janvier ? Réponse : pour fêter, à leur façon, l’anniversaire de David Bowie à l'initiative de la site Bowie France. Avec un programme chargé jusqu'à 20h30. Au fond de la petite salle toute en longueur, se dresse une scène qui s'apprête à accueillir deux tribute bands du Thin White Duke : Bowie Forever à 16h00, puis Bowie Reloaded à 18h30. Mais avant d'accéder à l'estrade, les fans de l’icône se voient proposer sur leur gauche un stand. Ici sont vendus toutes sortes d'ouvrages, on trouve un atelier de maquillage, histoire d'adopter une partie du look de Bowie. A droite, sur toute la longueur, le bar est exceptionnellement ouvert pour l'occasion. Au milieu du grand raout, une tombola est prévue. Une activité qui n'a pas échappée à Daniel, 57 ans. Assis sur les marches qui font face à la scène, un verre à la main, l'employé d'EDF explique qu'il espère bien remporter un papier-peint à l'effigie de l’homme qui exigeait qu’on l’appelle Ziggy Stardust dans les 70s. En attendant, c'est le moment pour Isabelle, l'organisatrice de l'événement, d'annoncer le début de la convention. « Amusez-vous, rigolez, c'est un anniversaire ! », lance au micro la jeune quinquagénaire.

Une mission quasi divine

Dans la pénombre du fumoir qui jouxte l'entrée du Candy Shop, Isabelle l'organisatrice de la soirée en a gros sur la patate. Alors elle recompose le moindre détail de cette nuit du 9 au 10 janvier 2016 qui a, pour ainsi dire, changé sa vie. D’abord elle se rappelle d’un sommeil perturbé, mais aussi d’une violente douleur au thorax. D'un coup, la brune de 50 ans se lève au beau milieu de la nuit, « comme un Zébulon sortant de son lit ». Puis, elle se met à hurler jusqu'à réveiller ses enfants. Apeurés, ces derniers ne comprennent pas le pourquoi du comment de cette scène qui semble tout droit sortie de L'Exorciste. Finalement, Isabelle se rendort quelques heures. Juste le temps qu'une alerte RMC la tire à nouveau de son sommeil. Sur son smartphone, le push annonce froidement le décès de David Bowie. Et plonge Isabelle dans un abyme de tristesse. « J'étais effondrée, j'aurais voulu mourir avant lui, souffle-t-elle alors que des larmes cherchent à tout prix à s'évader de ses grands yeux noirs. Depuis que j'ai 12 ans, il a toujours été là pour moi. Dans les bons, comme dans les mauvais moments. » Et elle n'est pas la seule, comme en témoigne Bowie France, le site qu'elle a créé il y a bientôt quatre ans. Aujourd’hui, avec 2800 abonnés sur sa page Facebook, elle peut se vanter d'être à la tête de la plus importante communauté de fans de Bowie en France. Une raison suffisante pour décider de fêter les 70 ans de l'idole. « Pour nous, David Jones est mort, mais David Bowie est toujours vivant. Il est juste passé dans la pièce d'à côté, prophétise Isabelle, qui ne retient plus ses larmes. Et notre mission est de continuer à le faire vivre, encore et encore. For ever and ever. »

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Une chenille, un papillon et Kanye West

Sur la petite scène du Candy Shop, c'est à Bruno qu'incombe la lourde tache d'ouvrir le bal. Le chanteur des Bowie Forever, 52 ans, débute son show avec « Life on Mars », histoire de chauffer une salle déjà bien garnie. Avec son groupe recruté sur internet, celui qui exerce dans l'industrie du son et des lumières donne tout ce qu'il a. Engoncé dans une chemise blanche recouverte d'un veston noir, il fait voler le cahier sur lequel est inscrit sa set-list en s'agitant sur « Hang on to Yourself ». Dans la foulée, l’homme désormais bien dans l’ambiance se permettra même un petit plaisir : une audacieuse chorégraphie en faisant virevolter à bouts de bras des spots vert et bleu. Après le show, pourtant, il confiera être affaibli par un virus de saison. « Je suis chargé comme une mule, niveau cachets. Des trucs légaux, hein. On fête ses 70 ans, alors par correction, on se devait d’être à 150%. » 

Installée au premier rang, la dénommée Zowie et son haut léopard a l'air conquise par le spectacle. Toute en coupe mulet tirant sur le rouge, censée reproduire fidèlement les portraits du Bowie époque Aladdin Sane, haut léopard et treillis slim rouge, la sexagénaire enflamme la piste. Son surnom, elle en hérite lorsque ses amis découvrent que le fils de Bowie n’en voulait pas. D'ailleurs, elle refuse catégoriquement de révéler son identité d'origine. « Il s’est vite répandu, tout le monde m’a très vite appelée comme ça. Même sur mes documents officiels, je suis désormais Zowie, raconte celle qui a découvert le chanteur anglais en 1969, avec Space Oddity, un album qui va changer sa vie. Il représentait mon idéal masculin, même si justement, il ne l'était pas vraiment. Cela me caractérise, car je ne me sens ni femme, ni homme. Quand il est mort, j'ai tout annulé, et je suis restée enfermée chez moi pendant un mois. »

A quelques mètres de Zowie, Virginie et Matteo représentent l'éclectisme de la fan-base de Bowie. Tout juste âgés de 18 ans, les tourtereaux ont découvert l'Anglais en se baladant sur l'internet, jusqu'à tomber sur un de ses clips. S'ils avouent ne pas encore avoir consommé leur amour, le couple de lycéens est tombé d'accord sur un point : leurs premiers ébats se feront au rythme de « Life on Mars », même si Matteo se vante en ajoutant qu'il faudra un peu garnir la playlist, la chanson étant trop courte. Virginie, très gênée en écoutant son petit ami roux dévoiler leur intimité, rougit explique être tombée amoureuse du style Bowie. « J’aime beaucoup son look androgyne. C’est un peu comme s’il passait d’une chenille à un papillon, mais continuellement… J’aime beaucoup l’androgynie… » Comme à peu près toute l'assistance, le couple est passé par le stand maquillage. Matteo arbore une étoile noire sur la joue droite, symbole de Blackstar, le dernier album de Bowie, tandis que Virgine a opté pour l'éclair rouge et bleu, façon Aladdin Sane. C'est à Jessica, 28 ans, que revient la lourde tâche de marquer le visage des fans, dans le cadre d'un stage exigé par la MAAP (« Make up Art Academy Paris »), où elle étudie. La jeune femme a beau préférer Kanye West ou Beyoncé à Bowie, dont elle confesse ne connaître aucune chanson, elle avoue tout de même prendre du plaisir à peinturlurer l'assistance. « C’est marrant de maquiller ces gens parfois âgés. Cela leur rappelle leur jeunesse, c’est mignon. »

Pas de papier-peint

18 heures. Les Bowie Forever ont laissé leur place sur scène à Isabelle. La gourou de la convention se lance dans l'animation de la tombola, qui tourne vite au stand-up. Isa enchaine les private jokes, vanne les membres de la communauté qu'elle connaît. A mesure que les numéros gagnants sortent du bocal, les vainqueurs repartent avec des affiches, vinyles, magazines et t-shirts, tous plus collectors les uns que les autres. En retrait, Daniel, toujours un verre à la main. L'homme est déçu. Aucun papier-peint à l'effigie de Bowie n'a été mis en jeu. De toute évidence, l'agent EDF, qui ne fait pas partie de la communauté Bowie France, n'est pas très à l'aise. « Je trouve ça un peu bizarre, ici, les gens ont l'air de se connaître. J'adore Bowie, mais mon idole, c'est Chet Baker. Et puis il faut bien le dire, les trois premiers albums de Bowie sont quand même nazes. » Heureusement, le groupe Bowie Reloaded est là pour consoler Daniel, en faisant cracher des riffs beaucoup plus nerveux que ceux de Bowie Forever. Dans la petite salle, on danse joyeusement, jusqu'à ce que la fidélité quasi-parfaite des reprises du groupe en fasse craquer certains. C'est la cas d'Isabelle, qui s'isole dans le fumoir pour pleurer. Dans deux jours, ce sera déjà le premier anniversaire de la disparition de David Jones. David Bowie, lui, est juste dans la pièce d'à côté. Ou presque.